Skip to main content

Full text of "Étude sur le patois créole mauricien"

See other formats


Google 


This  is  a  digital  copy  of  a  book  thaï  was  prcscrvod  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 

to  make  the  world's  bocks  discoverablc  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 

to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 

are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  maiginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book's  long  journcy  from  the 

publisher  to  a  library  and  finally  to  you. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prcvcnt  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  lechnical  restrictions  on  automated  querying. 
We  also  ask  that  you: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  fivm  automated  querying  Do  nol  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  laige  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attributionTht  GoogX'S  "watermark"  you  see  on  each  file  is essential  for  informingpcoplcabout  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  lesponsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countiies.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can'l  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
anywhere  in  the  world.  Copyright  infringement  liabili^  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.   Google  Book  Search  helps  rcaders 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  icxi  of  ihis  book  on  the  web 

at|http: //books.  google  .com/l 


6000Q5Q25- 


T 


ÉTUDE 


'OIS  CRÉOLE 

MAURICIEN 
Par   m.  C.   BAISSAC 


l'AllJN 
i.;iui.L.sMiii   A'ist:,  i.iiMiAiiiK  K'i' t;ii.\niis^ioNNAl 

fiABTltS    KT  IKSTRL-GTJUNS  UV   UlCl>Ot  HK   LA  MAIUNK 


ÉTUDE 


SUR  LE 


PATOIS  CRÉOLE 


MAURICIEN 


NANCY,  IMPRIMERIE  BERGER-LEVRAULT  ET  C 


le 


TO 


George   Ferguson    BOWEN 

G.    C.    M<    G. y 

GOVERNOR  AND   COMMANDER  IN   CHIEF 

IN  AND  OVER  THE  ISLAND  OF  MAURITIUS  AND  ITS  DEPENDENCIES, 

AND  VICE-ADMIRAL  OF  THE  SAME, 


This  book  is  respect fully  dedicated. 


ÉTUDE 


SUR    LE 


PATOIS  CRÉOLE 


MAURICIEN 


Par  m.  C.  BAISSAC 

(de   l'île   MAURICE) 


'     NANCY 

IMPRIMERIE    BERGER-LEVRAULT   ET   G- 

DEPOT    A    PARIS    CHEZ    CHALLAMEL    AÎNÉ 
5,  rue  Jacob  et  rue  Furstenberg,  2, 

1880 


5oh 


hùi 


INTRODUCTION. 


Le  29  septembre  171 5,  Guillaume  Du- 
fresne,  capitaine  commandant  le  vaisseau 
le  Chasseur,  prenait,  au  nom  du  roi  de 
France,  possession  de  l'île  Mauritius,  alors 
déserte,  et  lui  donnait,  «  suivant  l'inten- 
tion de  Sa  Majesté,  le  nom  de  Tisle  de 
France  »,  que  les  Anglais,  après  leur  con- 
quête, lui  enlevaient  en  1810,  pour  lui 
rendre  définitivement  celui  de  Mauritius. 

Dés  la  première  heure  de  l'occupation 
française,  des  esclaves  noirs  y  furent  intro- 
duits de  Madagascar  ',  et  le  patois  créole 
commença.  Ce  qu'il  fut  dans  ses  premières 
années,  c'est  ce  qu'il  nous  est  impossible 

I.  Lettre  du  père  Ducros,  de  1722  probablement. 


II  INTRODUCTION. 


de  savoir,  puisqu'il  n'en  est  pas  même  fait 
mention  dans  les  rares  écrits  qui  nous 
restent  de  cette  époque;  mais  l'induction 
nous  permet  de  supposer  que  le  malgache 
y  entrait  dans  une  proportion  considérable. 
A  mesure  que  se  prononçait  l'évolution 
qui  doit,  avec  le  temps,  faire  rentrer  le 
créole  dans  le  français,  le  mot  malgache 
cédait  la  place  à  son  synonyme  européen, 
€t  quelques  noms  de  plantes,  d'animaux 
ou  d'ustensiles  primitifs  sont  aujourd'hui 
les  seuls  vestiges  du  vocabulaire  malgache 
dans  le  créole. 

Alors  que,  partout  ailleurs,  les  langues, 
ayant  du  temps  devant  elles,  sont  sorties 
d'un  long  et  patient  travail  de  reconstruc- 
tion à  l'aide  de  matériaux  fournis  par  la 
langue  mère  et  remaniés  dans  une  série 
de  changements  gradués  au  point  d'en  être 
presque  insensibles,  le  créole,  au  contraire, 


INTRODUCTION.  III 


dut  naître,  du  jour  au  lendemain,  de  la  né- 
cessité impérieuse  qui  s'imposait  aux  maî- 
tres et  aux  esclaves  de  se  créer,  au  plus  tôt 
et  coûte  que  coûte,  un  instrument  d'échange 
quel  qu'il  fût.  L'esclave  dut  apprendre  la 
langue  du  maître  et  la  parler  à  l'instant. 

Mais,  moins  encore  que  les  barbares 
germains  à  l'heure  où  la  conquête  les  éta- 
blissait sur  la  terre  romaine,  nos  esclaves 
n'étaient  aptes  à  se  servir  de  l'outil  délicat 
qu'une  civilisation  vieille  de  douze  siècles 
avait  lentement  perfectionné  pour  son 
usage.  Ces  rapports  exacts  des  mots  entre 
eux,  ce  luxe  de  modifications  dans  leur 
forme  ou  leur  désinence  suivant  leur  place 
ou  leur  fonction,  ces  articulations  aussi 
souples  que  variées  entre  les  différentes 
parties  de  la  proposition  ou  les  différents 
membres  de  la  phrase,  tous  ces  ressorts, 
tous  ces  rouages,  autant  d'entraves  qu'ils 


VI  INTRODUCTION. 

créole,  toutes  bornées  qu'en  sont  les  res- 
sources, n'en  est  pas  moins  le  commun 
moyen  d'échange  entre  les  différentes  races 
d'une  population  de  400,000  âmes  émigrée 
du  cœur  de  la  civilisation  ou  des  confins 
mêmes  de  la  barbarie  :  Anglais,  Français, 
Indiens  de  toutes  les  provinces  de  la  pé- 
ninsule, Africains  '  de  toute  la  côte  orien- 
tale du  continent.  Chinois,  Arabes,  Malais, 
Persans,  incapables  de  converser  de  peuple 
à  peuple  dans  une  de  leurs  langues  parti- 
culières, se  rencontrent  forcément  à  Mau- 
rice sur  le  terrain  convenu  du  parler  créole, 
qui  n'est  pas  loin  de  jouer  ici  un  rôle  ana- 
logue à  celui  de  la  langue  franque  parmi 
les  populations  riveraines  de  la  Méditer- 
ranée. 


I .  La  répression  de  la  traite  par  les  croiseurs  anglais  en 
introduit  quelques  centaines  tous  les  ans,  tant  à  Maurice 
qu'aux  Seychelles.  . 


INTRODUCTION.  VII 


Ce  rôle  essentiel  du  créole  en  fait  un 
langage  prêt  à  toutes  les  transactions,  à 
tous  les  compromis.  Aucune  concession 
ne  lui  coûte  :  son  vocabulaire  s'ouvre  à 
toutes  les  importations,  sa  syntaxe  —  si 
syntaxe  il  y  a  —  se  prête  à  toutes  les  com- 
binaisons, se  plie  à  tous  les  tours,  cède  à 
toutes  les  violences  de  l'étranger  qui  le 
parle.  Libre  à  l'anglais  de  lui  faire  dire  sô 
papa  lacase  pour  la  maison  de  son  père,  à 
l'indien  bié  tende  pitit  pois  pour  des  petits 
pois  bien  tendres,  an  chinois  mô  capâ  dileau 
boâ  lacou  dans  fongue  au  lieu  de  «puis- je 
boire  dans  le  fond  de  la  cour  ?  »  le  créole 
laisse  tout  dire,  reconnaît  tout.  Mais,  après 
toutes  ces  capitulations  sur  la  place  pu- 
blique, il  rentre  chez  soi,  et,  sa  porte  fer- 
mée, il  reprend  sa  personnalité,  son  ori- 
ginalité individuelle  et  bien  marquée,  so 
qualité  même,  comme  il  dit. 


a. 


VIII  INTRODUCTION. 

C'est  de  ce  parler  indigène,  et  bien  véri- 
tablement autochthone  celui-là,  que  nous 
proposons  au  lecteur  une  analyse  exacte. 
La  porte  est  close,  nous  ne  laisserons  en- 
trer qu'à  bon  escient  le  malabar,  le  malais 
ou  le  chinois. 

De  la  barbarie  où  les  négriers  les  allaient 
prendre,  brusquement  placés  par  l'escla- 
vage en  présence  du  monde  d'idées  nou- 
velles pour  eux  que  portait  en  elle  la 
langue  française,  nos  noirs  se  bouchèrent 
résolument  les  yeux  et  les  oreilles,  et,  en 
dehors  du  cercle  étroit  de  la  vie  matérielle, 
ils  voulurent  tout  ignorer,  se  sentant  inca- 
pables de  rien  comprendre.  L'abstraction 
surtout  les  trouva  invinciblement  rebelles, 
à  ce  point  que  le  verbe  abstrait  par  excel- 
lence, le  verbe  essentiel  être  n'existe  pas 
en  créole,  où  il  est  impossible  de  dire  : 
Dieu  est.  Descartes  fut  heureux  d'avoir 


INTRODUCTION.  IX 


une  autre  langue  à  son  service.  Je  pense, 
donc  je  suis,  mo  mariné...,  il  eût  été  arrêté 
court,  et  nous  n'aurions  pas  le  T)iscour5  sur 
la  méthode.  Le  créole  n'est  pas  la  langue 
de  la  philosophie  :  immensité,  éternité, 
immortalité,  espace,  durée,  gloire,  no- 
blesse, etc.,  etc.,  autant  de  mots  que  le 
créole  ignore,  aussi  bien  que  les  idées 
qu'ils  représentent. 

Les  conquêtes  dans  ce  sens  sont  tou- 
jours et  partout  les  plus  lentes,  on  le  sait; 
et  seule  à  Maurice  par  son  ardent  prosé- 
lytisme des  trente-cinq  dernières  années, 
la  religion  catholique  a  ouvert  à  ces  esprits 
grossiers  quelques  échappées  sur  le  monde 
de  l'idée  pure.  Ils  s'essayent  aujourd'hui  à: 
cette  langue  toute  nouvelle  pour  eux,  etj 
c'est  par  le  substantif  abstrait  que  leur  bér 
gaiement  commence.  Blancs  napas  laçarMk 
pour  malhérés,  les  blancs  ne  sont  pas  chàri- 


INTRODUCTION. 


tables  pour  les  malheureux;  vous  trop  la- 
fierté  av  doumoune,  vous  êtes  trop  fier  avec 
les  gens  ;  Moussié  trop  paresse,  Madame  ploré, 
Monsieur  est  trop  paresseux,  Madame 
pleure.  Quelques-uns  des  plus  avancés 
connaissent,  il  est  vrai,  l'emploi  correct 
des  adjectifs  «  charitable,  fier  et  paresseux  »  ; 
mais,  à  côté  de  ces  versions  intelligentes, 
que  de  contresens  !  Zautes  lartéition,  ils  ai- 
ment l'argent  ;  asseT^  fére  tô  lïnstinct  av  moi, 
assez  me  narguer  :  l'ambition  et  l'instinct 
devenus  ainsi  l'avarice  et  l'ironie.  Le  temps 
remettra  ces  néologismes  à  leur  place,  et 
fera  que  le  pauvre  gagne-petit  qui,  le  panier 
sur  l'épaule,  va  de  porte  en  porte  colporter 
ses  volailles,  ne  sera  plus  décoré  du  nom 
pompeux  de  ce  négociant  »,  trop  heureux 
si  on  lui  laisse  celui  de  «commerçant», 
dont  sa  modestie  se  contente  au  besoin. 
En  quittant  la  philosophie  et  l'abstrac- 


INTRODUCTION.  XI 


tion,  essayerons-nous  de  demander  à  la 
langue  créole  ce  qu'elle  peut  nous  dire  des 
beaux-arts?  Saroulou  —  de  sarou,  image, 
et  oulou,  homme  —  dit  le  malgache  pour 
un  tableau  quelconque  ;  nous  en  sommes 
au  même  point  :  toute  peinture  dans  un 
cadre  est  éne  portrét,  hors  d'un  cadre,  tout 
dessin  est  éne  zimai^.  Arrêtons-nous  bien 
vite,  et  n'interrogeons  ni  la  sculpture,  ni 
l'architecture,  et  pour  cause.  Quant  au 
théâtre,  contenant  et  contenu,  qu'on  y 
pleure  ou  qu'on  y  chante,  c'est  toujours 
lacomédie. 

Mais  c'est  assez  nous  attarder  aux  insuf- 
fisances du  créole  ;  parlons  maintenant  de 
la  population  qui  l'a  créé,  on  en  compren- 
dra mieux  et  ce  qu'il  est  habile  à  traduire, 
et  quels  procédés  d'expression  il  affec- 
tionne. 

La  langue  étant,  avant  toute  chose,  et 


XII  INTRODUCTION. 


mieux  que  toute  chose,  Texpression  de 
la  société  qui  la  parle,  demandons  au  créole 
lui-même  de  nous  apprendre  quel  était 
l'état  social  de  la  population  qui  l'a  fait 
pour  son  usage. 

Ce  sont  des  esclaves  qui  ont  créé  le  pa- 
tois créole,  et  la  preuve  en  est  facile  à  faire. 
Le  créole  ne  dira  pas  regarder,  meis  guetter, 
guetter,  c'est-à-dire  regarder  avec  l'arriére- 
pensée  de  méfiance  et  de  cautèle  que  porte 
en  lui  le  mot  français.  «  Que  guettes-tu  ?  » 
disait  le  maître  qu'inquiétait  le  regard  fur- 
tif  et  soupçonneux  de  l'esclave.  De  même, 
chercher,  en  créole  c'est  rôder;  car,  pour 
le  blanc,  le  noir  était  un  rôdeur  dont  la 
recherche  devait  nécessairement  aboutir 
au  vol.  Le  malheureux  était-il  surpris,  on 
sait  ce  qui  l'attendait  :  l'échelle  et  le  com- 
mandeur étaient  là.  Donc,  battre  à  coups 
de  fouet,  en  créole  c'est  amarrer,  qui  met 


INTRODUCTION.  XIII 


rantécédent  à  la  place  du  conséquent;  et  cet 
euphémisme,  loin  d'atténuer  la  force  du 
français,  la  souligne  et  l'exagère  bien  plutôt. 
Au  cours  de  cet  ouvrage,  nous  signale- 
rons dans  notre  pauvre  patois  bien  d'autres 
expressions  frappées  à  la  marque  de  ce 
temps  amer,  létemps  margoxe  \  comme  l'ap- 
pelle notre  population  affranchie,  que 
l'émancipation  a  faite  invinciblement  dé- 
vouée à  l'Angleterre  par  le  souvenir  tou- 
jours vivant  du  bienfait.  Les  mots  d'es- 
clave et  de  maître,  qui  rappellent  un  passé 
odieux,  se  sont  pour  ainsi  dire  effacés  de 
leurs  lèvres,  et  si  quelque  vieux  noir  dit 
encore  mô  méte  au  blanc  dont  il  veut  ob- 
tenir une  grâce,  ce  n'est  pas  qu'il  ait 
oubHé,  soyez-en  sûr,  mais  les  besoins  de 


I.  Nom  donné  au  plus  amer  de  nos  légumes,  c*est  le 
mot  portugais. 


XIV  INTRODUCTION. 


sa  cause  lui  font  emprunter  au  vocabulaire 
des  vieux  jours  ce  que  la  flatterie  la  plus 
excessive,  et  partant  la  moins  sincère,  y 
peut  trouver  de  plus  fort.  Hors  de  là,  au 
mot  maître,  mot  néfaste,  mofine,  s'est  subs- 
titué hourzpis  ;  à  ce  point  que  la  ménagère 
d'un  vieux  garçon  sera  non  sa  maîtresse, 
fi  donc  !  mais  sa  hourzpise,  et  que  chiens, 
chevaux,  voitures  auront  non  plus  des 
maîtres,  mais  des  bourgeois.  Esclave  a,  lui, 
franchement  disparu;  à  peine  si  domes- 
tique est  possible,  c'est  bien  plutôt  em- 
ployé :  «  officieux  »  est  malheureusement 
trop  savant  pour  notre  république. 

Bien  des  dictons  perpétuent  la  mémoire 
de  ces  mauvais  jours  :  Z animaux  '  héte  co- 


I .  Les  animaux  sont  bêtes  comme  les  noirs  ;  le  cheval, 
Tàne,  le  bœuf,  le  chien  font  des  petits  ;  le  mulet  seul  a  de 
Tesprit,  il  n'a  jamais  dô  petits. 


INTRODUCTION»  XV 


ment  noirs;  couvai  férepitits,  bourrique  férepitits, 
béffére  pitits,  licienfére  pitits;  néque  milét  tout 
sel  qui  éua  siprit,  li  gainés  gagne  pitits;  pure 
bêtise,  en  effet  ;  les  maîtres  seuls  en  étaient 
plus  riches  d  une  tête,  et  d'aucuns  s  y  em- 
ployaient eux-mêmes.  Et  cet  autre,  qui 
constate  un  âge  également  lointain  de 
notre  société  :  Bondié  té  fére  bourrique  pour 
noirs  j  milét  pour  T^ens  couler,  couvai  pour 
blancs'.  Mais  aujourd'hui  tout  le  monde  a 
droit  au  cheval,  tous  ont  leur  place  au  so- 
leil, tout  marmites  diboute  là  haut  difé,  comme 
ils  disent  dans  leur  parler  pittoresque  ;  et 
de  tout  ce  passé  malsain  il  ne  reste  plus 
rien,  rien  que  les  préventions  dont  nous 
honorent  quand  même  quelques  philan- 
thropes attardés  de  la  libre   Angleterre, 


I.  Dieu  a  fait  l'âne  pour  les  noirs,  le   mulet  pour  les 
hommes  de  couleur,  le  cheval  pour  les  blancs. 


XVI  INTRODUCTION. 


protecteurs  monomanes  d  opprimés  bien 
prés  d'être  oppresseurs  à  leur  tour. 

Le  beau  jour  de  rémancipation  fut  en 
même  temps  un  curieux  jour.  Les  hommes 
nouveaux  s'y  préparaient  depuis  longtemps  : 
l'aube  les  trouva  tous  debout  et  chaussés. 
Trente  mille  paires  de  souliers  neufs  inau- 
guraient l'ère  nouvelle;  car,  plus  encore 
que  le  parasol,  plus  que  le  chapeau  noir 
lui-même,  les  souliers  symbolisaient  pour 
eux  l'entrée  en  possession  de  leur  nouvel 
état  social.  Mais,  hélas  !  bien  peu  savaient 
par  expérience  ce  que  c'est  que  lapeau  béf 
dans  Jipieds  \  Aussi  les  rues  de  Port-Louis 
virent-elles  bientôt  le  long  de  tous  leurs 
ruisseaux  de  longues  files  mélancoliques 
d'affranchis,  assis  sur  le  rebord  des  trot- 
toirs, rendre  à  leur  tour  la  liberté  à  leurs 

I.  Du  cuir  de  bœuf  aux  pieds. 


INTRODUCTION .  XVII 


pieds  endoloris,  et  les  plonger  avec  une 
volupté  mêlée  de  regret  dans  la  fraîcheur 
de  Teau  courante.  Ce  jour-là,  naquit  d'un 
aveu  dépouillé  d  artifices  cet  adage  bien 
connu  :  Souliers  faraud,  mes  doma^e  gantes 
manxe  lipieds  '.  Et,  les  jours  qui  suivirent, 
trouvant  les  nouveaux  chaussés  plus  cir- 
conspects, donnèrent  naissance  à  ce  nou- 
veau dicton  :  Lhére  li  entré  dans  vou  lacase, 
souliers  dans  lipieds;  lhére  li  dans  grand  cimin, 
souliers  dans  mouçoirs\  Et  ce  n'était  pas, 
comme  chez  quelques-uns  de  nos  paysans 
de  France,  l'économie   qui  dictait  cette 
mesure:  le  noir  n'est  pas  économe, ' c'est 
là  son  moindre  défaut  ;  c'est  qu'il  se  sou- 
venait et  se  méfiait,  et  il  avait  raison. 


1.  Les  souliers  ont  un  cachet  d'élégance,  mais  par  malheur 
ils  mangent  les  pieds. 

2.  Quand  il  entre  chez  vous,  il  a  ses  souliers  aux  pieds; 
quand  il  est  sur  la  grande  route,  ses  souliers  sont  dans  son 
mouchoir. 


XVIII  INTRODUCTION. 


Boire,  manger,  dormir,  ou  tout  au  moins 
boire  et  dormir,  hoc  erat  in  votis;  et  la  li- 
berté venait  leur  faire  ces  loisirs.  Pour  se 
procurer  des  bras,  Maurice  dut  faire  à 
l'immigration  indienne  un  appel  déses- 
péré ,  appel  trop  entendu  peut  -  être  ; 
3  00,000  coolies  devaient  en  moins  de  qua- 
rante ans  faire  du  pays  le  plus  salubre  de 
la  mer  des  Indes  la  terre  d'élection  de 
toutes  les  pestes  asiatiques. 

Les  nouveaux  affiranchis  s'arrangeaient 
donc  pour  vivre  sans  travail;  et  pour  les 
soutenir  dans  leur  résolution  virile  de  ne 
rien  faire,  leur  sagesse  formula  cet  axiome, 
que  bien  peu  songèrent  à  discuter  :  Ça  qui 
dourmi  napas  pense  man%é  \  adage  où  l'on 
aurait  tort  de  chercher  l'ironie  de  notre 
français  «  qui  dort  dîne  »  ;  et  cet  autre, 


I.  Celui  qui  dort  ne  pense  pas  à  manger. 


INTRODUCTION.  XIX 


qui  devait  réduire  à  néant  toute  velléité  de 
forfaire  à  la  nouvelle  déclaration  des  Droits 
de  l'homme  :  Larzent  bon,  mes  li  trop  cér  '. 
On  se  passa  donc  d'argent,  au  delà  même 
de  la  limite  du  possible;  et  ce  fut  l'âge 
d'or. 

Mais  hélas  !  Ça  qui  fine  goûte  larac  Tramés 
perdi  son  goût  ^  ;  car  le  moyen  de  résister  à 
la  séduction  :  Vous  guéte  larac  là,  larac  là 
guéte  vous  :  vous  vine  fébe  ^  !  Et  comme 
d'autre  part  LarT^ent  napas  trouve  dans  lipied 
milét  ^,  il  fallait  de  toute  nécessité  se  pro- 
curer l'un  ou  renoncer  à  l'autre.  En  vain 
on  avait  nourri  l'espérance  de  voir  se 
réaliser  la  promesse  contenue  dans  le  dic- 


1.  L*argent  est  bon,  mais  il  est  trop  cher. 

2.  Celui  qui  a  goûté  Tarac  n*en  perd  jamais  le  goût. 

3.  Vous  regardez  cet  arac-là,  cet  arac-là  vous  regarde  : 
vous  faiblissez. 

4.  L'argent  ne  se  trouve  pas  dans  le  sabot  d*un  mulet. 


XX  INTRODUCTION. 


ton  :  Côte  Angles  passé  larT^ent  poussé  '  ;  la 
moisson  tardant  un  peu,  force  fut  d'avi- 
ser :  Lhére  vente  faim  siprit  vint  %  et  l'on 
se  souvint  de  cette  autre  leçon  des  vieux 
âges  :  Zacot  malin,  li  même  té  montré  noir 
cornent  volor  ^ 

Cependant  le  temps  marchait.  L'Inde, 
en  même  temps  que  ses  travailleurs,  nous 
envoya  ses  épidémies,  et  le  choléra  fit  dans 
ce  peuple  de  cigales  des  trouées  effroya- 
bles. Ce  qu'il  en  resta  n'était  guère  ;  et, 
par  un  retour  forcé  vers  un  passé  lointain 
dont  le  temps  embellissait  encore  le  sou- 
venir, le  regret,  cher  aux  vieillards,  déclara 
que  Temps  francés  zpurmons  li  plis  gros  qui 


1.  Où  passent  les  Anglais,  l'argent  pousse. 

2.  Quand  le  ventre  a  faim,  l'esprit  vient. 

3.  Le  singe  est  malin,  c'est  lui  qui  a  enseigné  au  noir 
comment  on  vole. 


INTRODUCTION.  XXI 


temps  angles  \  Il  fallait  bien  néanmoins, 
faute  de  mieux,  se  résigner  à  cultiver  ces 
giraumons  dégénérés,  et  comme  le  fisc 
réclamait  ses  droits,  on  finit  par  dire  avec 
mélancolie  lUguimes  rare;  hrinxèles  avpômes 
d'amour  cacié  gardes;  \autes  napas  éna  larzeni 
pour  péye  patente  *. 

Quelque  vieillard,  laudator  temporis  acti, 
va  nous  dire  ce  qu'était  le  noir  créole  au 
temps  de  sa  jeunesse,  avant  que  l'inonda- 
tion malabare  eût  submergé  l'originalité 
de  sa  race. 

Libre  de  toute  responsabilité,  assuré  du 
vivre  et  du  couvert,  sans  souci  du  présent, 
sans  préoccupation  de  l'avenir,  après  le 


1.  Du  temps  des  Français,  les  giraumons  étaient  plus 
gros  que  du  temps  des  Anglais. 

2.  Les  légumes  sont  rares  ;  les  bringelles  et  les  pommes 
d'amour  se  cachent  des  gardes;  elles  n*ont  pas  d*argent 
pour  payer  patente. 


XXU  INTRODUCTION. 


travail  ilu  jour  prudemment  réglé  sur  l'hu- 
meur du  commandeur  ',  ce  jour -là,  il 
arrivait  au  soir  frais  et  dispos  et  tout  prêt 
pour  le  chant  et  la  danse,  ses  plaisirs  fa- 
voris» plus  impc^rieux  pour  lui  que  des  be- 
vsoins*  Le  m  se  mangeait  vite,  et  à  l'appel 
de  la  marvanne*  commençait  le  sèga, 
que  soutenait  en  chœur  le  refrain  des  as- 
sistants impatients  d*etre  acteurs  à  leur 
tour;  et  cependant,  au  fond  de  la  case, 
autour  de  ppd  Lindor  ou  de  mmâ  Télésille 
aux  jarrets  roidis  par  les  ans,  se  groupaient 
les  tout  petits,  pour  se  fiiire  dire  sans  fin 
ni  trCve  des  histoires  ou  des  sirandanes, 
toujours  les  mêmes,  toujours  accueillies 


1,  Au  comiuuudcur  a  iiucci.M\î  Tc^conome  dont  ils  ont  fait 
^tie  cohmh»  quelques-uns  disent,  mais  uvcc  moins  de  charme, 
t'ne  colontt>rt. 

a.  Murvunnc  ou  ravunnc»  sorte  de  tambour  qui  se  battait 
avec  les  doigts,  lu  paume  de  la  main  marquant  les  temps 
torts. 


INTRODUCTION .  XXIII 


avec  la  même  faveur  ;  car  rien  ne  s'arrange 
mieux  du  radotage  des  vieillards  que  l'iné- 
puisable complaisance  de  la  curiosité  en- 
fantine. 

Le  séga  —  tant  de  fois  du  reste  décrit 
par  les  voyageurs  —  n'est  pas  du  domaine 
de  cette  étude,  mais  elle  doit  s'arrêter  aux 
sirandanes  ;  car  si  la  langue  créole  avait  eu 
la  force  de  porter  une  littérature,  c'est  là 
qu'il  en  faudrait  chercher  l'humble  origine 
et  les  premiers  bégaiements. 

Dans  l'autre  hémisphère,  nous  n'hésite- 
rions pas  à  trouver  aux  sirandanes  une 
généalogie  illustre.  La  première  naquit  en 
pleine  Béotie,  le  Sphinx  en  épouvanta  les 
malheureux  Thébains,  et  seul  Œdipe  eut 
la  gloire  insigne  d'en  trouver  le  sampèque. 
La  sirandane,  en  effet,  n'est  autre  chose 
qu'une  courte  énigme  dont  le  mot  se  cache 
sous  une  image  parfois  heureuse,  ou  sous 

PAT.  CR.  b 


XXIV  '  INTRODUCTION. 


le  voile  un  peu  épais  d'une  allégorie  tirée 
de  loin.  Il  n'en  fallait  pas  davantage  pour 
défrayer  les  longues  veillées  ;  vieux  et 
jeunes  y  trouvaient,  dans  la  juste  mesure 
de  leur  intelligence,  de  quoi  exercer  la  sa- 
gacité de  ceux-ci,  la  force  inventive  de 
ceux-là. 

Sirandane?  disait  le  vieillard.  Sampèque, 
répondaient  les  petits  tout  d'une  voix,  et 
le  jeu  commençait.  D'abord,  une  .série  de 
questions  invariablement  les  mêmes,  et 
que  les  réponses  suivaient  à  l'instant  :  Di- 
leau  diboute  ?  Canne.  Dileau  en  pendant  ?  Coco. 
Pitit  batte  manman  ?  Lacloce,  etc.  ' 

C'était  quelque  chose  comme  le  salut  de 
rigueur  avant  l'assaut  dans  la  salle  d'armes. 
Puis,  le  vrai  jeu  s'engageait,  on  croisait  le 


I.  De  l'eau  debout  ?  canne  à  sucre.  De  Teau  suspendue  ? 
un  coco.  L*enfant  bat  la  mère  ?  une  cloche. 


INTRODUCTION.  XXV 


fer.  A  la  première  passe,  des  coups  connus  : 
Quate  pattes  là  haut  quate  pattes  aspére  quate 
pattes;  quate  pattes  napas  vini,  quate  pattes  allé, 
quate  pattes  resté  '  ?  La  parade  arrivait  à 
l'instant  :  Catte  làhaut  cése  aspére  lérat,  lérat 
napas  vint,  çatte  allé,  cése  resté  \  Mo  guéte  li, 
H  guéte  moi  ?  La  glace  ^ .  Guéle  dans  guéle, 
sette  lapattes  quate  ^^oréyes  ?  Licien  manze  dans 
marmite  ^.  Alors  des  bottes  plus  savan- 
tes :  Mo  bassin  li  séc,  mo  méte  éne  lapaille,  li 
bordé  ?  Éne  li^ié  \  finissait  par  trouver  une 
mémoire  plus  heureuse  que  les  autres.  Enfin 
arrivaient  les  inventions  récentes,  les  trou- 


1.  Quatre  pattes  sur  quatre  pattes  attendent  quatre  pattes  ; 
quatre  pattes  ne  viennent  pas,  quatre  pattes  s'en  vont,  quatre 
pattes  restent. 

2.  Un  chat  sur  une  chaise  attend  un  rat,  le  rat  ne  vient 
pas,  le  chat  s'en  va,  la  chaise  reste. 

3 .  Je  le  regarde,  il  me  regarde.  —  Une  glace. 

4.  Gueule  dans  gueule,  sept  pattes,  quatre  oreilles,  — 
Un  chien  qui  mange  dans  une  marmite, 

5.  Mou  bassin  est  sec,  j*y  mets  une  paille,  il  déborde.  — 
Un  œil. 


XXVI  INTRODUCTION . 


vailles  du  jour  :  Mo  batte  li  H  bâ  moi,  mo 
bâ  li,  li  batte  moi  \  On  cherchait  ;  mais, 
comme  de  juste,  on  ne  trouvait  jamais,  et 
Lindor  triomphant  et  sarcastique  disait  le 
mot  du  sampéque  :  Mo  femme.  Certes,  elle 
ne  datait  pas  de  loin  la  mésaventure  qui 
dictait  ceci  :  Ça  qui  ti  voir  li,  napas  li  qui  ti 
prend  li;  ça  qui  ti  prend  li,  napas  li  qui  ti  mauT^e 
li;  ça  qui  ti  niante  li,  napas  li  qui  ti  gagne  bâté; 
ça  qui  ti  gagne  bâté,  napas  li  ti  crié  ;  ça  qui  ti 
crié,  napas  li  qui  ti  ploré  \ 

Quelquefois  la  sirandane  prenait  la 
forme  de  l'interrogation  directe  :  Quifére 
prête  napas  capabe  marié  ^  ?  A  ce  difficile 

« 

1 .  Je  bats,  on  m*embrasse  ;  j*embrasse,  on  me  bat. 

2.  Celui  qui  Ta  vu  n*est  pas  celui  qui  Ta  pris,  celui  qui 
l'a  pris  n*est  pas  celui  qui  l'a  mangé,  celui  qui  l'a  mangé 
n'est  pas  celui  qui  a  été  battu,  celui  qui  a  été  battu  n*est  pas 
celui  qui  a  crié,  celui  qui  a  crié  n'est  pas  celui  qui  a  pleuré. 
En  effet,  ce  sont  les  yeux  qui  ont  vu,  la  main  qui  a  pris,  la 
bouche  qui  a  mangé,  le  dos  qui  a  été  battu,  le  lecteur  achè- 
vera facilement. 

3 .  Pourquoi  un  prêtre  ne  peut-il  pas  se  marier  ? 


INTRODUCTION .  XXVII 


problème  chacun  proposait  sa  solution 
plus  ou  moins  aventureuse,  plus  ou  moins 
libertine;  mais  l'oracle  les  repoussait  toutes, 
et  donnait  du  haut  de  son  trépied  la  seule 
réponse  probante  :  Acause  li  ensembe  so  ma- 
dame té  vaparéye,  i^utes  dé  té  va  gagne  fohe  \ 
Avec  le  progrés  des  temps  la  sirandane 
créole  grandit  encore,  et  s'éleva  jusqu'à  la 
hauteur  du  calembour  français  :  Môr  con- 
dire  vivant  7  So  moi'  couvai  \  Mais,  toujours 
bonne  fille,  elle  savait  encore  sourire  à  la  plus 
modeste  ineptie  :  Qui  ti  boui  premier  bouloire 
dileau  dans  péye  Maurice  ?  Difé  \  Ça  qui  mo 
fine  trouvé,  bondié  napasfine  trouvé  ?  Mo  mète  ^. 


1 .  Parce  que  sa  femme  et  lui  seraient  pareils  ;  tous  deux 
auraient  une  robe. 

2.  Le  mort  conduit  le  vivant  ?. Le  mors  du  cheval. 

3.  Qui  a  fait  bouillir  la  première  bouilloire  d'eau  dans 
le  pays  de  Maurice  ?  Le  feu. 

4.  Ce  que  j'ai  trouvé,  Dieu  ne  l'a  pas  trouvé?  J*ai  trouvé 
mon  maître.  On  reconnaîtra  dans  nos  sirandanes  nombre 
de  niaiseries  qui  peuvent  se  vanter  d'être  françaises  d'^origine. 


XXVIII  INTRODUCTION. 


Tout  cela  est  bien  puéril,  pour  n'en 
rien  dire  de  plus  ;  mais  là,  mieux  que  par- 
tout ailleurs,  nous  pouvions  montrer  le 
noir  créole  enfant  jusque  dans  la  vieillesse  : 
les  plus  vite  fatîgués  de  sirandanes  n'étaient 
pas  toujours  les  plus  petits. 

On  ne  fait  plus  de  sirandanes,  ce  passe- 
temps  des  vieux  âges  a  disparu  ;  la  dernière 
cependant  a  vu  passer  le  «  chemin  de 
fer  » .  Quand  mo  laporte  ouvert  li  fermé,  quand 
H  fermé  li  ouvert  '  ?  preuve  évidente  que  le 
moule  n'en  est  pas  brisé  et  servirait  encore 
au  besoin. 

Le  génie  de  la  race  se  manifestera  d'une 
manière  tout  aussi  originale,  et  sous  une 
forme  un  peu  plus  sérieuse  du   moins, 


•  I.  Quand  ma  porte  est  ouverte,  elle  est  fermée  ;  quand 
elle  est  fermée,  elle  est  ouverte. 

C'est  la  porte  d'un  chemin  qui  passe  à  niveau  sur  les 
rails. 


INTRODUCTION.  XXIX 


dans  les  proverbes  que  le  créole  tirait 
de  son  propre  fonds,  ou  qu'il  refrappait 
à  son  empreinte  quand  il  les  empruntait 
au  français.  Si,  comme  l'affirme  un  dic- 
ton bien  connu,  «  les  proverbes  sont  la 
sagesse  des  nations  »,  bien  peu  de  peu- 
ples peuvent  se  vanter  d'être  plus  sages 
que  nos  noirs  de  Maurice.  Bonhomme 
Lindor,  à  ce  jeu-là,  ferait  quinaud  San* 
cho  Pança  en  personne;  toutes  ses  ré- 
flexions se  formulent  en  adages,  et  cette 
forme  sentencieuse,  que  relèvent  et  co- 
lorent les  images  les  plus  pittoresques, 
donne  à  son  parler  un  singulier  re- 
Uef. 

Veut-on  voir  le  créole  aux  prises  avec 
un  proverbe  français,  et  le  remanier  pour 
l'approprier  à  son  usage?  Il  ne  faut  pas 
vendre  la  peau  de  l'ours  avant  de  l'avoir 
mis  par  terre,  dit  le  français  :  Aspérc  iéve 


XXX  INTRODUCTION. 


dans  marmite  avant  causé  \  traduit  le  créok- 
Il  est  bien  permis  à  un  chien  de  regarder 
un  évêque,  dit  l'un  :  Lii^s  napas  éna  bdi- 
la^e  \  conclut  Tautre.  Tout  nouveau  tout 
beau,  dit  le  français  qui  généralise  :  Balte 
néf  balié  prôpe  \  reprend  le  créole,  dont 
la  moindre  image  fait  bien  mieux  Tafifaire. 
Tomber  de  fièvre  en  chaud  mal,  Çappe  dans 
poêlon  tombe  dans  difé^.  Comme  on  fait 
son  lit  on  se  couche.  Mais  le  lit  est  un 
meuble  de  luxe,  nous  ignorons  ces  raffi- 
nements. Çôment  to  taie  to  natte  faut  to 
dourmi  K  Chat  échaudé  craint  l'eau  froide. 
Çaite  qui  fine  bourle  av  difé  pér  lacende^. 
Il  ne   faut  pas    jouer  avec   le   feu  ;    le 

• 

1.  Attends  que  le  lièvre  soit  dans  la  marmite  avant  de 
parler. 

2.  Les  yeux  n'ont  pas  de  frontière. 

3.  Balai  neuf,  balai  propre. 

4.  S'échapper  du  poêlon  et  tomber  dans  le  feu. 

5 .  Comme  tu  étends  ta  natte,  il  faut  que  tu  te  couches. 

6.  Le  chat  qui  s* est  brûlé  avec  le  feu  a  peur  de  la  cendre. 


INTRODUCTION.  XXXI 


créole  dira  catégoriquement  pourquoi  : 
Napas  zpué  av  difé  vou  a  bourle  vous  cimise  \ 
Mais  laissons-le  maintenant  créer  lui- 
même  au  lieu  de  traduire;  le  français,  à 
son  tour,  prendra  la  peine  de  paraphraser 
le  texte  créole.  Bihassc  li  goût,  mais  so  lôyau 
qui  li  ?  La  bibasse  est  excellente,  mais  son 
noyau  qu'est-il  ?  Il  n'est  pas  besoin  que 
nous  montrions  comment  s'applique  le 
proverbe  ;  en  tout  pays  il  est  des  bibasses 
dont  le  noyau  n'est  pas  plus  comestible 
que  le  noyau  des  nôtres.  Sganarelle,  qui 
sait  du  latin,  a  appris  dans  Cicéron  qu'entre 
l'arbre  et  le  doigt  il  ne  faut  pas  mettre 
l'écorce;  bonhomme  Lindor,  qui  ne  doit 
rien  qu'à  l'observation  directe,  a  remarqué 
que  dans  mariage  liciens  témoins  gagne  batte, 
aux  noces  des  chiens  les  témoins  sont  bat- 


I.  Ne  jouez  pas  avec  le  feu,  vous  brûlerez  votre  chemise. 


XXXII  INTRODUCTION. 


tus^  L'homme  qui  ne  voit  pas  la  poutre 
qui  est  dans  son  œil,  aperçoit  la  paille  qui 
est  dans  l'œil  de  son  voisin  ;  Zacot  napas 
guéte  sp  laquée,  le  singe  ne  voit  pas  sa  queue, 
dira  Lindor,  sans  se  douter  qu'il  apporte  à 
l'hypothèse  darwynienne  un  argument  non 
moins  puissant  qu'imprévu.  Napas  énafro- 
tnaT^e  qui  napas  trouve  so  macathias,  il  n'y  a 
pas  de  fromage  qui  ne  trouve  son  morceau 
de  pain  bis,  dira-t-il  par  manière  d'encou- 
ragement à  une  jeune  fille  de  peu  d'attraits 
chargée.  Si  la  «  zéne  fille  »  ne  trouve  pas 
qu'en  termes  galants  ces  choses-là  sont 
mises,  libre  à  elle  de  répondre  aussi  verte- 
ment qu'elle  le  voudra.  La  langue  napas 
U^ps,  la  langue  n'a  pas  d'os  ;  :(owr^'  napas 
éna  lentérement,  les  jurons  ne  portent  pas 
leur  homme  en  terre,  se  dira  stoïquement 
le  philosophe  ;  et  l'amour-propre  de  la  de- 
moiselle sera  guéri,  puisque  batte  rende  :^' 


INTRODUCTION .  XXXIH 


mes  fére  mal,  le  coup  rendu  ne  fait  jamais 
souffrir  '. 

Mais  le  plus  sage  a  ses  faiblesses,  et 
toute  cette  philosophie  a  été  impuissante 
à  nous  préserver  de  la  superstition.  Comme 
nous  sommes  originaire  de  la  côte  orien- 
tale et  non  de  la  côte  occidentale  d'Afrique, 
nous  ne  connaissons  pas,  il  est  vrai,  les 
pratiques  farouches  du  vaudou  ;  mais  nous 
croyons  fermement  aux  names,  apparitions, 
nous  avons  dans  le  Petit  Albert  une  foi 
inébranlable,  nous  jetons  des  yangues  à 
notre  ennemi.  Avec  des  râpures  de  bois, 
des  <c  plumes  »  de  bourrique,  des  os  con- 
cassés et  des  rognures  d'ongles,  nous  com- 
posons un  mélange  terrible  que  nous  ré- 


I.  Celui  qui  le  rend,  mais  non  celui  qui  le  reçoit,  comme 
voudraient  le  faire  croire  certaines  gens  qui  emploient  le 
proverbe  à  rebours,  et  rendent  un  coup  de  trique  pour  un 
coup  d'épingle. 


XXXIV  INTRODUCTION. 


pandons  sur  le  seuil  de  sa  porte  ;  et  si  le 
malheureux  en  réchappe,  c'est  qu'il  ne 
s'est  aperçu  de  rien;  car  s'il  découvre  le 
redoutable  maléfice,  le  moins  qui  puisse 
lui  arriver  c'est  de  mourir  de  peur. 

Le  vocabulaire  de  toute  cette  magie 
noire  est  considérable,  en  voici  seulement 
quelques  mots.  Yangm,  c'est  le  sortilège 
au  sens  général;  il  est  destiné  à  porter 
mofine,  malheur  ;  mais  mofine  est  en  même 
temps  un  adjectif  que  traduit  d'assez  prés 
le  français  ce  funeste  »  ;  ainsi  li7;ié  mofine, 
c'est  le  mauvais  œil,  labouce  mofine,  c'est  la 
bouche  qui  porte  malheur,  etc.  Suivant  la 
manière  dont  le  yangue  sera  jeté,  l'expres- 
sion variera.  Li  té  drogue  moi,  il  m'a  donné 
un  breuvage  ;  li  té  méte  léquér  av  moi,  il  m'a 
porté  malheur  par  ses  souhaits;  li  té  méte 
laclé  av  moi,  il  m'a  empécHé  d'avancer, 
de  réussir  ;  //  té  méte  labouce  av  moi,  il  m'a 


INTRODUCTION,  XXXV 


porté  malheur  par  ses  paroles  ;  H  té  méte 
tanguéne  '  avec  moi,  il  m'a  empoisonné.  Râpe 
diboiSy  Tpv^  te  dibois,  râper  du  bois,  jouer 
avec  du  bois,  c'est  par  excellence,  prépa- 
rer un  maléfice  pour  fère  sourcier  av  dou-^ 
mounde. 

Lindor .  a,  de  plus,  constaté  bien  des 
concomitances  :  Mo  lipied  cogné,  doumounde 
après  cause  moi  *  ;  napas  monte  ça  mangue  là 
av  lédoigt,  woû  a  fére  li  coulé  '  ;  napas  saute 
ça  Tptfafît  là,  wow  a  fére  li  reste  pitit  *.  Il  se 
félicite  d'avoir  rencontré  un  chat  noir, 
parce  que  çatte  noir  apéle  larT^ent  K  II  sait 
pourquoi  celui-là  doit  toujours  perdre  au 
jeu  ;  c'est  que  //  étia  larouille  dans  coin  t^o- 


1 .  C'est  le  tanguin  de  Madagascar. 

2.  Je  me  heurte  le  pied,  quelqu'un  parle  de  moi. 

3 .  Ne  montrez  pas  cette  mangue  du  doigt,  vous  la  ferez 
couler. 

4.  Ne  franchissez  pas  cet  enfant,  vous  le  ferez  rester  petit. 

5.  Un  chat  noir  présage  de  l'argent. 


INTRODUCTION. 


ùye\  II  s'est  occupé  de  météorologie 
Tonére  ronflé,  di^éfs  couvé  pour  tourné  ';  b 
laqua  en  1er,  mauvais  temps  napas  loin  '.  Il 
étudié  les  présages  que  nous  apportent  1 
oiseaux  :  Zo:;p  payenqui  crié  îà  haut,  coup 
vent  pour  vini  *.  Fouquét  posé  là  haut  fêla 
doumounde  pour  mort  dans  lacase  '. 

Un  observateur  aussi  sagace  que  Li 
dor  ne  pouvait  manquer  d'être  frappé  d 
changements  physiques  qu'a  subis  not 
pays  pendant  ces  dernières  années.  Il  a  ^ 
peu  à  peu  s'en  aller  nos  grands  bois,  et 
en  constate  la  disparhion  dans  une  sira 


1.  Il  a  de  la  rouille  dans  le  coin  de  l'oreille. 

2.  Le  tonnerre  gronde,  les  œufs  couvés  u 

3.  Les  bceufs  ont  la  queue  en  l'air,  le  mauvais  temps  n' 
pas  loin. 

4.  Les  paille-en-cul  crient  là-haut,  le  coup  de  vent 
venir. 

5.  Le  fouquet  se  pose  sur  le  toit,  quelqu'un  doit  mou 
dans  la  maison. 


INTRODUCTION.  XXXVII 


dane  qu'il  livre  aux  méditations  des  mem- 
bres de  notre  Comité  des  eaux  et  forêts  : 
Longtemps  mo  lédoigt  té  enbas  lombe,  il  cô^ 
nienu  bourlé  dans  grand  soléye\  Ce  doigt, 
c'est  le  pouce  ^  vers  le  sommet  duquel  la 
forêt  semble  reculer  de  jour  en  jour.  Il  a 
vu  nos  cours  d'eau  se  tarir  et  se  rappelant 
ce  qu'ils  étaient  autrefois,  il  s'écrie  :  Lari- 
viéres  dans  péye  Maurice  carnés  té  gagne  bonhér; 
temps  francés  Tuantes  té  rôde  ponts,  temps  angles 
gantes  rôde  dileauK  Nos  cannes  desséchées 
lui  fournissent  l'occasion  d'un  proverbe  : 
Bagasse  boticoup,  flangourin  ptit  morceau  *. 


1.  Jadis  mon  doigt  étaît  à  Tombre,  il  commence  à  brûler 
au  grand  soleil. 

2.  C'est  le  nom  qu'a  reçu,  à  cause  de  sa  forme,  la  mon- 
tagne qui  est  au  fond  de  la  vallée  du  Port-Louis. 

3.  Les  rivières  dans  le  pays  de  Maurice  n'ont  jamais  eu 
de  bonheur;  du  temps  des  Français  elles  cherchaient  des 
ponts,  du  temps  des  Anglais  elles  cherchent  de  Teau. 

4.  Beaucoup  de  bagasse,  peu  de  jus. 


XXXVIII  INTRODUCTION . 


Le  lecteur  a  maintenant  assez  vu  passer 
de  phrases  créoles  pour  constater  avec 
nous  que  Toriginalité  de  la  langue  est  tout 
entière  dans  le  pittoresque  de  Texpression. 
L'image  avant  tout.  Est-elle  juste,  tant 
mieux!  mais  qu'il  y  en  ait  une;  c'est  là 
l'important.  Et  cette  image,  il  faut  le  re- 
connaître, est  parfois  vraiment  heureuse. 
Dirait-on  mieux  et  plus  gaiement  que 
celle-ci  :  Divent  après  fére  polisson  av  ma 
robe  \  Trouverait-on  plus  net  et  plus  exact 
que  cet  autre  :  Navire  là  dans  loin;  prend 
vous  longuevie,  longuevie  là  va  hisse  H  \  Ca- 
maron  natté  dans  ça  bassin  /à  '  ;  il  y  a  dans  le 
mot  tout  un  enchevêtrement  de  barbes,  de 
pattes  et  de  pinces,  qu'une  longue  péri- 


1.  Le  vent  polissonne  avec  ma  robe. 

2.  Ce  navire  est  dans  le  lointain;  prenez  votre  longue- 
vue,  la  longue-vue  le  traînera  à  vous. 

3 .  Les  camarons  font  natte  au  fond  de  ce  bassin. 


WTRODUCTION.  XXXDL 


phrase  française  ne  rendrait  pas  avec  le 
même  relief.  En  veut-on  de  plaisantes? 
Éne pbn:;ér à  sec' ,  une  de  ces  têtes  privilé- 
giées, dont  les  cheveux  bouclés  drus  en 
grains  de  poivre  sortent  de  la  rivière  saqs 
lui  enlever  une  goutte  d'eau.  Li  fine  pose 
canapé  %  il  s  est  établi  à  demeure  dans  la 
maison,  soit  en  parasite,  soit  en  qualité  de 
prétendant  à  la  main  de  la  demoiselle  de 
céans.  Li  fine  monte  làhaut  tablçte  \  le  fran- 
çais dit,  «  elle  a  coiffé  sainte  Catherine  3>, 
le  créole  place  sur  une  tablette  élevée,  au 
fond  de  la  case,  les  menus  objets  qui  ne 
doivent  point  servir.  Mais  le  plus  souvent 
l'image  est  crue,  et  même  quelque  chose 
de  plus,  et  le  créole  ne  s'en  effarouche  pas, 
bien  au  contraire.   To  va  fouille  batate  av 


1.  Un  plongeur  à  sec. 

2.  Il  a  déposé  son  canapé. 

3.  Elle  est  montée  sur  la  tablette. 


XL  HÏTRODUCTION. 


nènCT;^  \  voilà  un  nez  bien  prés  de  s'appeler 
d'un  autre  nom  ;  mais  combien  plus  faibles 
sont  les  équivalents  français  «  tu  auras  du 
fil  à  retordre,  tu  mangeras  de  la  vache  en- 
ragée ».  Mo  va  casse  to  laguéle  dans  to  la- 
home^;  le  moyen  de  discuter  après  cela! 
Cette  recherche  de  l'énergie  quand 
même,  cet  amour  de  l'image  à  outrance 
explique  l'emploi  si  fréquent,  et  parfois  si 
peu  justifié,  de  certains  verbes  descriptifs, 
comme  taper,  piquer,  casser  et  autres  ;  on 
pique,  on  casse,  on  tape  sans  rime  ni  rai-* 
son  ;  l'essentiel  c'est  d'être  violent  ;  li  pique 
souçouna  \  li  pique  mvanne  \  li  pique  séga  ^ 


1.  Tu  fouilleras  les  patates  avec  ton  nez. 

2.  Je  te  casserai  la  gueule  dans  la  bouche,  pour  «  je  te 
ferai  taire  ». 

3.  Souçouna,  c'est  Tarac,  et  en  général  toute  liqueur 
forte. 

4.  Il  bat  la  ravanne. 

5.  Il  danse  le  séga. 


INTRODUCTION.  XLI 


H  tape  langouti  \  li  tape  colon  ',  //  tape  lapô- 
mode  Zamaïca  \  li  casse  en  fin  ^  //  casse  larac\ 
Il  pique  coricolo  ^  //  soûle  hontemps  \  li  crase 
nianguière^,  etc.,  etc.  Dans  nombre  de  cas 
du  reste,  tel  verbe  peut  fort  bien  se  subs- 
tituer à  tel  autre  ;  et,  par  exemple,  ce  jeune 
homme  bien  mis  qui  monte  le  perron  de 
l'église  à  l'heure  où  les  dames  sortent  de 
la  grand'messe,  pique,  tape  ou  casse  çapeau 
béf,  lin:(e  drap  sembe  souliers  vernis  ^ 


1.  Il  met  un  langouti. 

2.  Il  flatte  les  puissants.  Pauvres  colons  ! 

3.  Il  met  de  la  pommade  Jamaïca;  mais  il  y  a  dans  taper 
une  idée  de  luxe. 

4.  Il  met  de  beaux  habits  ;  casser  porte  la  même  emphase 
que  taper. 

5 .  Il  boit  de  Tarac  à  plein  verre. 

6.  Il  rougit    comme  une  crête  de  coq;  notre  français 
mauricien  dit  «  piquer  un  soleil  ». 

7.  Il  se  soûle' de  bon  temps;  il  en  prend  à  son  aise,  il  vit 
<:omme  un  coq  en  pâte. 

8.  Il  écrase  tnanguière;  —  voir  le  vocabulaire  malgache^ 
—  il  boit,  il  se  soûle. 

9.  Chapeau  droit,  habits  de  drap  et  souliers  vernis.  Bœufj 
dans  ce  sens,  nous  vient  du  français. 


XLII  INTRODUCTION. 


Malgré  le  peu  d'étendue  de  notre  petit 
pays,  que  l'œil,  du  haut  d'une  butte,  em- 
brasse tout  entier  dans  la  ceinture  bleue 
dont  l'entoure  l'océan,  la  langue,  ou 
mieux,  les  images  dont  elle  vit  changent 
singulièrement  de  quartier  à  quartier  :  le 
paysage,  le  genre  de  vie  s'y  reflètent.  Il 
n'en  pouvait  guère  être  autrement;  c'est 
surtout  à  l'humble  niveau  où  nous  sommes 
que  l'esprit  est  contraint  d'emprunter  ses 
images  et  ses  métaphores  à  l'horizon  étroit 
qui  limite  sa  vue;  où  se  prendrait-il  ail- 
leurs ?  tout  Tau  delà  lui  est  inconnu.  Ceux- 
ci  habitent  le  bord  de  la  mer  et  vivent  de 
leur  pèche,  qui  disent  ;  //  fine  vidé  cornent 
:(puritte  vide  crabe  \  il  est  ruiné  à  plat;  li 


I.  On  Ta  vidé  comme  Thouritte  vide  le  crabe.  Houritte, 
nom  malgache  donné  à  Maurice  à  une  espèce  de  sèche  qui 
joue  un  rôle  considérable  dans  l'alimentation  des  gens  pau- 
vres du  bord  de  la  mer  ;  son  action  sur  les  crabes  est  dé- 
montrée. 


INTRODUCTION .  XLIII 


TS^e.  grand  laséne  pour  prend  candioc  ',  il  risque 
un  bœuf  pour  avoir  un  œuf;  mo  lapôce  séc, 
fine  passe  batatran  \  il  ne  me  reste  pas  un 
petit  sou  ;  U  ripripi'és  \  il  festonne,  il  bat 
les  murs.  Ceux-là,  au  contraire,  habitent 
quelque  propriété  sucriére,  qui  ont  créé 
les  comparaisons  suivantes  :  carré  content 
mïlét  brancard  ^  lar:^e  cornent  béf  lafléce  \  pli- 
met  làhaut  latéte  cornent  bouquet  làhaut  canne  ^ 
Et  ces  derniers,  enfin,  confinent  à  ce  qui 
nous  reste  de  forêts  :  Li  latéte  dréte  cornent 


1.  Il  jette  une  grande  seine  pour  prendre  des  candiocs  ; 
du  fretin. 

2.  Ma  poche  est  sèche,  on  y  a  passé  le  batatran;  filet  de 
contrebande  à  mailles  serrées,  auxquelles  rien  n'échappe. 

3.  Ou  ripliprès  :  les  ris  au  plus  près.  Le  navire  debout 
à  la  lame  dans  une  grosse  mer,  tangue  et  roule  beaucoup, 
mais  avance  peu. 

4.  Carré  comme  un  mulet  de  brancard,  un  limonier. 

5.  Large  comme  un  bœuf  de  flèche. 

6.  Sur  la  tête  un  plumet  haut  comme  une  fleur  de  canne. 


XLIV  INTRODUCTION. 


cornard  dans  bois  '  ;  li  fére  misouc,  il  s'avance 
à  petit  bruit,  comme  le  braconnier  qui 
craint  d'effaroucher  le  gibier.  Le  lecteur 
étendra  facilement  cette  courte  liste. 

Nous  n'aurions  pas  tout  dit  sur  le  noir 
créole  si  nous  ne  rappelions,  au  moins  en 
passant,  la  ferveur  du  culte  qui  l'entraîne 
trop  souvent  à  léglise  :(anguerna  \  et  si  nous 
ne  signalions  son  antipathie,  faite  de  dé- 
dain  et  de  rancune,  pour  la  population 
indienne  qui  lui  a  enlevé,  pouce  à  pouce, 
presque  toute  sa  place  sur  le  sol  natal.  Un 
homme  venait  d'être  tué  par  une  charrette 
emportée  :  Napas  éne  doumounde,  éne  maïbar  \ 
répondait,  sans  plus  de  détails,  un  créole 


1.  Il  marche  la  tête  droite  comme  un  cornard  dans  la 
forêt. 

2.  L* église  des  païens;  la  cantine,  le  débit  d'arac.  Zan- 
guerna  est  la  corruption  de  Jaggernaut. 

3.  Ce  n'est  pas  un  homme,  c'est  un  malabar. 


INTRODUCTION.  XLV 


à  un  curieux  qui  s'informait.  Dans  leur 
langue,  me  malbar,  c'est  un  homme  mou 
et  veule,  sans  force  physique  et  sans  ressort 
moral.  Ene  nation  tripe,  tel  est  leur  juge- 
ment sommaire  sur  toute  la  race. 

Nous  venons,  dans  cette  esquisse  rapide, 
d'indiquer  la  physionomie  du  noir  créole 
et  de  la  langue  qu'il  s'est  faite.  C'est  main- 
tenant de  l'analyse  de  ce  langage  qu'il  con- 
vient d'entretenir  un  instant  notre  lecteur. 

Et  d'abord,  le  parler  qui  nous  occupe 
est-il  dialecte,  langue  ou  patois  ?  A  prendre 
chacun  de  ces  termes  dans  son  acception 
rigoureuse,  le  créole  ne  saurait  prétendre  à 
aucun.  Les  dialectes,  en  effet,  sont  comme 
autant  de  ruisseaux  qui,  sortis  du  même 
versant,  coulent  d'abord  dans  des  lits  sé- 
parés, jusqu'au  moment  où  celui  d'entre 
eux  que  les  hasards  du  terrain  ont  fait  plus 


XLVI  INTRODUCTION. 


important  que  les  autres^  les  feçoit  tous  à 
titre  de  tributaires  entre  ses  bords  plus 
spacieux,  où  leurs  eaux  réunies  vont  cou- 
ler désormais  confondues.  A  ce  moment 
les  ruisseaux  sont  devenus  rivière,  et  les 
dialectes  langue.  Le  créole  n'est,  on  le  voit, 
ni  une  langue  ni  un  dialecte. 

Est-ce  du  moins  un  patois  ?  Mais  un 
patois  est  l'héritier  direct  et  légitime  d'un 
dialecte  ;  c'est,  en  plein  sol  natal,  le  rejeton 
d'un  arbre,  fécond  jadis,  duquel  s'est  re- 
tirée toute  culture,  mais-  dont  les  fruits 
dégénérés  ne  laissent  pas  de  rappeler  la 
saveur  des  anciens  jours.  Les  dialectes 
précédent  l'unité  de  la  langue,  les  patois 
survivent  aux  dialectes,  après  que  la  langue 
unifiée  a  attiré  à  elle  toutes  les  forces 
vives  du  langage.  Le  créole,  on  le  voit  en- 
core, n'est  pas  plus  un  patois  qu'un  dia- 
lecte ou  une  langue. 


INTRODUCTION .  XLVII 


Resterait  le  mot  jargon,  que  nous  de- 
vrions peut-être  préférer  à  cause  même  de 
son  manque  de  précision.  Mais  l'usage 
avait  décidé  avant  nous  en  faveur  du 
mot  patois.  On  nous  le  pardonnera:  le 
terme  n'est  rien  moins  qu'ambitieux. 

Notre  patois,  donc,  s'est  détaché  du 
français  dans  la  première  moitié  du  siècle 
dernier.  Mais  ce  n'est  pas  dans  la  langue 
littéraire  qu'il  faut  en  chercher  la  source  ; 
c'est  du  langage  familier  qu'il  procède 
seul,  et  particulièrement  du  parler  de  cer- 
taines provinces  maritimes  :  de  la  Bretagne 
et  de  la  Normandie  particulièrement.  De 
là,  dans  le  créole,  bien  des  mots  que  ne 
connaissait  plus  la  langue  écrite,  mais  qui 
se  parlaient  encore  ;  de  là,  surtout,  les  ter- 
mes du  vocabulaire  nautique  qui  a  passé 
presque  tout  entier  dans  le  créole.  Un 
matelot  français  a  bientôt  fait  de  parler 

PAT.  CR.  c 


XLVIII  .  INTRODUCTION . 


notre  patois  avec  élégance  et  propriété.  Il 
peut  lofer,  louvoyer  ou  courir  les  bords, 
larguer,  amarrer,  capoter,  hisser,  aborder, 
virer,  souquer;  on  le  comprend,  il  parle 
la  vraie  langue.  Lhére  matelot  là  trouve  éne 
\em  fille  passé  pour  aile  buT^ar,  si  T^ne  fille 
Va  ma  lenverguire,  H  doite  serre  divent  pour 
lésse  li  passe  morceau.  Après,  matelot  là  va 
capave  hisse  son  foc  pour  sivré  li  grand 
largue'.  Nous  ne  continuerons  pas  de  ce 
style;  le  lecteur  trouvera -dans  les  «  Lo- 
cutions  )>  d'autres  emprunts  faits  à  la 
même  source. 

La  phonétique  nous  fournit  aussi  sur  la 
provenance  du  créole,  et  sur  l'époque  où  il 
s'est  détaché  du  français,  quelques  rensei- 


I.  Quand  ce  matelot  voit  nne  jeune  fille  passer  pour 
aller  au  bazar,  si  cette  jeune  fille  a  de  l'envergure,  il  doit 
serrer  le  vent  pour  la  laisser  dépasser  un  peu.  Ensuite  le 
matelot  pourra  hisser  son  foç  pour  la  suivre  grand  largue. 


INTRODUCTION.  XLIX 


gnements  que  nous  devons  indiquer  som- 
mairement. 

Balai,  balayer,  sont  un  seul  mot  en 
créole  :  balë.  Or,  balier  s'est  dit  jusqu'au 
dix-huitiéme  siècle  à  côté  de  balayer  :  «  ba- 
lier est  plus  en  usage  que  baleyer,  dit  le 
dictionnaire  de  Richelet,  parce  qu'il  est 
plus  doux  à  l'oreille.  y>  C'est  en  effet  ce 
qu'a  trouvé  l'oreille  créole.  Le  son  nasal 
àefanme,  de  mannian,  général  au  seizième 
siècle,  persiste  dans  quelques  provinces 
d'où  il  nous  est  venu.  Oué  pour  oi  est  la 
prononciation  qu'avaient  gardée  le  palais 
et  la  chaire  jusqu'à  la  fin  du  dix-septième 
siècle.  Le  patois  de  notre  sœur  aînée,  l'île 
Bourbon,  n'en  connaît  pas  d'autre  :  moi, 
toi,  y  sont  mouéj  toué;  notre  créole  a  répu- 
dié cette  prononciation  pour  dire,  comme 
le  français  actuel,  moi  et  toi;  mais  la 
preuve  qu'il  l'avait  d'abord  adoptée  se  re- 


INTRODUCTION. 


trouve  dans  la  physionomie  de  certains 
mots  qui  sont  restés  en  arriére  :  la  toile, 
atouéle;  une  boîte,  énebouéte;  un  fouet,  ém 
fouéte.  En  revanche,  comme  pour  se  rattra- 
per, le  créole  a  fait  de  l'aloés,  laloi-laloua  ; 
fré  pour  froid  ou  frais  ;  réde  pour  roide  ou 
raide,  sont  de  même  des  sons  qu'a  connus 
le  français,  qui,  comme  nous,  a  dit  la  main 
dréte  pour  la  main  droite.  Le  son  tié  de 
amitié,  moitié,  cimetière,  tend  à  se  généra- 
liser en  créole;  mais  les  anciens, à  l'exem- 
ple de  Charlotte  et  de  Pierrot  du  <c  Fes- 
tin de  Pierre»,  préféraient  quié;  la  moitié, 
la  mouquié;  cimetière,  cimiquiére  ;  un  demi- 
setier,  éne  misquié  :  nos  vieux  noirs  ne  disent 
pas  autrement.  U  précédant  les  labiales  m 
et  n,  a  donné  i  en  créole  :  éne  plime,  une 
plume;  cm prine,  une  prune;  mais  le  fran- 
çais a  dit  prumier,  puis  primier  pour  pre- 
mier. Pourtrét ,  portrait  ;  proumené ,  pro- 


INTRODUCTION.  LI 


mener;  :(prié,  oreiller;  nô-yé,  noyer;  plô-yè, 
ployer  ;  mo  haï  H,  je  le  hais,  sont  au- 
tant de  prononciations  qu'a  connues  le 
français,  et  qu'on  retrouverait  encore  au 
besoin. 


Dans  l'étude  analytique  de  notre  patois, 
voici  de  quels  prémisses  nous  sommes 
parti  : 

Étant  données  deux  expressions,  deux 
façons  de  dire  que  le  créole  connaît  Tune 
et  l'autre,  celle-là  nous  semble  la  forme 
vraiment  créole  qui  s'éloigne  le  plus  du 
français  ;  car  le  créole  en  possession  de  la 
forme  française  elle-même,  n'eût  pas  songé 
à  créer  l'autre  dont  il  n'aurait  pas  eu  be- 
soin. 

Si  donc  le  créole  dit  aujourd'hui  pres- 
que indifféremment  :  Quand  vous  va  remonte 


c. 


m  INTRODUCTION. 


K,  dire  U  ça  qui  mo  H  parlé  av  vous  \  ou  bien 
Lhére  wou  a  :^ouinde  li,  cause  li  ça  qui  mo  té 
cause  senée  wou,  il  nous  semble  évident  que 
la  seconde  version  est  plus  vraie  que  la 
première.  Le  créole  a  dû  commencer  par 
dire  «  l'heure  »  au  lieu  de  quand  ;  «  joindre  » 
au  lieu  de  rencontrer  ;  «  causer  »  au  lieu  de 
parler  et  dire  ;  ce  ensemble  »  au  lieu  de 
avec.  De  même  :  la  forme  Où  li  to  man- 
man\  est  postérieure  à  à  côte  to  manman  ? 
Pourquoi  vous  batte-moi  \  à  Qui  fére  ou  batte 
moi  ?  Passequi  to  té  fronté  ^,  à  cause  to  ti 
frontéy  etc.,  etc. 

C'est  donc  à  titre  de  néologisme  que 
nous  admettons  tout  mot  ou  toute  locu- 


1.  Quand  vous  le  rencontrerez,  dites-lui  ce  dont  je  vous 
ai  parlé. 

2.  Où  est  ta  mère  ? 

3.  Pourquoi  me  battez-vous  ? 

4.  Parce  que  tu  as  été  effronté. 


INTRODUCTION.  LUI 


tion  française  dont  savait  se  passer  le  créole 
des  anciens  jours. 

Nous  aurons  fini  quand  nous  aurons 
indiqué  en  quelques  lignes  les  principales 
divisions  de  notre  étude. 

Nous  passons  d'abord  en  revue  toutes 
les  parties  du  discours  dans  l'ordre  même 
où  les  place  la  grammaire  française,  depuis 
l'article  jusqu'à  l'interjection,  disant  ce  que 
le  créole  fait  de  chacune  d'elles,  et  nous 
arrêtant  surtout  au  verbe,  dont  la  conju- 
gaison est  certainement  la  partie  la  plus 
vraiment  originale  du  créole. 

Nous  montrons  ensuite  les  figures  et 
les  tropes,  dont  notre  patois  fait  un  usage 
immodéré. 

Nous  essayons,  enfin,  dans  la  pho- 
nétique ,  de  montrer  les  changements 
les  plus  saillants  qu'ont  subis  les  mots 
français  en  devenant  créoles,  et  d'établir 


LIV  INTRODUCTION. 


la  prononciation  la  plus  généralement 
adoptée. 

C'est  à  cela  que  se  borne,  à  proprement 
parler,  notre  œuvre  personnelle.  Mais  nous 
estimerions  notre  étude  incomplète  sans 
les  annexes  dont  nous  l'avons  accompa- 
gnée. A  savoir  :  Quelques  pages  écrites  en 
créole,  un  conte  entre  autres  qui  remonte 
à  plus  de  cinquante  ans.  Un  choix  de 
((  Locutions  »  dû  à  cent  collaborateurs, 
conscients  ou  inconscients.  Un  recueil  de 
proverbes  et  d'adages.  Enfin,  «  le  corps 
complet  —  ou  peu  s'en  faut  —  des  siran- 
danes  créoles». 

Disons,  en  dernier  lieu,  sur  quels  erre- 
ments est  fondée  notre  orthographe. 

Pour  dérouter  le  moins  possible  l'œil 
habitué  à  la  physionomie  du  mot  français, 
nous  la  lui  avons  conservée  partout  où 
nous  l'avons  pu.  Nous  avons,  cependant. 


INTRODUCTION,  LV 


toujours  réuni  l'article  au  substantif,  aveé 
lequel  il  fait  corps,  ainsi  que  nous  l'avons 
établi.  Nous  avons,  de  même,  pour  être 
conséquent  avec  notre  analyse,  donné  aux 
verbes  en  er  la  terminaison  é  du  participe 
passé,  duquel  est  provenu  le  verbe  créole  ; 
et  nous  écrivons  d'après  le  même  principe^ 
couder oce y  coudepoing  pour  coup  de  roche, 
coup  de  poing,  la  préposition  de  étant  de- 
venue partie  intégrante  d'un  mot  composé. 
A  l'aide  de  l'accent  aigu,  de  l'accent 
circonflexe,  du  tréma  et  de  Ve  muet,  nous 
avons  figuré  de  notre  mieux  la  prononcia- 
tion créole,  sans  hésiter,  dans  certains  cas, 
à  nous  affranchir  complètement  de  l'ortho- 
graphe française  :  c'est  ainsi  que  nous 
écrivons  fére  pour  faire,  Ihére  pour  l'heure, 
léquére  pour  le  cœur,  laliquére  pour  la  li- 
queur, tratiT^é  pour  étranger,  T^oréye  pour 
oreille,  Zôr:^e  pour  Georges,  maîe  pour  maïs. 


LVI  INTRODUCTION. 


àçthére'  pour  à  cette  heure.  Enfin,  quoique 
le  pluriel  ne  se  manifeste  jamais  en  créole 
dans  la  forme  des  mots,  nous  avons,  pour 
guider  l'œil  du  lecteur,  conservé  1*5  du 
français,  mais  au  substantif  seulement. 
Quand  le  mot  a  plusieurs  sons,  —  ainsi 
le  pronom  vous  qui  est  vous,  woUy  ou  bien 
oUy  —  nous  choisissons  celle  de  ses  for- 
mes que  la  prononciation  du  groupe  où 
il  se  trouve  nous  semble  appeler  de  préfé- 
rence ;  et  parfois  nous  donnons  à  dessein 
au  même  mot  des  physionomies  diffé- 
rentes, pour  n'avoir  pas  l'air  de  prétendre  à 
introduire  l'unité  et  la  régularité  là  où  tout 
est  capricieux,  mobile  et  irrégulier. 

On  connaît  maintenant  notre  humble 
bâtisse,  et  dans  son  ensemble  et  dans  la 
distribution  de  ses  parties  :  Exegi  monu- 


I .  Et  cependant  Montaigne  écrit  aslure  pour  à  cette  heure. 


INTRODUCTION.  LVII 


mentum.  L'airain  ny  entre  pour  rien:  de 
simples  palissades  de  bambou,  et,  sur  le  toit 
de  vétiver,  notre  drapeau  mauricien,  le 
moins  ambitieux  des  drapeaux,  notre  mo- 
deste, notre  pacifique  pavillon  bâton  brède\ 


I.  Zafferes  pavillon    hrêde,   dit  notre  patois  créole  des 
questions  qui  ne  sauraient  intéresser  que  nous  seuls. 


LE 


PATOIS    CRÉOLE 


DE 


L'ILE  MAURICE 


GRAMMAIRE. 

Nous  proposons  au  lecteur  de  passer 
en  revue  toutes  les  parties  du  discours 
dans  l'ordre  même  où  les  place  la  gram- 
maire française. 

Nous  nous  attacherons  à  indiquer  les 
formes  nouvelles  venues  dans  le  créole, 
et  à  montrer  comment  il  s'en  passait. 


PAT.  CR. 


LE  PATOIS  CREOLE. 


ARTICLE. 

L'article  n'existe  pas  en  créole  comme  mot 
indépendant. 

L'article  est  préfixe  et  partie  intégrante  d'un 
grand  nombre  de  substantifs.  Exemples  :  un  rat, 
éne  lérat;  un  chien,  éne  licien;  une  maison,  éne 
lacase,  etc. 

Quand  la  langue  malgache  adopte  un  mot  fran- 
çais, elle  lui  laisse  de  même  ordinairement  l'article 
«  le,  la,  du  ».  —  Ex.  :  charrette,  lasaréty ;  vin, 
divay  ou  divéna;  musique,  lamo:(ika;  bière,  la- 
biéry ;  table,  latabatra;  fourchette,  laforiseta; 
eau-de-vie,  laodivy;  habit,  anaby  (un  habit);  la 
cuisine,  lakosy,  etc.,  etc.  * 

Le  créole  s'étant  fait  avec  l'oreille,  les  deux 
faits  suivants  s'expliquent  d'eux-mêmes  : 

1°  Aux  substantifs  que  le  français  emploie  sur- 
tout dans  le  sens  partitif  le  créole  préfixe  di,  dou 
pour  «  du  » ,  dil  pour  «  de  1'  » .  —  Ex.  :  un  pain,  éne 


*  Cette  prosthèse  de  Tarticle  au  nom  lui-même  a  eu  lieu  vers  le  xv^  siècle 
dans  l'intérieur  de  la  langue  française.  Le  moyen  âge  écrivait  correctement    , 
rierre-hœdcra,  l'uette-uvetta  ;  nous  disons  le  lierre,  la  luette,  le  loriot,  le 
lendemain,  etc. 

L'article  arabe  al  est  de  même  prosthétique  dans  nombre  de  substantifs 
français,  tels  que  /'a/coran,  /'a/chimie,  /'a/cali,  etc. 


GRAMMAIRE.  3 


dipain;  une  mauvaise  huile,  é^ie  mauves  dilhouile; 
un  bon  riz,  éne  bon  dotiri:^^;  le  suif,  disouif;  le  vin, 
divin  ;  le  sel,  disel,  etc.  Donc,  bois  au  sens  de  fo- 
rêt. —  Ex.  :  Il  habite  les  bois,  //  reste  dans  bois; 
un  oiseau  des  bois ,  éne  :(o:(o  grand  bois  ;  mais 
bois  au  sens  de  lignum  :  Un  morceau  de  bois, 
éne  dibois;  une  poupée  de  bois,  éne  poupétte  dibois. 

«  De  la  »  laisse  tomber  «  de  ».  —  Ex.  :  Il 
faut  de  la  farine,  bisoin  lafarine;  il  mange  de  la 
viande,  li  man:(e  laviande. 

2°  L'article  préfixé  rappelle  le  genre  du  substan- 
tif français  :  <fle»  est  li  ou  lé,  «la»  persiste.  — 
Ex.  :  un  roi,  éne  léroi;  un  chien,  éne  licien;  une 
table,  éne  latabe. 

Quelques  exceptions  préfixent  «  la  »  à  des  noms 
masculins.  —  Ex.  :  Il  a  un  rhume ,  li  gagne 
larhime;  il  est  gêné  comme  un  colimaçon  sur  le 
sable,  //  T^éné  cornent  éne  couroupa  làhaut  lasabe;  je 
lui  ai  clos  (fait  sauter)  le  bec,  mo  fine  saute  so  la- 
bec;  faites  le  partage,  fére  lapartaT^e,  etc. 

Quand  deux  homonymes  n'ont  pas  le  même 
genre  en  français,  comme  le  marc  du  café,  la  mare 
aux  vacoas,  le  manche  d'une  pioche,  la  manche 
d'une  robe,  c'est  «la»  qu'ils  préfixent  toujours. 
—  Ex.  :  lamarc  café,  lamance  pioce. 

Quels  noms  subissent  cette  prostjjèse  de  Tar- 


LE  PATOIS  CREOLE, 


ticle,  quels  autres  la  rejettent?  Ici,  point  de  loi. 
Sa  figure,  son  nez,  ses  yeux,  ses  oreilles,  son  men- 
ton, sa  bouche,  deviennent  :  so  figuire ,  son  néne:(^, 
so  li:(iés,  so  :(^oréyes,  so  menton,  son  labouce,  etc. 

Deux  faits  seulement  d'un  caractère  général  : 

i**  Point  d'article  prosthétique  aux  noms  for- 
més par  redoublement.  — Ex.  :  un  nez,  éne  néne;(; 
un  lit,  éne  lilit ;  un  oiseau,  éne  7^o:(o ;  un  loup,  éne 
louloup,  etc. 

2°  Point  d'article  aux  noms  qui,  commençant 
par  une  voyelle,  ont  déjà  la  prosthèse  du  ;;;  eupho- 
nique. —  Ex.:  une  histoire,  éne  ^(histoire;  une 
affaire,  éne  :(affère;  un  éléphant,  éne  :(cilphanl;  une 
image,  éne  :(ima:(^e.  Ici,  cependant,  quelques  excep- 
tions. —  Ex.  :  une  oie,  éne  la:(oie;  un  œuf,  éne 
diiéf;  un  os,  éne  lé:(o. 

Le  créole  actuel  dit  :  tous  lé  bomatin ,  tous 
les  matins;  tous  lé  àsoir,  tous  les  soirs,  quoique 
les  noms  bomatin,  àsoir  ne  se  soient  point  préfixé 
l'article  au  singulier.  C'est  donc  bien  l'article  plu- 
riel «  les  ».  Mais  l'article,  avons-nous  dit,  n'existe 
que  comme  partie  intégrante  du  substantif;  et  le 
pluriel,  allons-nous  dire  tout  à  l'heure,  n'existe 
pas  en  créole.  Qu'on  veuille  bien  y  regarder  ce- 
pendant, nous  ne  sommes  pas  en  présence  d'une 
exception.  Tous  lé  àsoir,  tous  lé  bomatin,  forment 


GRAMMAIRE. 


des  expressions  indivisibles  ;  lé  àsoir,  lé  bomatin 
sont  impossibles  en  l'absence  du  mot  tous,  et  dans 
le  groupe  Tarticle  «  les  »  a  perdu  toute  existence 
individuelle.  Le  français  —  pour  ne  point  sortir 
de  l'article  —  n'a-t-il  pas  de  même  la  composition 
es  dans  les  expressions  ^5-lettres,  ^5-arts,  ^5-scien- 
ces,  ^5-liens.  Cette  composition  de  l'article  lé  et 
du  mot  tous  n'existe  du  reste  qu'avec  certains 
noms  qui,  presque  tous,  désignent  une  subdivision 
du  tempSj  de  la  durée. 

Nota.  Certains  noms  dont  Temploi  est  peu 
fréquent  prennent  ou  rejettent  l'article  au  gré  de 
celui  qui  parle.  Ainsi  partage  est  parta:(e  ou  lapar- 
ia:(e;  reste  est  restant  ou  larestant,  etc. 


SUBSTANTIF. 

Le  substantif  n'a  ni  genre  ni  nombre  en  créole. 

Le  substantif  créole  est  le  substantif  français  lui- 
même. 

Le  nom  français  s'allonge  par  la  prosthèse  de 
l'article,  par  le  redoublement  dans  nombre  de  mo- 
nosyllabes, par  la  prosthèse  du  :ç  euphonique  dans 
les  noms  qui  commencent  par  une  voyelle.  Mais 
cette  addition  du  :ç  à  certains  noms  tels  que  an- 


LE  PATOIS  CREOLE. 


guille,  houritte,  habit,  n'a  pas  lieu  dans  tous  les 
emplois  de  ces  noms  :  une  anguille,  éne  :(anguïe  ; 
une  houritte ,  éne  ;(ouriite  ;  mais  :  Mo  lapéce 
houritte,  je  pêche  à  Thouritte;  lapéce  anguïe,  la 
pêche  à  l'anguille.  Habit  semble  être  indifférem- 
ment nhabit  ou  :^habit. 

De  même  que  un  habit  vient  de  donner  nhabit, 
une  âme  —  surtout  au  sens  d'apparition  — 
donne  name.  —  Ex.  :  «  Il  n'est  pas  bon  de  mon- 
trer aux  enfants  à  avoir  peur  des  fantômes,  napas 
bon  monte  :(enfants  père  names.  » 

D'autres  prosthèses  sont  particulièrement  ori- 
ginales. Le  français  dit  :  bon  Dieu,  de  bon  matin  ; 
je  vous  souhaite  une  bonne  année;  Dieu,  matin, 
année  sont  devenus  en  créole  bondié,  bomatin, 
bananée;  d'où  ces  rapprochements  bizarres  :  Bon- 
dié napas  bon  pour  moi,  Dieu  n'est  pas  bon  pour 
moi;  bomatin  moté  lève  tard,  ce  matin  je  me  suis 
réveillé  tard;  éne  mauves  bananée,  une  mauvaise 
année.  Du  reste  le  français  ne  craindrait  pas  de 
dire  des  bonbons  détestables. 

Le  nom  s'abrège  parfois  par  l'aphérèse  de  la 
première  syllabe.  —  Ex.  :  étranger,  tran:(é;  em- 
brevades,  barvades;  habitation,  bitation;  d'où  le 
substantif  autochtone  bitaquois,  campagnard  aux 
manières  lourdes   et  gauches.    Ene  taquére ,   un 


GRAMMAIRE. 


homme  qui  attaque,  du  verbe  taqué  pour  atta- 
quer, etc.,  etc. 

Quand  le  nom  français,  ainsi  cheval,  canal,  ani- 
mal, ciel,  œil,  corail,  a  au  singulier  et  au  pluriel 
deux  sons  distincts,  le  créole  en  adopte  un  à  l'ex- 
clusion de  l'autre.  C'est  le  singulier  qui  persiste 
d'ordinaire.  —  Ex.  :  deux  fanaux,  dé  fanais;  trois 
chevaux,  trois  couvais.  Cependant  un  animal  est 
éne  :(animaux;  un  œil  est  éné  li:(iés.  Mais  pour 
«  un  œil  »  on  dira  bien  mieux  éne  coté  li:(iés;  et, 
par  analogie,  une  oreille,  une  joue  seront  éne  coté 
:(oréyeSy  éne  coté  la:(Oues,  etc. 

Le  français  a  formé  nombre  de  substantifs  à 
l'aide  des  infinitifs  et  des  participes  tant  passés  que 
présents  :  le  lever  du  soleil,  la  .crue  d'une  rivière, 
le  tranchant  d'une  faux.  Le  créole  peut  d'un  verbe 
quelconque  faire  à  l'instant  même  un  substantif. 
Les  exemples  de  ce  fait  abonderont  dans  cette 
étude  ;  en  voici  seulement  quelques-uns  :  Écou- 
tez-le parler,  écoutez  son  parler,  conte  son  causé; 
tu  vas  être  battu,  tu  vas  avoir  un  «  battre  »,  to  vo 
gagne  éne  batte;  il  ne  fait  pas  bon  de  l'éveiller  quand 
il  dort,  dans  son  dormir,  napas  bon  lève  H  dans  so 
dourmi.      .     '^ 

Cette  création  spontanée  donne  lieu  à  des  ren- 
contres heureuses  : 


8  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


Fauléye  grand  madame  encore  foncé,  napas  pèle 
é?te  gros  assise  çà !  Le  fauteuil  de  grand*  madame 
est  encore  défoncé,  ça  ne  s'appelle  pas  un  gros 
«  s'asseoir  »  ! 

En  créant  des  substantifs  le  créole  n'a  nulle  part 
été  plus  pittoresque  que  dans  l'invention  du  nom 
dimounde  ou  doumoune.  Le  français  dit*  au  sens 
collectif:  Il  y  avait  du  monde  hier  soir  au  théâtre; 
le  créole  a  traduit  :  Té  gagne  dimounde  hiére 
àsoir  lacomédie  ;  puis ,  de  la  collection  isolant 
chaque  unité,  il  a  dit  :  éne  dimounde,  dé  dimounde, 
une  personne,  deux  personnes;  et  enfin  éne 
grand  dimounde,  une  grande  personne;  éne  vie 
dimounde,  un  vieillard.  De  plus,  pour  le  nom  in- 
défini «  on  »,  c'est  encore  dimounde  :  On  m'a  dit, 
Doumoune  té  dire  moi. 

Notre  français-mauricien  a  repris  le  mot  au 
créole,,  et  dira  volontiers  en  parlant  d'un  tout  jeune 
garçon  par  exemple  :  C'est  déjà  un  petit  monde, 
au  Ueu  de  c'est  déjà  un  petit  homme. 

Quelques  adjectifs  français  sont  à  la  fois  adjectifs 
et  substantifs  en  créole  ;  malade  traduit  malade  et 
maladie  :  Ene  grand  malade  latéte,  un  grand  mal 


*  Voir  à  l'adjectif  cette  valeur  du  mot  «  grand  » 


GRAMMAIRE. 


de  tête  ;  fouca  signifie  à  la  fois  fou  et  folie  :  So 
fouca  fine  lève  encore,  sa  folie  s'est  réveillée,  etc. 

De  même  plusieurs  mots  sont  à  la  fois  substan- 
tifs et  verbes  :  *  halié,  balayer  et  balai  ;  :^oni,  jouer 
et  jeu,  etc. 


ADJECTIF. 
L'adjectif  n'a  ni  genre,  ni  nombre. 


QUALIFICATIF. 


C'est  le  mot  français  lui-même. 

Quand  l'adjectif  français  a  pour  le  masculin  et 
pour  le  féminin  deux  sons  différents,  le  créole  en 
adopte  un  à  l'exclusion  de  l'autre. 

L'adjectif  créole  est,  le  plus  souvent,  l'adjectif 


*  Nous  verrons  plus  bas  des  verbes  devenus  substantifs.  Le  moyen  est  des 
plus  simples  pour  reconnaître  si  l'on  a  affaire  à  un  substantif  ayant  force  de 
verbe,  ou  à  un  verbe  employé  comme  substantif:  les  substantifs  faisant 
fonction  de  verbe  ne  changent  jamais  é  fermé  en  e  muet:  BaliÉ  li  av  vous 
lamain,  balayez-le  avec  votre  main  ;  nnpas  ^oué  av  difé,  ne  jouez  pas  avec 
le  feu.  Au  contraire,  les  verbes  qui,  comme  :{ouré,  sont,  au  besoin,  employés 
comme  substantifs,  subissent  ce  changement  de  é  en  e,  lorsque,  redevenus 
verbes,  ils  sont  liés  par  la  prononciation  au  complément  qui  suit.  Ainsi,. 
eue  ^ouré,  un  juron  ;  mais  :  Li  fine  ^oum  me  manman,  il  a  juré  ma  mère,, 
comme  dit  notre  français-mauricien. 


10  LE  PATOIS  CREOLE. 

masculin  français.  —  Ex.  :  une  bonne  dame,  éne 
bonmadajne;  une  grande  maison,  éne  grand  lacase; 
une  vieille  femme,  éne  vie  bonne-femme;  une  grande 
fillette,  éne  grand  ptitfille,  etc. 

Parfois  c'est  le  féminin.  —  Ex.  :  un  long  nez, 
éne  longue  néne:^;  un  dos  plat,  éne  lédos  plate;  ce 
chemin  est  .plus  court,  cimin  là  plis  courte;  ce  vieil- 
lard est  sourd,  ça  bonhomtnelà  sourde,  etc. 

Certains  adjectifs  ont  pris  des  terminaisons  ca- 
pricieuses. —  Ex.  :  Il  est  resté  coi,  //  fine  reste 
couac;  cet  enfant  est  gaucher,  pitit  là  gauçard;  il  est 
pied-bot,  so  la:(ambe  torte  ;  la  main  droite,  lamain 
drétte;  cela  donne  froid!  ça  fére  doumounde  frés 
(frais  *)  ;  couturière  est  coutlriéie  ;  conseillère , 
conseillé:(e. 

L'adjectif  «  grand  »,  au  sens  que  lui  donne  le 
français  dans  grand-père,  grand'mère,  forme  nom- 
bre de  substantifs  composés  auxquels  le  français 
ne  songeait  pas.  Grand  madame,  c'est  la  mère  de 
la  maîtresse  de  la  maison,  dont  la  sœur  est  grand 
mam:(elle  pour  la  distinguer  de  ptit  mam:(elle,  sa 
fille.  Grand  est  d'autre  part  synonyme  de  aîné  que 
le  créole  ne  connaît  pas.  —  Ex.  :  Mon  frère  aîné  est 


Le  français  doit  se  reconnaître  presque  partout. 


GRAMMAIRE.  II 


tout  petit  et  court,  Mo  grand  frère  tout  pitit^  courte 
courte. 

Certains  substantifs  français  sont  en  créole 
substantifs  et  adjectifs  à  la  fois.  —  Ex.  :  Eue  dou- 
mounde  malice,  un  homme  malicieux;  Ene  Malbar 
paresse  y  un  Malabar  paresseux;  Ça  manié  là  goût! 
ce  manger  est  bon  !  Ene  doumoune  farce,  une  per- 
sonne plaisante. 

DEGRÉS  DE  SIGNIFICATION. 

« 

COMPARATIF. 

Le  créole  dit  aujourd'hui  comme  le  français  : 

Plis  grand  qui  moi,  plus  grand  que  moi  ; 

Moins  grand  qui  moi,  'moins  grand  que  moi; 

Oussi  grand  qui  moi,  aussi  grand  que  moi. 

Mais  les  deux  adverbes  «  moins  »  et  «  aussi  » 
sont  nouveaux  venus  ;  on  s'en  passait.  Moins  grand 
que  moi  était  napas  grand  cornent  moi;  aussi  grand 
que  moi,^  grand  cornent  moi. 

Meilleur  et  pire  sont  passés  en  créole;  mais, 
en  dépit  de  leur  valeur  propre,  ils  sont  précédés 
de  «  plus  »,  plis  meillére,  plis  pire,  aussi  retrouve- 
rons-nous aux  adverbes  plis  mie,  mieux  ;  plis 
pire,  pis. 


12  LE  PATOIS  CREOLE. 


SUPERLATIF. 

A  bien  dire,  le  créole  le  confond  dans  le  com- 
paratif. —  Ex.  :  Il  est  le  plus  doux,  //  mime  qui 
plis  douce,  ou  plis  boucoup  douce;  il  est  le  moins 
doux,  //  mime  qui  moins  douce,  ou  plis  moins  douce  ; 
il  est  très-doux,  H  bien  douce,  ou  mieux,  //  douce 
mime  *. 

Le  malabar  dira  toujours  boucoup  douce,  plis 
boucoup  douce,  plis  moins  douce. 

Les  deux  substantifs  papa  et  maman  jouent  de- 
vant un  nom  le  rôle  d'un  adjectif  au  superlatif. 
Ainsi,  un  très-gros  bâton,  se  dit  élégamment  ine 
papa  bâton;  une  très-grande  malle,  ine  manman 
lamalle.  Le  petit  Chaperon  rouge  ne  faillirait  pas 
à  dire  au  loup  :  Coment  vous  gagne  papa  li:(^iés  ; 
cornent  vous  gagne  manman  labouce  ? 

NUMÉRAUX. 

Cardinaux  :  ine,  di,  trois,  quate,  cinque,  sissc, 
sétte,  houite,  nif,  disse,  quato^e,  etc. 

Au  sens  distributif  :  ine  ine,  un  à  un,  un  par 


*  Nous  verrons  plus  bas  l'adverbe  même  en  fonction  de  superlatif. 


GRAMMAIRE.  I3 


un,  un  contre  un,  un  à  chacun  :  Lésse  passe  dédé 
doumounde,  laissez  passer  les  gens  deux  par  deux. 
Allons  :(Oué  éne  coup  quate  quate,  jouons  un  coup 
de  quatre  contre  quatre.  Mo  va  donc  cinqtie piasses 
éne  éne  doumounde,  je  donnerai  cinq  piastres  à 
chaque  homme,  etc. 

De  même,  dans  la  langue  malgache,  irairay,  un 
par  un  ;  folofolo,  dix  par  dix,  etc. 

Ordinaux  :  premier,  second,  troisième,  etc. 

DÉMONSTRATIF. 

Ce,  cet,  cette,  ces  donnent  la  forme  unique  ça. 

D'ordinaire  le  substantif  est  suivi  de  la  particule 
confirmative  là.  —  Ex.  :  cette  femme,  ça  fanme 
là;  tenez  ce  bout,  tiombô  *  ça  boute  là, 

POSSESSIFS. 

Ils  n'ont  ni  genre,  ni  nombre. 
Mo  traduit  mon,  ma,  mes;  on  prononce  parfois 
mon,  ton,  son  ; 

To  pour  ton,  ta,  tes; 


*  Tiombâ  égale  tiens  bon.  L'adjectif  bon  devenu  affixe  du  verbe,  comme 
il  est  suiBxe  du  nom  dans  homatin   hondié. 


14  LE  PATOIS  CREOLE. 


So  pour  son,  sa,  ses; 

Nous  pour  notre,  nos  ; 

Vous  ou  :(aute  pour  votre,  vos  ; 

Zauie  pour  leur,  leurs. 

Mo,  to,  nous,  vous,  :(aute  sont  en  même  temps 
les  pronoms  personnels  je,  me,  moi,  tu,  te,  toi, 
etc.  Nous  les  étudierons  plus  bas. 

Zauie  traduit  «  votre  »  après  le  pronom  :(autes 
employé  au  vocatif  pour  vous.  —  Ex.  :  Hé  !  vous 
autres,  donnez  votre  argent,  donc!  Hi!  :(autes, 
done  :(^aute  lar:(ent,  don  I 

So  est  en  réalité  le  seul  adjeaif  possessif.  Il  a  en 
créole  un  emploi  emphatique  assez  original.  — 
Ex.  :  Le  mâle  du  cardinal  est  rouge,  la  femelle  jau- 
nâtre ,  so  mâle  cardinal  rou:(e ,  so  femelle  T^aune 
laune  ;  l'enfant  du  vieil  Azor,  so  pitit  ppâ  A^âr. 

Les  Malabars  et  les  Anglais  ont  troublé  la 
construction  régulière  de  l'adjectif  possessif  en  di- 
sant :  so  papa  lacase,  his  father's  house,  là  où 
le  créole  disait  :  lacase  so  papa,  la  maison  de  son 
père. 

INDÉFINIS. 

Les   seuls  que  connût  le  créole  étaient  tout, 
même,  laute,  autre,  qui,  quel  ? 
Ils  n'avaient  nécessairement' ni  genre,  ni  nombre. 


GRAMMAIRE.  I5 


,  Tout  :  tout  lacase ,  toute  la  maison  ou  toutes 
les  maisons. 

Même  :  même  a  dans  le  créole  tous  les  emplois  du 
français  «  même  ».  —  Ex.  :  ces  mêmes  personnes, 
ça  même  doumounde  là,  ou  ça  doumounde  là  même. 
Je  lui  ai  parlé  à  lui-même,  Av  li  même  qui  mo  tê 
causé.  Donnez-le  à  Monsieur  même,  Done  li  sembe 
Missié  même. 

Il  a  de  plus,  en  tant  qu'adjectif,  un  emploi  que 
ne  connaît  pas  le  français  :  il  signifie  «  seul  » .  Ainsi 
avec  les  numéraux  :  Je  n'en  ai  qu'un  seul,  Mo  gagne 
néque  êne  même.  Je"  n'en  veux  que  cinq  seulement, 
Mo  vlê  nêque  cinque  même.  Un  seul  doit  être  chef, 
Ene  même  doite  comandêre  (être  commandeur). 

«  Seul  »  peut  aujourd'hui  se  traduire  par  sêle , 
toujours  précédé  de  tout.  —  Ex.  :  Il  n'y  a 
qu'un  seul  Dieu,  Ena  nêque  êne  hondiê  tout  sêle. 
Je  n'ai  vu  qu'eux  deux,  Mo  tê  voir  nêque  Tuantes  de 
tout  sêle. 

Nous  trouvons  même  aux  adverbes. 

Laute  :  laute  traduit  l'autre,  les  autres,  un 
autre,  d'autres. 

Done  moi  laute,  donne-moi  l'autre  ou  les  autres, 
donne-m'en  un  autre  ou  d'autres. 

Qui  :  qui  traduit  «  quel  »  interrogatif.  —  Ex.  : 
Dites-moi  quel  chemin  vous  prendrez,  Dire  moi  qui 


l6  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

■ 

cimin  wou  a  prend.  Quelle  heure  est-il?  Qui  Ihire^ 
àçthére  (à  cette  heure)  ? 

Quelque,  quique,  n'existe  qu'en  composition. 
—  Ex.  :  quelquefois,  quiquefois ;  quelque  part, 
quiquepart  ;  quelque  chose,  quiqueçose. 

Aucun,  auquine  ou  auquéne.  Il  a  d'abord  paru 
dans  la  composition  :  auquine  part,  nulle  part  ; 
d'où  il  est  sorti  pour  exister  isolément  dans  le 
parler  actuel.  —  Ex.  :  Je  n'ai  aucun  argent  sur 
moi,  Mo  napas  éna  auquéne  lamonée  (monnaie)  av 
moi,  etc. 

Plusieurs,  aujourd'hui  plisiéres.  C'était,  suivant 
le  sens,  boucoup,  beaucoup;  ou  morceau,  un  peu. 


PRONOMS. 


PERSONNELS. 


Je,  me,  moi  est  moi  ou  mo. 

Mo,  sujet,  se  place  avant  le  verbe  ;  moi,  régime 
ou  complément,  se  place  toujours  après.  —  Ex.  : 
Quand  je  parle  écoutez-moi,  Lhire  mo  causé acoute 
moi.  Je  ne  sais  pourquoi  il  se  moque  de  moi,  Mo 


GRAMMAIRE.  I7 


napas  coné  quifére  li  bégne  (ou  mieux  baingné) 
av  moi  *. 

Mo,  sujet,  disparaît  dans  si  pas,  je  ne  sais  pas. 
—  Ex.  :  Viendras-tu  demain?  Je  ne  sais  pas.  Es- 
qui  to  pour  vini  dimain  ?  Si  pas,  • 

Notez  que  «  savoir  »  ailleurs  se  rend  toujours 
par  coné,  connaître.  —  Ex.  :  Il  ne  sait  pas,  Li  na- 
pas coné.  Un  homme  qui  sait,  un  homme  instruit, 
un  savant,  Ene  doumounde  qui  coné. 

Tu,  te,  toi  est  toi  ou  to.  To,  sujet,  avant  le 
verbe;  toi,  régime  ou  complément,  après. 

Il,  elle,  le,  la,  lui  sont  //.  —  Ex.  :  Tu  le  lui 
remettras,  To  va  donc  li  av  li.  Elle  est  là,  Li  là 
même.  Le  sujet  toujours  avant  le  verbe,  le  com- 
plément toujours  après. 

Nous,  vous  sont  nous,  vous;  sujets  avant  le 
verbe,  compléments  après.  —  Ex.  :  Vous  nous 
haïssez.  Vous  haïe  nous. 

Ils,  elles,  eux,  les,  leur,  toujours  et  partout 
T^autes ;  sujets  avant,  compléments  après  le  verbe. 

Zautes  à  la  troisième  personne  du  pluriel  vient 
de  «  les  autres  »,  quelques  vieux  blancs  disent  «  eux 
autres  »  pour  «  eux  »  :  Nous  avons  une  chambre 
pour  eux  autres. 

*  Mot  à  mot  :  pourquoi  il  se  baigne  avec  moi.  Voir  les  Locutions. 


l8  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

De  même  que  notre  français  familier  construit 
autres  après  les-  pronoms  nous  et  vous,  le  créole 
dit  :  Nous  :(aute,  vous  T^ciute ;  mais,  tandis  que  le 
pronom  nous  persiste  toujours,  vous  se  sous-entend 
volontiers.  —  Ex.  :  J'irai  avec  vous,  Mo  va  aile  av 
T^aute.  Z^«^^  a  donc  ici  le  vocatif:  Hé!  vous  autres, 
attendez-moi.  Hé!  ^aute,  aspire  moi. 

DÉMONSTRATIFS. 

Ce  est  devenu  ça. 

Ce,  en  français,  se  construit  ou  devant  le  verbe 
être,  ou  devant  un  pronom  relatif. 

La  première  construction  n'existe  pas  dans  le 
créole,  qui  n'a  pas  le  verbe  être,  mais  l'intention 
emphatique  est  respectée  par  la  traduction.  — 
Ex.  :  C'est  à  vous  que  je  parle,  Ave  vous  même  qui 
mo  causé.  Ce  sont  les  Malabars  qui  sont  main- 
tenant les  maîtres  à  Maurice,  Malbar  même  hç- 
thére  qui  méte  dans  péye  Maurice  (dans  le  pays 
de  Maurice). 

Ceci,  cela  égalent  ça;  et  en  opposition  ça  qui 
ici,  ça  qui  làbas. 

Celui,  celle,  ceux,  celles  sont  encore  ça.  —  Ex.  : 
Celui  qui  a  une  jolie  fille  reçoit  des  coups  de  cha- 
peau, Ça  qui  gagne  :(olie  fille  gagne  coudeçapeau. 


GRAMMAIRE.  I9 


On  entend  quelquefois  celle  ou  cenne  devant  le 
pronom  qui.  —  Ex.  :  Celui  qui  parlera,  Celle  ou 
Cenne  qui  pour  causé. 

Celui-ci,  celui-là,  placés  en  opposition,  se  déve- 
loppent en  ça  qui  ici^  ça  qui  làbas. 

Ça  terminant  l'interrogation  donne  souvent  par 
redoublement  çaça,  —  Ex.  :  Qu'est-ce  que  cela? 
Qui  çaça?  Où  cela?  Côte  çaça? 

POSSESSIFS. 

Ils  n'existent  pas. 

Le  créole  développe  le  mien,  le  tien,  en  ça  qui 
pour  moiy  ça  qui  pour  toi;  ou,  plus  brièvement, 
pour  moi,  pour  toi.  —  Ex.  :  Ma  maison  vaut  mieux 
que  la  vôtre ,  Mo  lacase  plis  vaut  mié  qui  ça  qui 
pour  vous,  ou  bien,  Mo  lacase  plis  vaut  mié  qui 
pour  vous, 

RELATIFS   ET    INTERROGATIFS. 

Le  créole  ne  connaît  que  le  pronom  qui.  Il  suffit 
à  traduire  toutes  les  formes  françaises  qui,  que, 
dont,  auquel,  tant  au  pluriel  qu'au  singulier,  au 
féminin  qu'au  masculin. 

Que  cher  chez- vous  ?  Qui  vous  après  rôdé? 

A  quoi  songez-vous  ?  Qui  vous  après  ma:(iné  là  ? 


20  LE  PATOIS   CREOLE. 


Empruntez-lui  l'argent  dont  vous  avez  besoin. 
Prête  *  H  lar^ient  qui  vous  bisoin. 

Voilà  rhomme  dont  je  vous  ai  conté  Thistoire, 
Avlà  ça  doumounde  qui  mo  té  raconte  vous  so  :(}ns' 
toire  là. 

Je  ne  redeviendrai  jamais  l'ami  d'un  homme 
avec  qui  j'ai  eu  une  discussion.  Zamés  encore  ma 
pour  tourne  camerade  av  éne  doumounde  qui  mo 
fine  gagne  labouce  av  li  **. 

Où  avez-vous  acheté  l'âne  sur  lequel  vous  pas- 
siez ce  matin?  Côte  vous  fine  acéte  ça  bourique  qui 
vous  té  passe  làhaut  là  bomatin. 

Dans  ces  trois  derniers  exemples  qui  est  bien 
plutôt  conjonction  que  pronom  conjonctif;  du 
reste  de  celui-ci  à  celle-là  la  distance  était  trop 
petite  pour  n'être  pas  franchie,  tout  aussi  bien  en 
France  par  les  gens  du  peuple  qu'à  Maurice  par 
nos  noirs. 

INDÉFINIS. 

On,  doumonde,  ou  plus  rarement,  :iantes. 
DoumounCy  doumonde,  doumounde,  dimonde,  di- 
mounde,  dimoune,  suffisait  à  la  personne  indéfinie  : 


*  Prêté  est  tout  à  U  fois  en  créole  prêter  et  emprunter. 
**  Le  mot  à  mot  donne   :   Jamais  je  ne  retournerai  camarade  avec   un 
homme  que  j'ai  eu  de  la  bouche  avec  lui. 


GRAMMAIRE.  21 


Il  y  a  quelqu'un,  n'entrez  pas,  Ena  doumoune, 
napas  entré. 

Il  n'y  a  personne  pour  me  soigner,  Napas  éna 
doumounde  pour  sogne  mo  lécorps. 

Je  donnerai  cinq  piastres  à  chacun,  Mo  a  donc 
cinque piasses  éneéne  doumounde.- 

Quiconque  parlera  verra  tout  à  l'heure!  Dou- 
moune  qui  a  causé  va  guété  talhére! 

Le  créole  actuel  admet  : 

Quelqu'un,  quiquéne.  Il  y  a  quelqu'un  dans 
les  jamrosas,  Ena  quiquéne  dans  :(anbour:(ois ; 

Chacun,  çaquéne.  Chacun  sent  sa  peine.  Ça- 
quéne  senti  so  doulére  ; 

Personne,  napas,  personne.  Je  ne  connais  per- 
sonne en  ville,  Mo  napas  cône  personne  auport  *. 

Pour  la  chose  indéfinie  le  créole  a  narien  et 
quiqueçose.  Rien,  narien.  —  Ex.  :  Il  n'y  a  rien  à 
faire  de  cet  enfant-L^,  Narien  pour  fére  av  ça  pitit- 
là.  Il  n'a  peur  de  rien ,  Li  napas  père  narien. 


*  Auport,  pour  au  Port-Louis  ;  de  même  urbs,  -co  aatu.  Je  suis  en  ville,  Mo 
auport  ;  Il  habite  la  ville,  Li  riste  auport.  Aller  en  ville,  c'est  descendre  au 
port  ;  aller  à  la  campagne,  c'est  monter  à  l'habitation,  ou,  plus  brièvement, 
monter,  descendre.  Ainsi  un  habitant  de  la  campagne  au  lieu  de  dire  : 
Demain  matin  j'irai  en  ville,  mais  je  reviendrai  le  soir,  dira  :  Dittiain  ho- 
matin  mo  pour  dicendé ,  mes  mo  pour  monte  encore  dsotr  même.  Ce  qui 
explique  de  reste  pourquoi  les  directeurs  de  nos  voies  ferrées  désignent  par 
Up  les  trains  qui  descendent  en  ville,  et  par  Down  ceux  qui  montent  à  la 
campagne. 


22  LE  PATOIS  CREOLE. 

^  ■■  !■-  ■■  ■■■  ■  m         0  -—-■^-■i.  ^■  .^---■-1—  ■■■■.■.■ 

Quelque  chose,  quiqueçose ,  quiquiçose.  Ex.  : 
J'ai  quelque  chose  à  vous  dire,  Mo  éna  quiqueçose 
pour  dire  vous. 

Le  français  «  quelque  chose  »,  tout  en  restant 
indéfini  pour  la  substance,  accepte,  à  l'imitation 
du  latin,  une  qualité  définie  sous  la  forme  d'un 
génitif  neutre ,  quelque  chose  de  bon ,  aliquid 
boni.  De  telles  subtilités  devaient  échapper  au 
créole  qui  a  fait  de  quiqueçose  un  vrai  substantif  que 
qualifie  directement  l'adjectif.  —  Ex.  :  Quelque 
chose  de  bon,  Ene  bon  quiqueçose.  Quiqueçose  tra- 
duit donc  le  mot  chose,  objet,  pris  au  sens  gé- 
néral. —  Ex.  :  Enlevez  tout  ce  qui  est  dans  la 
maison,  nous  devons  déménager.  Tire  tout  qui- 
queçose  dans  lacase,  nous  pour  lève  paquets. 

Les  autres  pronoms  indéfinis  se  rendraient  à 
l'aide  de  périphrases  et  d'équivalents.  —  Ex.  :  Je 
les  connais  l'un  et  l'autre,  Mo  cône  touldé  (tous  les 
deux).  Je  ne  les  connais  ni  les  uns  ni  les  autres, 
Mo  napas  cône  éne  même  (je  n'en  connais  pas  un 
seul),  etc. 

L'un  l'autre.  Une  construction  récente  place  la 
préposition  a  entre  ces  deux  pronoms  pour  mar- 
quer partout  la  réciprocité.  Ex.  :  Mariez-les  vite, 
ils  s'aiment.  Marié  T^autes  vitement,  :(autes  content 
éne  à  laute.  Ils  s'entendent  les  uns  les  autres,  Zautes 


GRAMMAIRE.  23 


tende  éne  à  laute.  Ils  médisent  l'un  de  l'autre, 
Zautes  batte  lalangue  éne  à  laute,  etc.  Cette  tour- 
nure est  d'importation  toute  récente  et  nous  ne 
l'aurions  pas  citée  sans  la  présence  de  la  préposi- 
tion à  qui  lui  donne  quelque  physionomie.  Mais 
est-ce  bien  là  du  créole  } 


DU  VERBE. 

Le  maniement  du  verbe  français  avec  ses  flexions 
de  mode,  de  temps,  de  nombre  et  de  personne, 
offrait  des  complications  que  le  créole  devait 
nécessairement  écarter.  Ici  la  simplification  a  été 
poussée  à  ses  dernières  limites.  Le  thème  verbal 
n'a  qu'une  forme  unique  :  movini,  je  viens;  to 
té  vini,  tu  es  venu;  li  va  vint,  il  viendra;  etc., 
etc. 

NOMBRE    ET    PERSONNE. 

Toute  modification  de  nombre  et  de  personne  a 
disparu. 

TEMPS, 

PRÉSENT. 

C'est  le  thème  verbal.  Je  pense,  mo  ma^iiné;  tu 


24  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


tiens,  to  Uni  ou  to  tiômbo ;  il  couvre,  //  couvert; 
etc.,  etc. 

FUTUR. 

Deux  formes  pour  le  futur  simple  :  mo  va  allé 
ou  mo  pour  allé,  j'irai. 

Il  est  facile  de  se  rendre  compte  de  cette  double 
formation. 

La  première,  ma  va  allé,  est  le  calque  pur  et 
simple  du  français  qui,  pour  marquer  un  avenir 
très-prochain ,  dit  «  il  va  venir  »,  où  le  verbe 
«  va  »  faisant  fonction  d'auxiliaire  prend  une  ac- 
ception toute  nouvelle  ;  «  il  va  »  au  sens  propre 
marque  l'éloignement,  «  venir  »  le  rapproche- 
ment. «  Il  va  venir  »  est  donc  une  composition 
au  moins  originale,  comme  sa  voisine  «  il  vient 
de  partir  »,  pour  le  passé  récent,  «  il  est  parti  il 
n'y  a  qu'un  instant.  » 

La  raison  analytique  de  la  seconde  forme  future, 
7no  pour  allé,  est  tout  aussi  plausible.  «  Pour  » 
marque  un  but  à  atteindre  :  un  train  pour  Mahé- 
bourg,  je  vous  dirai  pour  conclure,  au  prix  coû- 
tant pour  clore.  Le  créole  dit:  asse^^  galoupé,  to 
pour  tombé,  assez  courir,  tu  tomberas,  ou  mieux, 
tu  vas  tomber.  Cette  seconde  forme  traduit  donc 


GRAMMAIRE.  25 


exactement  le  futur  prochain  «  tu  vas  tomber  ». 
Dépêchez-vous  ;  je  vais  partir,  DigaTié,  mo  pour 
allé.  D'où  logiquement  :  Lhére  H  té  vini  mo 
ié  pour  allé,  quand  il  est  venu  j'allais  partir, 
pour  marquer  le  futur  prochain  sous  la  dépen- 
dance d'un  passé.  C'est  donc  toujours  au  fran- 
çais, et  rien  qu'au  français,  que  le  créole  em- 
prunte par  l'analyse  tous  les  moyens  d'expression. 
Le  futur  antérieur  :  Quand  j'aurai  parlé  je 
partirai,  Lhére  mo  va  fine  causé  mo  va  allé,  se 
forme,  on  le  voit,  du  futur  simple  et  de  la  forme 
auxiliaire  fine  ou  fini,  de  finir,  que  nous  étudie- 
rons ci-après. 


PASSÉ. 


Un  passé  simple,  un  passé  absolu,  un  passé  si- 
multané, un  double  passé,  un  passé  récent. 

Le  passé  simple,  mo  té  çanté ,  correspond  à 
un  des  emplois  de  notre  imparfait  :  Dans  ce 
temps-là  je  chantais.  Ça  létemps  là  mo  té  çanté, 
^et  à  nos  deux  passés  défini  et  indéfini  des  gram- 
maires :  Elle  baissa  la  tête  et  se  prit  à  pleu- 
rer, Li  té  bésse  so  latéte  et  li  ti  comence  ploré. 
Mon  Dieu ,  j'ai  combattu  soixante  ans  pour  ta 
gloire,  Bondié,  mo  té  laguére  soxante  bananées 

PAT.  CR.  2 


26  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

pour  to,,,.  ;  le  mot  gloire  manque  avec  l'idée  qu'il 
traduit. 

Le  passé  absolu  :  J'ai  dit,  assez  parlé  mainte- 
nant, Mo  fine  causé,  asscTi  lahouce  àçthére.  J'ai 
chanté,  je  ne  chanterai  plus,  Mo  fine  çanté,  mo 
napas  va  çante  encore.  D'où ,  rigoureusement , 
la  composition  suivante  :  Quand  j'aurai  fini  de 
parler  vous  pourrez  répondre,  Lhére  mo  va  fine 
fini  causé  vous  va  capave  réponde,  forme  beau- 
coup plus  injonctive  que  la  simple  :  Lhére  mo 
va  fini  causé. 

Le  passé  simultané,  autre  fonction  de  l'im- 
parfait'français  :  Quand  il  est  entré  je  cousais, 
Lhére  H  té  entré  mo  té  après  coude,  se  forme  par 
l'adjonction  de  la  préposition  après  ;  on  y  recon- 
naîtra facilement  une  cacologie  empruntée  au 
français. 

Le  passé  double-,  formé  par  la  superposition 
des  deux  auxiliaires  té  et  fine  ;  il  traduit  notre 
passé  antérieur  et  notre  plus-que-parfait  :  J'avais 
chanté  quand  il  est  venu,  Mo  té  fine  çanté  lhére  li 
té  vini.  Quand  j'eus  chanté,  je  partis,  Lhére  mo 
té  fine  çanté  mo  ti  allé.  C'est  comme  un  mot  à 
mot  de  la  version .:  j'avais  fini  de  chanter,  quand 
j'eus  fini  de  chiwiter. 

Le  passé  récent  :   Il  vient  de  sortir,  Li  jéque 


\ 


GRAMMAIRE.  27 


sourli  y  OÙ  l'on  retrouve  le  gallicisme  «  il  ne  fait 
que  de  sortir  ».  Donc,  Il  ne  faisait  que  de  sortir, 
Li  té  féque  sourti  *. 

Pour  toutes  les  catégories  du  passé  comme  pour 
toutes  celles  du  futur,  c'est  donc  encore  au  fran- 
çais que  le  créole  emprunte  ses  moyens  d'expres- 
sion, par  une  analyse  inconsciente  mais  souvent 
délicate  de  la  pensée. 

MODE, 

INDICATIF. 

Nous  venons  de  le  voir  tout  entier  au  chapitre 
du  temps. 

INFINITIF. 

C'est  le  thème  verbal.  —  Ex.  :  Trop  griltter 
cuit.  Trop  gratté  bourlé.  Entre  amis  on  peut  se 
déboutonner,  Divant  T^amis  capabe  largue  qui- 
lotte,  etc. 


*  Pour  traduire  le  gallicisme  voisin,  «  il  ne  fait  que  parler  »,  où  l'analyse 
donne  a  il  parle  seulement  »,  le  créole  dit  :  Li  néque  causé,  puisque  le  fran- 
çai«  «ne...  que»  égale  «seulement».  —  Ex.  :  Je  ne  connais  qu'une  personne 
de  cette  maison,  Mo  cône  neque  éne  dimounde  dans  ça  lacasr  là.  . S'agit-il 
d'insister  sur  la  fréquence  de  l'action,  le  redoublement  du  verbe  y  arrive. 
—  Ex.  :  ïl  n'a  fait  que  parler  toute  la  nuit;  Tout  lanouite  li  U  néque  cause- 
causé.  Il  ne  fait  que  se  retourner  dans  son  lit,  Li  néque  vireviré  làhauî  son 
liîit. 


28  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


SUBJONCTIF. 

Il  n'existe  pas,  l'indicatif  y  supplée. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  vienne,  Mo  napas  croire 
qui*  li  vini,  présent;  qui  H  va  vini,  ou  qui  li 
pour  vini,  fiitur. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  venu ,  Mo  napas  croire 
qui  li  lé  vini,  ou  qui  li  fine  vini. 

Je  ne  croyais  pas  qu'il  vînt ,  Mo  napas  té  croire 
qui  li  té  après  vini,  temps  simultané,  qui  li  té 
pour  vini,  ou  qui  li  té  va  vini,  futur. 

Je  ne  croyais  pas  qu'il  fût  venu,  Mo  napas  té 
croire  qui  li  té  fine  vini. 

IMPÉRATIF. 

^ux  deux  secondes  personnes  du  singulier  et 
du  pluriel,  c'est  le  thème.  La  première  du  pluriel 
se  forme  à  l'aide  de  l'interjection  :  allons!  âge, 
eîa,  qu'on  prononce  aussi  anons,  anous,  ou  bien 
à  l'aide  de  la  périphrase  «  laisse-nous  » .  Ainsi  le 
français  «  allons  »  égale  allons  allé,  lésse-nous 
allé.    La   troisième  personne   du   pluriel   prend 


*  La  conjonction  qui  se  supprime  volontiers  ;   Mo  napas  té  croire  li  té 
vini. 


GRAMMAIRE.  2^ 


lésse  Tuantes.  —  Ex.  :  Qu'ils  s'en  aillent.  Lisse 
:(aute  allé.  D'où  les  formes  optatives  ou  com- 
minatoires :  Que  je  vienne  et  il  verra,  Lésse  mo 
vine  H  va  guetté  !  Qu'il  vienne,  Lésse  li  vint  ! 

CONDITIONNEL. 

Pour  nous  rendre  compte  de  cette  formation, 
voyons  comment,  en  se  séparant  du  latin,  le 
français  a  créé  le  conditionnel. 

Pour  marquer  l'avenir  au  point  de  vue  du  pré- 
sent, nous  avons  le  futur  simple  :  je  crois  qu'il 
viendra.  Pour  marquer  l'avenir  par  rapport  à  un 
passé,  nous  employons  le  conditionnel  :  je  croyais 
qu'il  viendrait. 

«  Le  français,  dit  M.  A.  Brachet  *,  a,  pour 
exprimer  cette  nuance,  conçu  le  conditionnel 
sous  la  forme  d'un  infinitif,  (f  aimer  »,  qui  indique 
le  futur,  et  d'une  finale  qui  indique  le  passé  :  «  ais, 
ais,  ait,  ions,  iez,  aient  représentent  en  français  le 
latin  abam,  ahas,  etc.  **  » 


*  Grammaire  historique  de  la  langue  française,  par  A.  Brachet,  p.  187. 

**  Rappelons  que  le  futur  français,  j'aimerai,  j'irai,  résulte  de  la  combi» 
naison  ainare  haheo,  ire  haheo  ;  j'ai  à  aimer,  j'ai  à  aller,  donc  j'aimerai,  j'irai  ^ 
c'est  le  conséquent  pour  l'antécédent,  l'effet  pour  la  cause.  Pour  plus  de  ren- 
seignements, nous  renvoyons  le  lecteur  au  précieux  ouvrage  de  M.  Brachet. 


30  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

Si  quelque  doute  pouvait  subsister  à  l'endroit 
de  cette  genèse  du  conditionnel  français,  la  con- 
ception du  conditionnel  créole  viendrait  lui 
fournir  un  argument  puissant  :  «  je  viendrais  » 
égale  mo  té  va  vini" ,  où  l'on  retrouve  le 
futur  mo  va  vini  et  la  forme  auxiliaire  ti  pour 
marquer  le  passé.  Mon  enfant,  dis  à  ta  mère 
que  je  serais  bien  heureux  de  la  voir,  Mo 
pitit ,  dire  to  mantnan  mo  té  va  bien  content 
trouve  H. 

Cette  double  relation  du  conditionnel  avec  le 
futur  d'une  part  et  le  passé  de  l'autre,  devait 
amener  forcément  le  créole  à  reproduire  ici  une 
combinaison  étudiée  au  mode  subjonctif.  —  Ex.  : 
Mo  napas  té  croire  qui  li  té  pour  vînt  ou  qui  li 
té  va  vini,  Je  ne  croyais  pas  qu'il  vînt,  venir 
au  futur  p^r  rapport  à  croire,  la  forme  subjonc- 
tive «  qu'il  vint  »  n'étant  en  réalité  qu'une  forme 
seconde  du  conditionnel. 

On  le  voit  :  chez  nos  ancêtres  gaulois  comme 
chez  nos  anciens  noirs  esclaves,  la  pensée,  en  pré- 
sence des  mêmes  besoins  d'expression,  a  inventé 
pour  se  traduire  des  procédés  de  langage  de  tous 
points  identiques.  Nous  aurons  plusieurs  fois  à  si- 
gnaler ces  rencontres. 


GRAMMAIRE.  3I 


PARTICIPES. 
PARTICIPE  PRÉSENT  ET  GÉRONDIF. 

Ils  n'existent  pas  *  ;  le  créole  développe  la  pro- 
position qu'ils  renferment^ implicitement  :  Je  l'ai 
rencontré  venant  ici,  Mo  té  loinde  H  cornent  H  vine 
ici.  Je  l'ai  vu  en  venant  ici,  Mo  té  trouve  H  co- 
rnent mo  té  vine  ici. 

PARTICIPE   PASSÉ. 

Nous  l'avons  vu  aux  temps  composés  en  com- 
binaison avec  l'auxiliaire. 

Comme  participe  déponent  ou  participe  adjectif, 
nous  n'avons  rien  de  particulier  à  en  dire:  ou  c'est 
le  thème  verbal,  ou  c'est  le  développement  de  la 
proposition  implicite. 

AUXILIAIRES. 
DU    VERBE    ÊTRE. 

L'enfant  qui  bégaye  ses  premiers  jugements  sim- 
plifie la  proposition  d'où  il  retranche  le  verbe  : 


*  Les  locutions  réservent  leurs  droits  :  un  air  gouailleur,  ine  \enre  en 
foutant  II  est  cr&ne,  casseur,  Li  pique  en  décendant.  Il  n'a  pas  peur  que  son 
cheval  s'abatte.  Il  est  au  bord  du  fossé,  Li  horde  en  pendant. 


32  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

maman  bon;  papa  mauvais.  La  convenance  par- 
faite, le  rapport  évident  de  l'attribut  au  sujet 
lui  permet  de  supprimer  le  lien  qui  unit  l'un  à 
l'autre. 

Le  créole  en  est  resié  à  cette  proposition  em- 
bryonnaire. Le  concept  de  l'existence  sans  attribut 
est  trop  haut  pour  lui,  il  ne  s'élève  jamais  jusqu'à 
ces  abstractions.  Le  verbe  substantif,  essentiel,  le 
verbe  «  être  »  n'existe  pas  en  créole  *. 

L'attribut  suit  immédiatement  le  sujet.  —  Ex.  : 
Je  suis  malade,  Mo  malade,  ou  bien  verbe  et 
attribut  restent  implicitement  contenus  dans  le 
complément.  —  Ex.  :  Tu  es  dans  l'embarras,  To 
dans  :(éné.  Il  est  sous  le  lit,  Li  enbas  lilit.  Nous 
serons  là.  Nous  va  là  même. 

C'est  donc  purement  à  titre  de  verbe  auxiliaire** 


*  Non  plus  que  dans  la  langue  malgache,  une  de  ses  deux  aïeules. 

**  A  côte  to  il  été  hotnatin^  Où  étais-tu  ce  matin?  Cette  phrase  renferme 
le  seul  cas  où  le  verbe  «  être  »,  cessant  d'être  auxiliaire,  ait  en  créole  une 
existence  individuelle  bien  manifeste.  Mais  a  été  »  est  de  toute  nécessité  un 
passé  ;  comment  donc  s'y  prendra  le  créole  pour  dire  au  futur  :  Où  seras-tu 
demain  ?  Voici  la  construction  à  laquelle  nous  conduit  l'analyse. 

Nous  avons  dit  que  l'attribut  suit  immédiatement  le  sujet  ou  qu'il  reste 
implicitement  contenu  dans  le  complément.  Or,  la  construction  interro- 
gative  renverse  l'ordre  des  mots  et  place  le  complément  avant  le  sujet  :  Où 
es-tu,  A  côte  toi  ?  Rien  de  plus  simple  pour  le  présent  où  toute  trace  du 
verbe  a  disparu.  Mais  au  futur  l'inversion  devient  impossible,  car  la  forme 
auxiliaire    va    devant   affecter   l'attribut  contenu   dans   le   complément   d 


GÏLAMMAIRE.  33 


que  le  créole  connaît  le  verbe  «  être  »  qui  lui  a 
donné  sdn  participe  passé  «  été  »  devenu  té  ou  H. 
Cette  forme  se  combine  avec  le  thème  du  verbe  à 
conjuguer  pour  former  les  passés. 

Pour  l'impersonnel  «  ^1  est  »,  le  créole  emploie 
yéna  ou  éna,  c'est  le  français  «  il  y  en  a  ».  —  Ex.  : 
Il  est  un  Dieu,  Yéna  éne  bondié.  Il  était  une  fois. 
Té  éna  éne  fois  *. 

FINIR. 

Il  a  donné  son  participe  passé  fini  ou  fine  pour 
former  le  passé  absolu,  et  pour  composer  avec 
l'auxiliaire  té  les  passés  antérieurs. 

Donc,  «  j'ai  fini  wj  mo  fine  fini,  où  l'auxiliaire 
aide  à  conjuguer  le  verbe. 

ALLER. 

Il  a  donné  la  troisième  personne  du  présent  de 
l'indicatif,  «  va  »,  qui  sert  à  former  le  futur  simple. 


côle,  doit  de  toute  nécessité  précéder  c»  complément  dont  il  est  un  véri> 
table  proclitique.  De  là,  la  combinaison  :  To  va  d  côle  ça  dimain  ?  Où  seras» 
tu  demain  ? 

Mais  le  créole  préférera  dans  ce  cas  un  verbe  de  mouvement  au  verbe 
d'état,  et  dira  plus  volontiers  :  A  côle  to  va  allé,  d  côte  mo  va  trouve  toi  ?" 
Où  iras-tu,  où  te  trouverai-jc  ? 

*  Le  verbe  «  avoir  »  n'est  pas  auxiliaire  en  créole  :  <  j'ai  •  est  mo  éna- 
ou  mo  gagné;  c'est  la  cause  ou  l'effet,  si  j'ai,  c'est  que  je  gagne.  Aucune 
différence  appréciable  entre  les  deux. 

2. 


34  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


Donc  «  j'irai  »,  mo  va  allé,  c'est  le  mot  à  mot 
du  français  «  je  vais  aller  ». 

Le  «  allons  »  de  Timpératif  est  une  véritable 
forme  intcrjective. 

PRÉPOSITION   AUXILIAIRE   «  POUR  ». 

Nous  avons  vu  la  préposition  «  pour  »  compo- 
sant le  futur  prochain.  Elle  traduit  encore  l'auxi- 
liaire français  «  devoir  ».  —  Ex.  ;  Je  dois  aller 
demain,  Mo  pour  aile  dimain.  Il  doit  pleuvoir, 
le  temps  est  trop  couvert,  Laplie  pour  tombé,  ça 
létemps  là  trop  noir.  Je  vous  dirai  quand  je  devrai 
sortir,  Mo  va  dire  vous,  Ihére  mo  va  pour  sourii. 
Ils  devaient  se  marier,  Zautes  té  pour  marié. 
Quand  elle  devra  venir,  Lhére  H  va  pour  vini  ; 
etc.,  etc. 

PRÉPOSITION  AUXILIAIRE    «  APRÈS  ». 

Nous  l'avons  vue  concourant  à  former  le  passé 
simultané.  —  Ex.  :  Je  chantais  quand  il  est 
entré,  Mo  té  après  parité  lhére  li  ti  entré  ;  mais 
elle  passe  à  tous  les  temps.  Au  présent  :  Mo 
après  man:(é,  Je  mange  en  ce  moment,  je  suis  à 
manger  (/  am  eating).  Au  futur  :  Lhére  mo  va 
après  man:(é,  Quand  je  serai  à  manger,  occupé  à 
manger,  en  train  de  manger. 


GRAMMAIRE.  35 


FORME  AUXILIAIRE  jéque. 

Elle  traduit,  nous  l'avons  dit,  le  gallicisme  «  ne 
faire  que  de  »  et  forme  un  passé  récent.  —  Ex.  : 
Mo  té  féqne  dÏT^né,  Je  venais  de  déjeuner.  Elle 
passe  donc  au  futur.  —  Ex.  :  Lhére  mo  va  féque 
di:(né,  Quand  je  viendrai  de  déjeuner,  où  elle 
marque  une  antériorité  immédiate. 

Nous  la  retrouvons  à  tous  les  modes.  —  Ex.  : 
Je  viendrais  de  le  manger  que  ma  bouche  en 
conserverait  encore  l'odeur,  Mo  té  va  féque  niante 
H  qui  mo  labouce  té  va  senti  encore  so  Vodtre, 
conditionnel. 

Après  avoir  couru,  il  n'y  a  qu'un  instant, 
boire  de  l'eau  froide  est  dangereux,  Lhére  féque 
galpé  boire  dileau  frés  napas  bon,  infinitif. 

CONJUGAISON. 

Le  verbe  étant  réduit  à  un  thème  unique,  la  con- 
jugaison est  une,  on  le  comprend  de  reste. 

Nous  en  donnons  le  paradigme  pour  grouper  les 
faits  épars  dans  les  paragraphes  précédents. 


36 


LE   PATOIS   CRÉOLE. 


VERBE  MANZÉ,  MANGER. 

INDICATIF. 

PRÉSENT. 

Mo  manié  Je  mange 

To  mauT^i  Tu  manges 

Li  manié  II  mange 

Nous,  vous,  fautes  manié.      Nous  mangeons ,  vous  mangez, 

ils  mangent. 


Mo  après  man^é 
To  après  manié,  etc. 

Mo  té  manié 
To  ti  manié,  etc. 


Mo  fine  manié 
To  fine  manié,  etc. 


2*  PRÉSENT. 

Je  mange  en  ce  moment  (/  am 

eating) 
Tu  manges  en  ce  moment,  etc. 

PASSÉ  SIMPLE. 

Je   mangeais,    j*ai   mangé,    je 

mangeai 
Tu  mangeais,  tu  as  mangé,  tu 

mangeas,  etc. 

PASSÉ   ABSOLU. 

J'ai  mangé,  j'ai  fini  de  manger 
Tu  as  mangé ,    tu  as  fini    de 
manger,  etc. 

PASSÉ   SIMULTANÉ. 


Mo  té  après  manié 
To  ti  après  manié,  etc. 


Je  mangeais  en  ce  moment-là 

(/  was  eating) 
Tu  mangeais,  etc. 


GRAMMAIRE. 


37 


PASSÉ   DOUBLE   OU   ANTÉRIEUR. 


Mo  té  fine  mariT^é 
To  té  fine  man:(é,  etc. 


J'avais  mangé,  j'eus  mangé 
Tu  avais  mangé,  tu  eus  mangé, 
etc. 


PASSÉ   RÉCENT. 


Mo  féque  manié 
To  féque  man^é,  etc. 


Je  viens  de  manger,  je  ne  fais 

que  de  manger 
Tu  viens  de  manger,  etc. 


Mo  va  man^é 
To  va  manié,  etc. 


Mo  pour  manié 
To  pour  manié,  etc. 


FUTUR   SIMPLE. 


Je  mangerai 
Tu  mangeras. 


FUTUR   PROCHAIN. 


Je   vais    manger ,    ou    je   dois 

manger 
Tu    vas   manger,    ou   tu   dois 

manger,  etc. 


FUTUR   ANTÉRIEUR. 


Mo  va  fine  manié 
To  va  fine  manié,  etc. 


J'aurai  mangé 

Tu  auras  mangé,  etc. 


*  Les  deux  formes  se  combinent  et  donnent  :  Mo  va  pour  niante.  Je; 
devrai  manger  ou  je  serai  sur  le  point  de  manger.  Cette  dernière  forme 
se  combine  avec  le  futur  antérieur  :  Quand  j'aurai  presque  mangé,  quand 
je  serai  sur  le  point  d'avoir  mangé,  Lhére  mo  va  pour  fine  man:{é. 


3$  LE   PATOIS  CRÉOLE. 


CONDITIONNEL. 
PRÉSENT. 

Mo  té  va  manxi  Je  mangerais 

To  té  va  niante,  etc.  Tu  mangerais,  etc. 

PASSÉ. 

Mo  té  va  fine  manii  J'aurais  mangé 

Ta  té  va  fine  manii,  etc.        Tu  aurais  mangé,  etc. 

PASSÉ  RÉCENT. 

Mo  té  va  féque  manié  J'aurais  mangé  il  n*y  a  qu'un 

instant 
To  té  va  féque  man^é  Tu  aurais  mangé  il  n'y  a  qu'un 

instant,  etc. 

IMPÉRATIF. 

Man^é  Mange 

Usse  H  manié  Qu'il  mange  Qet  htm  eat) 

Allons ,    anons ,    anous ,      Mangeons. 

man^é    ou    îésse  nous 

manié 

Man^é  Mangez 

Lésse  lautes  man^é  Qu'ils  mangent. 

SUBJONCTIF  *. 

Le  subjonctif,  nous  l'avons  dit,  n'existe  pas. 


*  Toutes  le«  forniet  que  nous  donnerions  te  confondraient  dans  celles 
àt%  Autres  modes. 


GRAMMAIRE. 


39 


Man:(é 


Pour  matiT^é 


Fini  inan:(é 


Féque  mauT^é 


INFINITIF. 
PRÉSENT. 

Manger. 

FUTUR. 


Devoir  manger. 


PASSÉ. 

Avoir  mangé. 


PASSÉ   RÉCENT. 

Avoir   mangé   il   n'y   a   qu'un 
instant. 


Voici  pour  prouver  l'existence  du  futur  et  des 
passés  de  l'infinitif. 

Futur  :  Quand  on  va  manger  avec  la  main,  il 
vaut  mieux  que  la  main  soit  propre,  Lhére  pour 
man:(e  av  latnain  plis  vaut  mié  lamain  prope. 

Passé  :  Il  faut  avoir  mangé  avant  de  boire  de 
Ja  liqueur,  Bisoin  fine  man:(é  avant  boire  laliquére. 

Passé  récent  :  Quand  on  vient  de  sortir  d'une 
grande  maladie,  c'est  du  bœuf  qu'il  faut,  Lhére 
féque  sourti  dans  grand  malade  laviande  béf  qui  bi- 
soin (prononcez  plutôt  laviannè). 


DU    VERBE    PASSIF. 


Le  verbe  «  être  »  n'existant  pas,  et  le  thème 


40  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


verbal  n'acceptant  ni  terminaison,  ni  modification 
d'aucune  sorte,  il  semblerait  que  le  passif  dût  être 
inconnu  au  créole.  Il  n'en  est  rien  cependant. 
L'emploi  du  passif  est  fort  rare,  il  est  vrai,  et,  dans 
la  très-grande  majorité  des  cas,  le  créole  rétablit  la 
tournure  active.  —  Ex.  :  Je  suis  aimé  de  mon 
fils,  Mo  garçon  content  *  moi;  mais  il  est  des  cas 
où  la  construction  passive  est  manifeste.  Nous 
devons  en  tenir  compte  : 

Vous  n'êtes  pas  assez  couvert,  étendez  sur 
vous  cette  couverture.  Vous  napas  asse^  couvert, 
taie  tapis  là  làhaut  vous.  De  même  qu'on  disait 
mo  malade  pour  «je  suis  malade  »,  on  dit  ici, 
vous  couvert  pour  «  vous  êtes  couvert  » . 

Or,  mo  couvert  veut  dire  à  l'actif  «  je  couvre  », 
au  passif  «  je  suis  couvert  »  ;  comment  donc  éviter 
à  chaque  instant  l'équivoque.'^  Elle  est  pourtant 
plus  rare  qu'on  ne  le  croirait.  D'une  part,  la  très- 
grande  simplicité  de  la  phrase  ;  de  l'autre,  la  voix 
et  le  geste,  commentaires  vivants  de  la  pensée, 
car,  le  lecteur  ne  doit  jamais  l'oublier,  le  créole 
se    parle    et    ne   s'écrit    pas  ;    peut-être    même 


*  Le  verbe  «  aimer  »  n'existe  pas  ;  il  est  remplacé  par  l'adjectif  ron/^n/  qui 
reçoit  la  force  verbale.  Kous  étudions  ce  fait  un  peu  plus  loin. 


GRAMMAIRE.  4I 


devrions-nous  dire,  se  parle  et  se  mime.  Que  le 
maître,  par  exemple,  dise  au  serviteur  :  Zamés 
zuoua  fére  moicroire  qui  tout  ça  héf  là  fine  mariT^é, 
la  phrase  écrite  a  deux  sens  :  Jamais  vous  ne 
me  ferez  croire  que  tout  ce  bœuf  ait  été  mangé  , 
ou  bien,  que  tous  ces  bœufs  aient  mangé.  — 
Voilà  donc  qui  n'est  rien  moins  que  clair.  Pense- 
t-on  cependant  que  le  serviteur  s'y  trompe?  S'il 
est  chargé  du  parc  à  bœufs,  soyez  sûr  qu'il  enten- 
dra l'actif,  «  que  tous  ces  bœufs  aient  mangé  »  ; 
si  de  la  salle  à  manger ,  le  passif,  «  que  tout  ce 
bœuf  ait  été  mangé  »  ;  et  le  maître  sera  parfaite- 
ment ^compris.  Notez  d'ailleurs  qu'il  pouvait , 
dans  un  des  cas,  distinguer  «  beef  »  de  «  ox  »  en 
disant  tout  laviande  béf,  et,  dans  l'autre,  dé- 
truire également  toute  amphibologie  en  disant 
qui  tout  ça  béf  là  fine  gagne  man:(é ,  que  tous 
ces  bœufs  aient  eu  à  manger.  En  dépit  de  la 
pauvreté  de  ses  ressources,  le  créole  peut  suffire  à 
son  humble  tâche. 

Il  est  un  cas  où  la  phonétique  vient  fournir  un 
élément  à  la  clarté.  La  plupart  des  verbes  terminés 
en  ^  *  font  de  cet  é  fermé  un  e  muet  quand  la  pro- 


Voir  plus  bas  au  paragraphe  du  th(>me  verbal. 


42  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

nonciation  les  lie  au  complément  qui  suit  :  ainsi 
to  nian:(i,  tu  manges;  mais  to  matiT^e  pôsson , 
tu  manges  du  poisson,  IV  fermé  devenu  muet  à 
cause  du  complément  pôsson;  de  même  mo  tombé, 
je  tombe;  mais  mo  tombe  dans  diltau,  je  tombe 
dans  l'eau  ;  //  méti,  il  met  ;  //  mite  souliers,  il 
met  des  souliers.  Ce  changement  de  IV  fermé 
en  e  muet  n'a  pas  lieu  quand  ces  verbes  sont  em- 
ployés au  sens  passif.  Ainsi  :  Mo  ti  manT^e  av 
lamain,  J'ai  mangé  avec  la  main;  mais  Tout 
lanouite  mo  disang  ti  man:(é  av  pinê:(es,  Toute  la 
nuit  mon  sang  a  été  mangé  par  les  punaises  ;  Vi 
fermé  conservé  en  dépit  du  complément  qui  suit, 
parce  que  le  verbe  est  au  passif.  De  même  :  Vous 
té  trompe  moi,  Vous  m'avez  trompé;  mais  Mo 
té  bien  trompé  av  ça  pitit-là.  J'ai  été  bien  trompé 
par  cet  enfant. 

Cette  persistance  de  Yé  fermé  est  certainement 
due  à  la  terminaison  é  du  participe  passif  en  fran- 
çais dans  les  verbes  de  la  première  conjugaison, 
«  manger  »  ,  «  tromper  »  ,  qui  donnent  mangé, 
trompé*.  —  Ex.  :  Il  est  gêné  avec  moi,  Li  T^éné 


*  Nous  n'avons  pas  entendu  formuler  là  une  loi,  mais  une  règle  que  les 
exceptions  n'infirmeraient  pas. 


GRAMMAIRE.  43 


av  moi.  Ton  linge  sera  mouillé  à  la  pluie,    To 
lin:(e  pour  mouyé  dans  laplie,  etc. 

DU   VERBE    PRONOMINAL. 

La  conjugaison  pronominale  n'existe  pas  en 
créole;  le  lecteur  s'en  doutait  peut-être.  Mais  les 
artifices  qu'emploie  le  créole  pour  traduire  les 
verbes  pronominaux  du  français  demandent  qu'on 
s'y  arrête  un  instant. 

Distinguons  avant  tout  les  verbes  pronominaux 
réfléchis  des  pronominaux  réciproques. 

Dans  les  pronominaux  réfléchis  le  sujet  fait  et 
reçoit  l'action  ;  dans  les  pronominaux  réciproques 
l'action  est  faite  par  deux  ou  plusieurs  personnes 
agissant  les  unes  sur  les  autres. 

Pour  rendre  les  pronominaux  réfléchis ,  le 
créole  emploie  deux  procédés.  S'agit-il  d'un  fait 
physique,  le  pronom  se  devient  «  son  corps»,  so 
lécorps.  —  Ex.  :  Je  me  tuerai ,  Mo  va  touye 
mo  lécorps.  Au  besoin  la  précision  •  va  plus 
loin.  —  Ex.  :  Madame  se  peigne.  Madame  après 
peingne  so  la  tête,  ou  so  civés ,  sa  tête  ou 
ses  cheveux.  Mouche -toi,  Mouce  to  nénei. 
Tais-toi,  Fréme  to  lahouce  (ferme  ta  bouche). 
Ou   bien   il   supprime  purement   et  simplement 


44  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


la  forme  pronominale.  —  Ex.  :  Je  me  suis  levé 
de  ma  chaise,  Mo  fine  lève  làhaut  mo  Use.  Il 
s'est  assis  sur  le  lit,  Lî  U  assise  làhaut  lilit.  Je 
vais  me  promener,  Mo  aile  promené.  Tu  te 
reposeras,  To  va  posé,  etc.  Quand  le  fait  est  abs- 
trait, le  verbe  simple  y  suffit,  alors  même  que  le 
verbe  serait  essentiellement  pronominal  en  fran- 
çais. —  Ex.  :  Je  me  souviens,  Mo  souvini.  Je 
me  doutais,  Mo  té  douté,  mo  té  gagne  éne  dou- 
tance.  Tu  te  tromperas,  To  va  trompé. 

Pour  rendre  le  pronominal  réciproque,  quelque- 
fois c'est  le  verbe  simple  :  Ils  se  battent,  Zautes 
après  laguérre,  après  tapé,  après  mette,  mais  le  plus 
souvent  le  créole  doit  de  toute  nécessité  recou- 
rir à  une  périphrase  qui  serre  le  français  de  plus  ou 
moins  près,  mais  que  les  interlocuteurs  inter- 
prètent facilement  sans  contre-sens.  En  voici  quel- 
ques exemples  :  Ils  s'entr'aident,  Zautes  dé  done 
lamam.  Ils  se  nuisent,  Zautes  T^ène  T^aute  cimin. 
Ils  sont  furieux  l'un  contre  l'autre,  Zautes  bout*, 
T^autes  pour  mette  même,  etc. 

Dans  certains  cas  enfin,  le  créole,  voulant  à 
toute   force  être  du  français,   a  des  rencontres 


*  Ils  sont  bouillants  (de  colère). 


GRAMMAIRE.  45 


comme  celles-ci  :  Napas  lapine  :(autes  s'en  mêlé, 
Ce  n'est  pas  la  peine  qu'ils  s'en  mêlent,  ou  que 
vous  vous  en  mêliez.  Qui  vous  s'en  mêlé,  vous/ 
De  quoi  vous  mêlez-vous,  vous  !  Fous  capahe  s* en 
vanté,  Vous  pouvez  vous  en  vanter.  A  coup  sûr 
ce  n'est  pas  là  du  français;  mais  est-ce  bien  du 
créole? 

Enfin,  le  néologisme  a  créé  êne  à  laute  qui 
traduit  le  pronom  réciproque  «  l'un  l'autre  »  dans 
toutes  les  positions  :  Ils  s'aiment  l'un  l'autre, 
Zautes  content  êne  à  laute. 

CONJUGAISON   NÉGATIVE. 

La  négation  napas  ir^mx.  les  particules  «  ne.t. 
pas  »  que  le  français  sépare  et  que  le  créole 
réunit. 

Napas  précède  immédiatement  le  verbe  ou  les 
parties  auxiliaires.  —  Ex.  :  Mo  napas  coné,  Je 
ne  sais  pas.  Li  napas  va  causé.  Il  ne  parlera  pas. 
Zautes  napas  pour  sourti ,  Ils  ne  doivent  pas 
sortir. 

CONJUGAISON    INTERROGATIVE. 

«  Est-ce  que  »  égale  esqui,  et  l'inversion  du  su- 
jet n'a  jamais  lieu  : 


46  LE   PATOIS    CRÉOLE. 


Est-ce  que  je  sais ,  ou  sais  -  je  ?  Esqui  mo 
coné?  Où  iras- tu?  Cote  to  va  allé?  Comment 
vous  portez  -  vous  ?  Cornent  vous  çava  ?  Qui 
es-tu  ?  Qui  toi  ?  Que  faites  -  vous  ?  Qui  wou 
après  fére  ?  Quelle  est  votre  route  ?  Qui  vous 
ciniin  ? 

Donc,  pour  la  conjugaison  négative  et  interro- 
gativeà  la  fois  :  N'êtes-vous  pas  là?  Esqui  vous 
napas  là  ?  N'est-il  point  venu  ?  Esqui  H  napas 
fine  vini  ?  Ne  prendront- ils  pas  ?  Esqui  :(autes 
napas  va  prend  ? 


DU   VERBE    IMPERSONNEL. 

Le  pronom  impersonnel  «  il  »  n'existe  pas. 
Parfois,  cependant,  mais  rarement,  on  le  rend 
par  le  personnel  li;  c'est  du  néologisme. 

Distinguons  entre  les  impersonnels  accidentels 
et  les  essentiels. 

Le  créole  pour  les  premiers  reprend  la  propo- 
sition personnelle,  ou  reproduit  mot  à  mot  le 
français. en  supprimant  «  il  ».  —  Ex.  :  Il  vient 
d'arriver  deux  navires  de  l'Inde,  Dé  navires  féque 
vine  dans  Linde.  Il  faisait  chaud  ,  Té  fére 
çaud.    Il    fait   froid    ce    soir ,    Fére  frés  àsoir. 


GRAMMAIRE.  47 

Quelquefois  Pimpersonnel  faire  disparaît.  —  Ex.  :  * 
Il  commençait  à   faire   noir,   Té  comence  sicour 
sicoiir  (obscur). 

Énumérons  les  impersonnels  essentiels,  et 
voyons  ce  que  devient  chacun  d'eux  : 

«  Il  gèle  »,  «  il  dégèle  »,  «  il  neige  ».  Au  sens 
propre  ces  verbes  n'existent  pas  en  créole  :  la 
géographie  dit  pourquoi. 

«Il grêle».  Nous  le  notons  pour  mémoire,  ce 
météore  s'étant,  il  y  a  quelque  quarante  ans,  pro- 
duit à  Maurice.  Ça  :(our  là  hapas  laplie  dileau, 
laplie  roces  qui  ti  tombé,  Ce  jour-  là,  c'est  non  une 
pluie  d'eau,  mais  une  pluie  de  pierres  qui  tomba; 
ou  mieux  :  Napas  dileau  qui  té  tombe  laplie,  roces 
qui  té  tombe  laplie ,  Ce  n'est  pas  de  l'eau  qui  est 
tombée  en  pluie,  ce  sont  des  pierres  qui  sont 
tombées  en  pluie. 

«  Il  pleut  »,  ((  il  tonne  »,  «  il  vente  ».  Le  créole 
les  développe  :  Laplie  tombé,  la  pluie  tombe; 
tonire  ronflé,  le  tonnerre  ronfle  ;  divent  souflé,  le 
vent  souflle,  ou  tout  autre  verbe  pittoresque. 

«  Il  bruine  » .  Ftit  ptit  laplie  tombé.  Une  toute 
petite  pluie  tombe. 

De  là  des  images  :  Il  pleut  sans  discontinuer, 
Laplie  là  assise  (cette  pluie  s'assied).  Il  éclaire, 
Zéclérs   touye ,   casse,    bourle,    man^ie   liT^iés  (les 


48  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

éclairs    tuent ,    cassent ,    brûlent ,    mangent   les 
yeux),  etc. 

«Il  faut*».  Bisoin,  il  est  besoin,  qui  prend 
toutes  les  particules  auxiliaires.  Il  fallait,  ti  bisoin; 
il  faudra,  va  hi$oin;  il  faudrait,  té  va  bisoin.  — 
Ex.  :  Il  faudrait  dix  hommes  pour  défricher  ce 
carreau  *,  Té  va  bisoin  disse  doumoundes  pour 
désavane  ça  carreau-là. 

«  Il  y  a  ».  Ena  ouyéna,  et  gagné.  Ils  prennent 
les  auxiliaires.  —  Ex.  :  Il  y  aura  de  la  pluie  ce 
soir.  Pour  éna  laplie,  ou  pour  gagne  laplie  à  soir. 

«  Il  n'y  a  pas  »  donne  napas  éna,  que  la 
rapidité  de  la  prononciation  contracte  en  na- 
péna.  » 

«  Il  importe  »  est  trop  savant;  nous  avons 
bon  qui  traduit  «  il  est  bon  ».  —  Ex.  :  Il  im- 
porterait, il  serait  bon  d'avoir  des  pétards,  Té  va 
bon  gagne  pétards. 

«  Il  semble  »  se  traduit  bien  par  Content  dire. 
—  Ex.  :  Azor  a  changé  de  monture;  il  regrette 


*  Le  créole,  nous  l'avons  dit,  va  se  rapprochant  de  jour  en  jour  du  fran- 
çais ;  <«  il  faut  »  y  est  possible  aujourd'hui  ;  une  chanson  dit  :  Faut  travailh 
pour  gagne  son  pain,  Il  faut  travailler  pour  gagner  son  pain;  mais  la 
preuve  que  ce  n'est  pas  là  une  forme  créole,  c'est  qu'il  est  impossible  de  lui 
donner  les  auxiliaires,  partant,  de  la  conjuguer  conformément  au  type  du 
verbe  créole. 


GRAMMAIRE.  49 


l'ancienne,  «  parce  que,  semble-t-il,  elle  avait  l'al- 
lure plus  douce»,  àcause,  cognent  dire,  so  ressorts  té 
plis  douce  (ses  ressorts  étaient  plus  doux). 

DU    THÈME   VERBAL. 

Le  verbe,  nous  l'avons  dit,  n'a  qu'une  forme 
en  ci;éole,  et  cette  forme  est  une  forme  même  du 
verbe  français. 

Le  plus  souvent  c'est  le  participe  passé  du  verbe 
français  que  le  créole  a  retenu. 

Il  y  a,  ce  nous  semble,  à  ce  fait  une  explication 
plausible  :  la  fréquence  et  l'immobilité  de  la  forme 
participe  dans  la  proposition  française.  Tandis 
qu'aux  temps  simples  la  terminaison  vient  modi- 
fier la  forme  et  le  son  du  verbe,  tous  les  temps 
composés,  au  contraire,  ramènent  à  l'oreille  le 
participe  passé  toujours  sensiblement  le  môme,  Ve 
muet  du  féminin  n'y  créant  que  par  exception  une 
diflférence  phonique  appréciable.  Le  créole,  qui 
s'est  uniquement  fait  avec  l'oreille,  a  donc  néces- 
sairement choisi  dans  le  français  le  son  qui  lui 
revenait  le  plus  fréquemment,  et  c'est  du  participe 
passé  français  qu'il  a  fait  son  verbe  *. 


*  Lorsque  le  français  a  renonce  à  la  déclinaison  du  haut  moyen  âge,  une 
sélection  fondée  sur  des  motifs  analogues  lui  a  fait  retenir  presque  partout 
la  forme  accusative  du  nom  et  de  Tadjectif,  à  l'exclusion  de  la  forme  du 
nominatif. 

PAT.  CR.  3 


50  LE   PATOIS   CREOLE. 


Dans  les  verbes  delà  première  conjugaison  fran- 
çaise l'infinitif  er  et  le  participe  é  amenant  un  son 
identique,  c'est  dans  l'intérieur  de  la  seconde  con- 
jugaison que  nous  devons  trouver  la  confirmation 
du  fliit  que  nous  établissons.  Bâtir,  bouillir,  rem- 
plir, étourdir,  fournir,  dormir,  mentir,  partir, 
sentir,  sortir,  tenir,  venir  sont  en  créole,  bâti, 
houi,  rempli,  totirdi,  fourni,  dourmi,  menti,  parti, 
senti,  soiirti,  tini,  vini;  mourir  est  mort;  souflfrir, 
couvrir,  offrir  sont  souffert,  couvert,  offert  *.     • 

Le  fait  sera  surabondamment  démontré  quand 
nous  aurons  vu  ce  qu'il  est  advenu  des  verbes  de 
la  troisième  et  de  la  quatrième  conjugaison  fran- 
çaise. 

Rappelons  d'abord  au  lecteur  que  les  verbes  en 
air  et  en  re  sont  de  beaucoup  les  moins  nombreux 
du  français,  la  troisième  conjugaison  ne  comptant 
que  30  et  la  quatrième  que  60  verbes.  Mais  de  ces 
quatre-vingt-dix  mots,  si  l'on  se  souvient  que  le 
créole  n'a  mission  de  desservir  que  les  plus  humbles 
besoins  de  la  vie,  combien  peu  doivent  lui  être 
nécessaires,  et,  partant,  combien  lui  être  inconnus. 
Qu'avons-nous  affaire  ici  de  mots  qu'ignore  pres- 


*  On  entend  parfois  mo  té  soufvi,   j'ai   souffert;   nio  cottvii,   je   couvre, 
c'est  une  tjutativc  malheureuse  pour  se  rapprocher  du  français  infinitif. 


GRAMMAIRE.  51 


que  le  français  des  humbles:  prévaloir,  condes- 
cendre, interdire,  correspondre,  etc.  ?  De  toute  la 
troisième  conjugaison  française  huit  verbes  seule- 
ment sont  de  notre  ressort  :  avoir,  voir ,  savoir, 
devoir,  asseoir,  vouloir,  valoir,  pouvoir;  parce 
que  seuls  ils  expriment  des  idées  que  nous  ayons 
à  traduire.  Voyons  ce  que  devient  chacun  d'eux. 

Avoir,  dépossédé  de  ses  fonctions  d'auxiliaire, 
est  devenu  éna  ou  gagné  ; 

Savoir  a  fait  place  au  synonyme  coné,  connaître; 

Asseoir  a  pris  la  forme  assise; 

Vouloir  est  voulé  ou  vlé; 

Pouvoir  a  disparu,  remplacé  par  Vzà]QCÛî  capahe 
ou  capave,  capable  ; 

Devoir  est  doite  ou  doit  :  Il  me  doit,  Li  doite 
moi  ; 

Valoir  est  vaut  :  J'ai  préféré,  Mo  té  vaut  mié, 


mieux  ; 


Voir,  seul,  est  voir,  :  Je  le  verrai,  Mo  va  voir 
li;  et  encore  est-ce  un  nouveau  venu,  le  créole 
lui  préférait  trouvé  ou  guetté. 

Sur  ces  huit  verbes,  deux,  on  le  voit,  ont  com- 
plétement  disparu,  savoir  et  pouvoir;  trois,  avoir, 
valoir,  devoir  ont  donné  au  créole  la  troisième 
personne  de  leur  indicatif  présent,  éna  (il  en  a), 
vaut,  doite;  un  a  persisté:  voir;  enfin  les  deuxder- 


52  LE    PATOIS   CREOLE. 


niers:  asseoir  et  vouloir  sont  devenus  assise  et 
VON  lé,  c'est-à-dire  ont  adopté  la  terminaison  de  la 
première  conjugaison  française. 

Mais  ce  passage  dans  la  conjugaison  en  er,  ou 
mieux  en  é,  nous  le  voyons  se  produire  également 
pour  nombre  de  verbes  que  le  français  termine  en 
re*;  entendre,  tende;  mordre,  morde;  moudre, 
ffionlé;  vendre,  vende;  descendre,  dicendi;  rire, 
rii;  battre,  bâti;  rendre,  rende;  plaindre,  plaigne; 
éteindre,  teigne;  connaître,  coni;  mettre,  miti, 
•etc.  C'est  qu'en  effet ,  la  première  conjugaison 
française  qui  compte  3,620  verbes  contre  440 
pour  les  trois  autres  réunies  ** ,  était,  par  le  fait 
même  de  cette  supériorité  numérique,  le  type  du- 
quel devaient  tendre  instinctivement  à  se  rappro- 
<:her  les  formes  d'un  idiome  qui,  n'étant  pas  fixé 
par  l'écriture,  demeurait  éminemment  plastique 
et  malléable. 

L'attraction  qu'exercent  les  corps  est  en  raison 
directe  de  leur  masse,  dit  la  physique;  cette  grande 
loi  semblerait  vouloir  une  fois  de  plus  se  dé- 
montrer ici.  Alors  que  toute  force  créatrice  s'est 


*  Voire  même  en  ir,  une  chanson  dit  :   Mo  comére  hati  moi.    Ma  com- 
•"«re  me  hait.  De  conduire  le  cocher  malabar  a  fait  eondiré. 
**  Dictionuaire  de  l'Académie,  édition  de  iSîS- 


GRAMMAIRE.  53 


retirée  des  conjugaisons  en  oir,  en  rc,  et  même  en 
ir^  impuissantes  à  se  recruter  parla  voie  du  néolo- 
gisme, la  conjugaison  en  er,  au  contraire,  s'en- 
richit chaque  jour  de  créations  nouvelles,  et,  qui 
plus  est,  de  lentes  conquêtes  sur  ses  rivales.  Que 
des  besoins  nouveaux  donnent  entrée  dans  la 
langue  française  à  un  v.erbe  nouveau  ,  c'est  un 
verbe  en  er  qui  se  produit,  et,  pour  ne  pas  sortir 
du  cercle  où  doit  se  renfermer  cette  étude,  nous 
donnons  droit  de  cité  chez  nous  à  «  désavaner  w^ 
«  déchicoter  »  ,  «  guaner  »  ,  «  claircer  »  ,  «  tur- 
biner »,  et  à  bien  d'autres  encore.  D'autre  part,  si 
le  lecteur  parcourt  la  Uste  des  verbes  défectifs  *  du 
français  actuel,  véritables  moribonds  que  la  vie 
abandonne  insensiblement  mais  à  coup  sûr,  alors 
qu'il  n'en  comptera  que  6  dans  la  conjugaison  en 
er,  il  en  trouvera  13  dans  celle  en  ir,  18  dans  la 
seule  conjugaison  en  oir,  et  3  5  dans  la  conjugaison 
en  re.  Or,  les  pertes  que  fait  la  langue,  elle  doit 
de  toute  nécessité  les  compenser  par  des  acqui- 
sitions nouvelles,  et  c'est,  nous  le  savons,  sur  le 
type  en  er  que  se  modèlent  exclusivement  les 


*  Grammaire  générale  et  historique  de  la  langue  française,  par  M.  P.  Poi- 
te%-in.  M.  A.  Brachet  réduit  cette  liste  aux  nombres  suivants  :  2  verbes  en  er,. 
6  en  ir,  i}  en  oir  ou  re. 


54  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


verbes  nouveaux  venus.  Le  douzième  siècle  con- 
naissait «  tistre  »,  «  afflire»,  le  temps  en  a  fait 
tisser,  affliger;  «  tussir  »  est  devenu  tousser; 
«  empreindre  »  cède  la  place  à  imprimer,  etc., 
etc. 

La  conjugaison  en  er  étant  donc  la  conjugaison 
française  par  excellence,  est  par  cela  même  la 
conjugaison  essentiellement  créole. 

Quelques  verbes  de  la  conjugaison  en  re  ne 
sont  pas  rentres  dans  la  conjugaison  en  er  : 

Perdre,  cuire,  confire  ont  retenu  leur  parti- 
cipe passé.  —  Ex.  :  Fous  perdi  vous  létemps,  Vous 
perdez  votre  temps.  Couit  douri:i^,  Cuisez  le  riz. 
Piments  confit,  des  piments  confits. 

Huit  persistent  sous  la  forme  de  leur  infinitif: 
boire,  croire,  dire,  lire,  coudre  devenu  couder 
écrire  ou  crire,  faire  prononcé /</r^,  frire  :  posson 
frire,  du  poisson  frit. 

Prendre  a  son  indicatif  prend.  —  Ex.  :  On 
l'a  pris.  Té  prend  li. 

Pendre  et  fendre  ont  une  forme  double  :  pende 
et  pendi,  fende  et  fendi. 

Cette  forme  double  existe  dans  tous  les  verbes 
en  é  qui  changent  IV  fermé  en  e  muet  chaque  fois 
que  la  prononciation  lie  au  verbe  le  complément 
qui  suit;  Vi  final  se  change  de  même  en  e  muet 


GRAMMAIRE.  5) 


dans  les  verbes  fini,  Uni,  vini,  —  Ex.  :  Mo 
cône  li ,  Je  le  connais.  Li  vine  av  moi.  Il  vient 
avec  moi.  Foulé,  sivré,  vouloir,  suivre,  gardent 
toujours  IV  fermé. 

DES   VERBES   COMPOSÉS. 

De  «  tenir  »  le  français  a  formé,  ou  reçu  tout 
formés  du  latin,  retenir,  contenir,  détenir,  main- 
tenir, soutenir,  etc.  ;  de  même  de  «  tourner  »  il 
a  fait  détourner,  retourner,  contourner,  etc.  Le 
créole  ne  reconnaît  le  composé  qu'alors  que  la 
signification  du  verbe  simple  est  tellement  dis- 
tante que  l'emploi  en  rendrait  la  phrase  inintel- 
ligible. Il  dira  Fonce  laporte.  Enfonce  la  porte. 
Napas  fonce  mo  çapeau^  Ne  défoncez  pas  mon 
chapeau.  Mo  posé.  Je  me  repose.  Ene  da- 
mcT^ane  fine  houitte  houtéyes ,  Une  damejeanne 
contient  huit  bouteilles.  Li  fine  levé,  Il  s'est 
relevé.  Au  besoin  la  particule  itérative  re  se 
rendra  par  encore  :  Il  est  retourné,  Li  fine 
tourne  encore.  Il  est  revenu,  Li  fine  vine  encore. 
Il  a  redit,  repris,  redemandé,  Li  fine  dire,  prend, 
dimande  encore,  etc. 

Certains  verbes  simples  subissent  eux-mêmes 
cette  aphérèse  de  la  première  syllabe  :  imaginer, 


$6  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


ma:(iné;  écumer,  qnhné;  étourdir,  tourdi;  atta- 
cher, tacé,  etc.,  etc.  * 

En  revanche  certains  verbes  simples  ont  dis- 
paru au  profit  d'un  composé  :  mener  est  amené, 
emplir  est  rempli.  Enfin  le  créole  a  créé  certains 
composés  que  le  français  ne  connaît  pas  :  Je 
commence  à  le  haïr  moins,  Mo  comence  déhate  li 
morceau  (à  le  déhaïr  un  peu),  où  la  particule  ré- 
solutive dé  de  délier,  dégourdir  est  correctement 
employée.  De  même  délargué,  démaillé,  décessé, 
etc. 

FORCE    VERBALE    DONNÉE    AU    SUBSTANTIF 
ET   A    l'adjectif. 

Certains  substantifs  et  certains  adjectifs  ont 
reçu  la  force  verbale  :.  ils  prennent  les  auxiliaires 
et  reçoivent  le  régime  comme  de  véritables  verbes  : 

Bomatin  mo  té  laçasse  perdrix ,  Ce  matin  j'ai 
chassé  la  perdrix. 

A  soir  mo  pour  lapéce  hotirilte.  Ce  soir  je  dois 
pécher  à  Thouritte. 

Mo  té  pér  so  papa,  J'avais  peur  de  son  père. 

Mo  va  content  toi,  Je  t'aimerai. 


*  Voir  à  la  phonétique. 


GRAMMAIRE.  57 


Li  fine  voJor  ou  //  fine  coquin  mo  lar:^ent,  Il  a 
volé  mon  argent. 

Mo  soif  divin,  mo  faim  laviande,  J'ai  soif  de 
vin,  j'ai  faim  de  viande. 

Mo  pour  çagrin  toi,  Je  vais  te  regretter. 

Çarite  moi  éne  cace,  Faites-moi  Taumône  d'un 
cache. 

Li  té  honte  so  manman,  Il  avait  honte  de  sa 
mère. 

Li  fine  sale  mo  robe,  Il  a  sali  ma  robe. 

Caries,  lésse  moi  prope  vous  T^oréyes,  Charles, 
laissez-moi  nettoyer  vos  oreilles. 

Gardien  mo  Use,  sivouplé.  Gardez  ma  chaise, 
s'il  vous  plaît. 

Pointi  vous  dibois,  H  napas  piqué,  Taillez  votre 
morceau  de  bois  en  pointe,  il  ne  pique  pas, 
etc.,  etc.  • 

L'adverbe  debout  a  formé  le  verbe  dibouté  («  to 
stand  »)  :  Mo  napas  pour  dibouté  mo  bisoin  assise ^ 
Je  ne  resterai  pas  debout,  j'ai  besoin  de  m'asseoir. 

DE  QUELQUES  VERBES  EMPRUNTÉS  A  LA  LANGUE 

NAUTIQUE. 

Si  le  créole  dérive  du  français,  ce  n'est  pas,  le 
lecteur  le  sait  de  reste  maintenant,  de  la  langue 

3- 


58  LE    PATOIS    CRÉOLE. 

littéraire,  mais  exclusivement  de  la  langue  parlée. 
Les  premiers  colons  de  cette  ile,  nos  vieux  papiers 
de  famille  sont  là  pour  le  dire,  appartenaient  pres- 
que tous  aux  provinces  maritimes  de  la  France, 
pour  les  deux  tiers  au  moins  à  la  Bretagne.  De  là 
le  nombre  considérable  de  ternies  créoles  em- 
pruntés au  vocabulaire  nautique,  à  l'exclusion  des 
synonymes  qu'emploie  le  français  même  familier. 

Renverser  est  çaviré  ou  capoté,  chavirer,  capo- 
ter. Tourner,  retourner  est  viré,  virer.  Attacher 
est  amaré,  amarrer.  Lâcher,  dénouer  est  largué, 
larguer.  Aborner,  limiter  est  balisé,  baliser;  d'où 
baliiaie,  abornement,  limite.  Heurter  est  abordé, 
aborder.  Saisir  est  souqué,  souquer.  Alléger  est 
soula:^é,  soulager.  Préparer  est  paré,  parer.  Traî- 
ner, tirer  est  hissé,  hisser,  etc.,  etc. 

Mais  le  créole  n'a  garde  d'employer  ces  mots 
dans  toutes  les  acceptions  du  mot  français  cor- 
respondant; il  leur  conserve  le  sens  que  leur 
donne  la  langue  nautique. 

Ainsi,  Retournez  mon  matelas,  Fire  mo  ma- 
telas; mais  Retournez  chez  vous.  Tourne  vous 
lacase. 

On  l'a  saisi  par  le  cou.  Fine  souq^fe  H  dans  so 
licou;  mais  J'ai  été  saisi,  interloqué,  Mo  té  sési. 

Attachez  votre  peignoir,   Arnare  von  pénoir; 


GRAMMAIRE.  59 


mais  II  s'attache  à  moi,  il  ne  veut  pas  me  lâcher, 
Li  tace  av  moi,  li  napas  vlé  largué. 

La  longuevue  tire,  traine  à  vous  un  navire  qui 
est  dans  le  lointain,  Longuevie  hisse  av  vous  éne 
navire  qui  dans  loin;  mais  Tirez,  ôtez  vos  sou- 
liers. Tire  vous  souliers.  Ne  laissez  pas  trainer 
votre  robe,  Napas  lésse  traie  vous  robe. 

Largué  est  le  verbe  simple  pour  lâcher,  mais 
que  le  nœud  résiste,  c'est  délargué  :  On  a  at- 
taché ce  cordon  de  façon  que  je  ne  puis  le  dé- 
nouer, Zautes  fine  a  mare  ça  cordon  là  éne  magnére 
qui  mo  napas  capav  délargue  li. 

Le  lecteur  trouvera  plus  loin,  dan$  nombre  de 
locutions  des  preuves  surabondantes  de  cette 
influence  de  la  langue  nautique  sur  le  patois 
créole. 

CHOIX  DU  VERBE   PITTORESQUE. 

Le  créole  recherche  l'image,  et  l'image  résulte 
surtout  du  choix  du  verbe:  c'est  donc  toujours 
lé  verbe  pittoresque  que  préfère  le  créole.  Bien 
que  la  démonstration  de  ce  fait  se  trouve  éparse 
dans  tout  le  cours  de  cette  étude,  les  quelques 
exemples  suivants  accuseront  mieux  encore  ce 
trait  caractéristique  du  créole. 


60  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Il  m'a  donné  un  coup  de  pied,  Li  fine  envoyé 
moi  ine  coudepied. 

Il  m'a  jeté  des  pierres,  Li  fine  ronflé  moi  cou- 
deroces. 

Je  lui  tire  mon  coup  de  fusil,  Mo  pitte  li  nw 
coudefisiL 

J'étais  en  nage,  Mo  lécorps  té  coule  dileau. 

Le  cheval  était  couvert  .d'écume ,    Couvai  ti 
quime  dileau. 

Il  me  fait  les  gros  yeux,  Li  tire  so  li:(ié  av  moi. 

Je  lui  ai  clos  le  bec,  Mo  fine  saute  so  labic 
{sauté,  enlever). 

On  lui  a  donné  une  dose  de  sel.  Fine  passe  li 
eue  dose  disél. 

Il  exerce  sa  langue  à  mes  dépens,  Li  batte  la- 
langue  làhaut  moi. 

Il  dit  de  moi  des  choses  indignes,  Li  lave  so 
laboHce  av  moi. 

Sa  foUe  recommence,  So  fouca  levé. 

Depuis  ce  matin  je  marche,  Dipis  bomatin  mo 
pile  cimin. 

Ma  robe  éclipse  la  tienne,  Mo  robe  casse  ça 
qui  pour  toi. 

Bien   mis  aujourd'hui,   en  guenilles  demain. 
Alourdi  casse  en  fin,  dimain  tape  langouti,  etc.,  etc. 

Le  verbe  travaillé  est  le  verbe  essentiel  pour 


GRAMMAIRE.  6l 


tous  les  noms  de  métier,  de  profession.  —  Ex.  : 
Que  fait-il }  Quel  est  son  état  ?  Qui  li  travaille  ? 
Il  est  ferblantier,  avocat,  maçon,  médecin,  Li  tra- 
vaille ferblanquié,  T^avocat,  maçon,  doctére,  etc.  • 

L'étude  de  deux  ou  trois  verbes  complétera 
notre  démonstration. 

Courir  a  donné  le  créole  couri,  mais  au  sens 
particulier  de  se  sauver,  s'enfuir  :  Je  viens,  il  se 
sauve,  Mo  vini  li  couri.  Courir,  quand  c'est  le 
fait  pur  et  simple,  est  galoupé  ou  galpé,  qui  est 
déjà  descriptif  :  Je  cours  mieux  que  toi ,  Mo 
galpé  mié  qui  toi.  Mais  sous  le  plus  léger  pré- 
texte, vingt  synonymes  vont  arriver,  apportant 
chacun  leur  image,  et  «  je  cours  »  sera  :  mo  lar- 
gué, je  lâche;  mo  bourré,  je  bourre;  mo  vané,  je 
vanne;  mo  balié,  je  balaye;  mo  piqué,  je  pique; 
mo  taillé,  je  taille;  ino  diciré^  je  déchire;  mooff! 
C'est  le  signal  du  starter,  ce  sont  les  jambes  qui 
s'ouvrent  au  point  de  faire  craindre  que  le  tronc 
ne  se  déchire  par  le  milieu,  c'est  l'éperon  du  jo- 
ckey, c'est  le  jeu  des  ciseaux,  la  balle  du  grain  que 
chasse  le  van ,  la  poussière  qu'enlève  le  balai. 
N'est-ce  pas  assez  :  Le^^éles  av  moi,  J'ai  des 
ailes  ;  Mo  iéve ,  Je  suis  un  lièvre  ;  au  besoin 
ce  sera  plus  rapide  encore  :  HounI  àcote  moi? 
Houn!  où  suis-je? 


62  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Fani,  c'est  répandre ,  éparpiller ,  séparer.  — 
Ex.  :  Fane  dileau  par  terre»  Répandre  de  l'eau 
par  terre.  Napas  lésse  en  tas,  fane  :(autes,  Ne  les 
laissez  pas  en  tas,  séparez-les.  On  vous  offre  un 
verre 'de  vin,  vous  en  demandez  deux  doigts; 
c'est  un  rouge  bord  qu'on  vous  sert.  Il  n'y  en 
a  réellement  que  deux  doigts ,  mais  dé  doigts 
fané. 

L'emploi  de  faner  au  sens  de  répandre  a  pé- 
nétré dans  notre  français-créole.  Un  jeune  homme 
chargé  dans  un  repas  de  noce  du  toast  tradi- 
tionnel aux  demoiselles,  n'hésitait  pas  à  termi- 
ner son  improvisation  par  cette  image  heureuse  : 
«  Messieurs,  Aux  roses  fanées  autour  de  cette 
table  !  » 


DE  L'ADVERBE. 


ADVERBES    DE    MANIERE. 


Les  adverbes  en  «  ment  »  que  le  créole  em- 
ploie, sont  les  mots  français  eux-mêmes;  mais  ils 
sont  fort  peu  nombreux.  —  Ex.  :  Allez  vite.  Aile 
vitement.  Parlez  bas,  Cause  doucemenl. 

Le  créole  substitue  volontiers  l'adjectif  à  Tad- 


GRAMMAIRE.  6} 


verbe.  —  Ex.  :  J'étais  assis  tranquillement,  Mo  té 
assise  tranquille.  Il  m'a  parlé  malhonnêtement,  Li 
té  cause  maihonéte  av  moi.  Ils  ne  savent  pas  tra- 
vailler proprement,  Zautes  napas  cône  travaille 
prope,  etc. 

«  Bien  »  et  «  mal  »  sont  créoles. 

«  Mieux  *  »  est  plutôt  plis  tnié.  Le  lecteur  re- 
connaîtra le  proverbe  :  Plis  vaut  mié  vous  pitit 
gagne  larhime  qui  vous  arrace  so  néne:(^,  Il  vaut 
mieux  laisser  votre  enfant  morveux  que  de  lui  ar- 
racher le  nez. 

«  Pis  »  est  plis  pire.  D'où  :  «  tant  pis  »  est  tant 
pire. 

«  Tant  mieux  »  est  tant  mié  ou  bienfé,  bien 
fait.  —  Ex.  :  Le  médecin  Tant  pis  et  son  con- 
frère Tant  mieux,  Doctére  Tant  pire  sembe  son  ca- 
merade  Bienfé, 

ADVERBES    DE    LIEU. 

Où.  Le  créole  le  rendait  toujours  par  hcote  ou 
cote  y  à  côté.  —  Ex.  :  La  maison  où  il  demeure, 
où  il  va,  d'où  il  vient,  par  où  il  passe,  Lacase  àcote 
li  resté,  àcote  li  allé,  àcote  li  vini,  àcote  li  passé. 


*  Je  préfère  est  devenu  mo  vaut  mié.  Je  préfère  mourir  que  de  rester  dans 
cette  maison,  Mo  vaut  mié  mort  qui  reste  encore  dans  ça  lacase  ïd. 


64  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Aujourd'hui  y  a  où  »  conjonaif,  entre  deux 
verbes,  est  toujours  àcote,  —  Ex.  :  Dis-moi  où  tu 
vas.  Dire  moi  côte  to  allé;  mais  où  interrogatif 
peut  se  traduire  par  où  H*  ou  bien  où  /iVi.  —  Ex. : 
Où  est  ta  nicre?  Où  li  to  manman?  Où  lili  to  man- 
watt?  Acote  to  manttian? 

Ici.  Viens  ici.  Fine  ici. 

Là,  là  ou  plutôt  làbas.  —  Ex.  :  C'est  là  qu'il 
demeure,  Làbas  méttte  li  resté. 

Dessus,  dessous  sont  làhaut,  enbas.  Donc  : 
\'ous  l'avez  mis  sens  dessus  dessous.  Fous  té  mette 
li  soti  làhaut  ettbas. 

Devant,  derrière  sont  divattt,  dériére,  —  Ex.  : 
Xe  le  portez  pas  sens  devant  derrière,  Kapas  attiétie 
li  so  divatit  dériére. 

Dedans,  didatis  ou  cndans,  —  Ex.  :  Sa  mala- 
die est  intérieure,  So  malade  etidatts. 

Dehors,  dohors.  —  Ex.  :  Je  dois  diner  en  ville, 
Mo  pour  dine  dohors. 

Partout  aujourd'hui  partout.  Le  français  quel- 
que part  étant  quiquepari,  panout  était  tout  qui- 
quepart.  —  Ex.  :  Je  Tai  cherché  partout,  je  ne  l'ai 


*  C.  ..  •:  Tf.flrn.ji;  ?  -.o:  t  n::-:.  où  csî-tllc  :a  n:cicrP:::5  ]e  rc Joi  blemcnt 
qi.'jiïtc'.iotM  t  le  crcc'lc  a  faii  ri.  ;/;/.  Ci  ca  dcnne  de  tnême  ci  çaça;  nous 
«MMi>  \u:  j-j.;  çsça,  qu'cM-ceîar 


GRAMMAIRE.  65 


trouvé  nulle  part,  Mo  fine  rôde  li  tout  quiquepart, 
mo  napas  fine  trouve  li  auquéne  part. 

Ailleurs,  lautepart,  —  Ex.  :  Vous  le  trouverez 
peut-çtre  ailleurs,  Quiquefois  ou  a  trouve  li  laute- 
part  ou  éne  lautepart, 

ADVERBES    DE    TEMPS. 

Hiére,  avanhiére,  a:(ourdi  et  par  abréviation 
T^ourdi  et  dourdi,  dimain,  aprésdimain,  bientôt, 
qui  est  nouveau  en  créole,  souvent,  quiquefois, 
touT^ours,  Tramés,  longtemps,  etc. 

Je  Tai  vu  il  y  a  deux  jours,  Mo  té  voir  li  laute 
avanhiére. 

Maintenant ,  à  présent  sont  àçthére ,  à  cette 
heure,  qui  a  pour  corrélatif  Ihére  là,  à  ce  mo- 
ment-là. 

Tout  de  suite,  à  l'instant,  ioutsite. 

Autrefois,  jadis,  lautefois,  lé  temps  margoT^e , 
au  temps  amer. 

Tantôt.  Le  créole  ne  le  connaît  que  comme  sy- 
nonyme de  dans  l'après-midi.  —  Ex.  :  L'après- 
midi  se  faisait.  Té  comence  tantôt.  Une  après-midi, 
Éne  T^our  tantôt,  ou  plus  brièvement  Éne  tantôt*. 


*  On  dit  aujourd'hui  :  Li  sourti  tout  lé  tantôt,  Il  sort  toutes  les  après- 
midi.  C'est  une  des  portes  par  lesquelles  l'article  pluriel  «  les  »  est  entré 
dans  le  créole.  Voir  plus  haut  au  chapitre  de  l'Article. 


66  L£    PATOIS   CRÉOLE. 


Quant  à  tantôt  répété,  le  créole  le  traduit  en 
répétant  éne  fois.  —  Ex.  :  Il  dit  tantôt  oui,  tantôt 
non,  Ene  fois  li  cause  oui,  étufois  îi  cause  non. 

• 

ADVERBES    DE   QUANTITÉ. 

Beaucoup,  boucoup,  bon  morceau,  plein. 

Je  le  connais  beaucoup,  Mo  cône  li  boucoup.  Je 
souffre  beaucoup  de  la  tète,  Mo  latéte  boucoup  fire 
mal. 

Beaucoup  d'argent.  Bon  morceau  lar:^ent.  J'ai 
beaucoup  de  gâteaux  pour  vous,  Mo  éna  plein  bon- 
bons pour  ÏL'OUS. 

Une  quantité,  éne  bande,  qu'on  prononce  aussi 
t'tie  banne.  Il  a  répandu  une  quantité  d'eau  par 
terre,  Li  fine  fane  éne  bande  dileau  partére. 

Assez.  Assez  me  conter  de  bourdes,  Asse:;;^  fire 
vous  mirac  av  moi  (vos  miracles).  Quand  «  assez  » 
est  le  dernier  mot  de  la  phrase,  on  le  fiût  volon- 
tiers suivre  de  boucoup.  —  Ex.  :  Vous  ne  m'en 
donnez  pas  assez.  Vous  napas  donc  moi  asse:(  bou- 
coup. 

Peu,  napas  boucoup.  —  Ex.  :  Il  a  peu  d'esprit, 
Li  napas  boucoup  siprit.  Je  le  connais  peu,  Mo  na- 
pas cône  li  boucoup. 

Un  peu,  éne  pé,  mais  il  est  relativement  récent. 


GRAMMAIRE.  6/ 


Un  peu  était  morceau.  Donnez-moi  un  peu  d'eau, 
Donc  moi  morceau  dileau.  Attends-moi  un  peu. 
Aspire  moi  morceau, 

«  Un  peu  »  se  rapprochant  de  «  assez  » ,  est  éne 
pé  boucoup.  —  Ex.  :  Il  y  avait  un  peu,  assez  de 
monde.  Té  gagne  inpé  boucoup  dimoune. 

Un  petit  peu,  très-peu,  éne  ptit  morceau,  éne 
guine  *,  éne  ptit  guine.  Donc  : 

Un  tout  petit  peii,  éne  guine  guine  ;  et  enfin, 
éne  tout  ptit  guineguine,  avec  lequel  nous  sommes 
aux  fractions  infinitésimales,  aux  atomes.  —  Ex.  : 
On  m'a  battu  parce  que  j'avais  volé  un  grain  de 
sucre,  Zautes  té  amarre  moi  àcause  mo  té  volor  éne 
tout  ptit  guineguine  disique. 

Trop,  trô,  —  Ex.  :  Il  parle  trop,  Éna  trô  la-y 
bouce  av  H,  Il  est  trop  en-dessous  pour  que  je  me 
fie  à  lui,  Li  trô  enbas  enbas  pour  mo  fié  H,  Les  Ma- 
labars diront  toujours  trop  boucoup. 

Si  et  tant  se  juxtaposent.  —  Ex.  :  Je  vous  aime 
tant,  Mo  sitant  content  vous.  Il  est  si  nonchalant, 
Li  sitant  gnangnan. 

Très,  fort  n'existent  pas,  bien  les  remplace.  — 
Ex.  :  Il  est  irès-malade,  Li  bien  malade,  ou  Li  ma- 


*  C'est  vraisemblablement  le  français  guigne.  Je  n'ai  pas  pour  une  guigne 
de  chance. 


68  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


lade  même,  Li  bien  malade  même.  Même  ajoute 
singulièrement  à  l'énergie  de  l'expression  et  aide 
par  là  à  rendre  une  foule  de  superlatifs.  —  Ex.  : 
C'est  très-bien,  Li  bien  même.  C'est  tout  à  fait 
bien,  Li  bienbien  même.  Il  était  très-bien  mis,  Lî 
tê faraud  même.  Courez!  Taillé  même!  Dépêchez! 
DêgaT^ê  même! 

Plus,  le  plus  sont  pli,  —  Ex.  :  Plus  doux.  Pli 
douce.  Devant  «  que  »,  un  substantif,  ou  comme 
dernier  mot  de  la  phrase,  c'est  plisse.  Plus  d'ar- 
gent. Plisse  lazTieni.  Plus  que  toi.  Plisse  qui  toi. 
J'en  veux  plus,  Mo  vlê  plisse.  Le  Malabar  àxt  plis 
boucoup. 

Moins,  le  moins  n'existent  pas,  c'est  plis  ptit 
morceau,  plis  ptit  guine,  ou  napas  sitant. 

Plus  répété  donne  tantplisse  répété.  —  Ex.  : 
Plus  je  la  vois,  plus  je  l'aime,  Tantplisse  mo  trouve 
li,  tantplisse  mo  content  li. 

Aussi,  oussi.  Le  créole  ne  l'employait  guère 
qu'avec  la  valeur  de  «  de  plus  ».  Toi  aussi,  Toi 
oussi.  Son  père  aussi,  So  papa  oussi. 

Ne...  plus,  napli,,.  encore.  —  Ex.  :  Je  ne  le 
ferai  plus,  Mo  naplis  va  f ère  li  encore. 


GRAMMAIRE.  69 


ADVERBES    d'aFFIRMATION    ET    DE   NÉGATION. 

Oui  a  souvent  pour  synonyme  sifé,  si  fait, 
et  Non,  napas.  Mais  en  leur  lieu  et  place  arri- 
vaient volontiers  deux  sons  inarticulés  que  l'écri- 
ture est  impuissante  à  figurer.  —  Ex.  :  Viendrez- 
vous?  Esqui  wou  a  vint?  Oui,  Houn! —  Non, 
Houn  whoun!  Il  y  faudrait  l'intonation  et  le  mou- 
vement de  la  tête  et  des  épaules. 

PARTICULES    CONFIRMATIVES. 

Ça.  Qu'est-ce?  Qui  çaça?  Où?  Côte  çaça. 

Là.  Hé  vous  !  Hé  vous  là.  Le  voilà,  Avlà  H  là. 

Corne  ça.  Je  lui  dis  :  attends  un  peu,  Mo  dire  H 
corne  ça,  aspére  morceau. 

Même.  Tiens  bon!  Tiômbo  même! 

Oui.  Vraiment,  il  sait,  Li  coné,  oui. 

Sifé  va.  Oui  vraiment,  je  l'aime,  Sifé  va,  mo 
content  li. 

Nous  en  verrons  d'autres  à  l'interjection. 

DE  CERTAINS  ADVERBES  ET  DE  QUELQUES 
LOCUTIONS  ADVERBIALES. 

Peut-être,  aujourd'hui  pitéte.  C'était  quiquefois, 
quelquefois.  —  Peut-être  viendra-t-il,  peut-être 


70  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


ne  viendra-t-il  pas,  Quiqnefois  H  a  vint,  quiquefois 
H  napas  va  vini. 

Au  hasard,  à  l'aventure,  sans  réflexion,  bona- 
vini.  —  Ne  choisis  pas,  prends  au  hasard,  Napas 
çosir,  prend  bonavini.  Il  n'est  pas  bon  de  parler 
sans  réflexion,  Napas  bon  cause  bonavini. 

Soi-disant,  censé.  —  Ex.  :  Comment  es-tu  ici, 
tu  étais  soi-disant  malade.  Cornent  to  ici,  censé  ta  té 
malade. 

En  suspens,  dans  le  doute,  Enpendant  *.  — 
Ex.  :  Je  suis  en  suspens,  je  ne  sais  quoi  faire,  Mo 
enpendant,  mo  napas  coné  qui  mo  a  fére. 

Comment,  comme,  cornent  ou  câma.  —  Ex.  : 
Il  est  grand  comme  Eugène,  Li  grand  cornent 
I:^éne.  Il  n'y  a  pas  de  petits-maitres  comme  les 
marins,  Napas  farauds  cornent  maillots,  dit  une 
chanson;  la  prose  prononce  matlots. 

Comme  si,  coma  dire.  —  Ex.  :  Il  fond  sur  moi 
comme  s'il  voulait  me  tuer,  Li  fonce  làhaut  moi, 
coma  dire  li  té  vlé  touye  moi. 

Environ,  aujourd'hui  approçant.  —  Ex.  :  Il  y 
avait  environ  huit  ans.  Té  éna  approçant  houite  ba~ 
nanées.  On  disait  Té  éna  houite  bananées  corne  ça. 


*  Enpendant  traduit  «  suspendu  »  au  propre  :  D'armoire  point,  tous  ses 
vôtenicnts  sont  suspendus  à  des  cordes  Lornioirc  napas,  tout  so  Unie  enptn- 
ilant  av  laeôrdes. 


GRAMMAIRE.  7I 


Au  milieu  de  deux,  dans  mitan.  —  Ex.  :  Frappe 
la  bille  du  milieu,  Tafe  canette  dans  mitan.  Mais  : 
Au  milieu  du  bassin,  Dans  milié  bassin. 

Ensemble,  ensembe,  sembe,  et  même  ensembre. 
Il  remplaçait  la  conjonction  «  et  ».  —  Ex.  :  Son 
fusil  et  son  chien,  So  fisi  sembe  so  licien.  Sembe  tra- 
duisait «  avec  ».  —  Ex.  :  Les  garçons  avec  les 
filles,  Garçons  ensembe  filles.  Couvert  avec  du  vé- 
tiver. Couvert  ensembe  vitiver. 

Corne  ça  même.  C'est  là  un  des  idiotismes  qui 
frappent  le  plus  l'étranger.  Cette  locution,  d'un 
emploi  très -fréquent,  est  l'équivalent  de  vingt 
expressions  françaises;  elle  traduirait  :  ni  bien 
ni  mal,  sans  propos  délibéré,  je  ne  sais  trop 
pourquoi,  à  la  bonne  franquette,  et  bien  d'au- 
tres : 

—  Comment  vous  portez-vous  aujourd'hui?  — 
Corne  ça  même. 

—  Comment  trouvez-vous  que  j'aie  chanté?  — 
Corne  ça  même. 

—  Pourquoi  l'avez-vous  fait? —  Corne  ça  même. 
Le  marquis  de  Mascarille,  au  lieu  de  :  «  Tandis 

que  sans  songer  à  mal  je  vous  regarde  »,  aurait 
dit  :  Lhêre  mo  après  guête  vous  corne  ça  même, 
etc.,  etc. 

Pi.  Le  verbe  «  puer  »  la  formé.  —  Ex.  :  Ça  ne 


72  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


s'appelle  pas  sentir  mauvais;  les  guêpes  mêmes  n'y 
peuvent  tenir,  Napas  pèle  senti  pi,  mouces  :(aunt 
même  napas  capave  Uni,  Bien  des  gens  ici,  dans 
leur  français  un  peu  aventureux,  disent  :  «  Dieu! 
que  ça  sent  pu.  » 

Dégageons  quelques  faits  généraux  de  cette  très- 
longue  énumération. 

Les  idées  abstraites  de  quantité,  de  temps  et  de 
lieu,  sont  représentées  d'aussi  près  que  possible  en 
créole  par  les  substantifs  concrets  morceau,  pour 
la  quantité,  Ihére,  l'heure,  pour  le  temps,  cote, 
côté,  et  part*,  pour  le  lieu.  A  l'aide  de  composi- 
tions dont  ces  substantifs  faisaient  la  base,  le  créole 
s'arrangeait  pour  se  passer  de  la  plupart  des  im- 
portations dont  on  l'a  graduellement  enrichi. 

Une  certaine  quantité  d'eau ,  c'est  morceau  di- 
leau;  beaucoup  d'eau,  hon  morceau  dileau;  peu 
d'eau,  ptit  morceau  dileau.  Le  redoublement  de 
l'adjectif  nous  donnera  hon  bon  morceau  dileau, 
une  très-grande  quantité  d'eau  ;  ptit  ptit  morceau 
dileau,  une  très-petite  quantité  d'eau  ;  et,  compo- 
sition plus  originale  encore,  il  suffira  de  répéter  le 


*  Pari,  dégjgé  des  locutions  françaises  <«  quelque  part,  nulle  part,  d'autre 
part  »,  est  en  créole  l'équivalent  du  nom  «  lieu  ».  —  Ex.  :  Je  dois  aller  d.^ns 
un  lieu  où  tu  ne  peux  pas  venir,  Mo  pour  aUe  ène  pari  qui  lo  napas  capabe 
fini. 


GRAMMAIRE.  73 


substantif  lui-même  pour  traduire  «  ni  peu,  ni 
beaucoup  »;  «  ni  trop,  ni  trop  peu  ».  —  Ex.  : 
Ne  m'en  donnez  ni  trop  ni  trop  peu,  Done  moi 
morceau  morceau. 


DE  LA  PRÉPOSITION. 

Le  créole,  en  simplifiant  le  nombre  des  rapports 
des  mots  entre  eux,  devait  nécessairement  dimi- 
nuer le  nombre  des  prépositions;  mais  il  est  cu- 
rieux de  constater  la  disparition  des  deux  préposi- 
tions «  à  »  et  «  de  »,  celles  précisément  qu'emploie 
le  plus  souvent  le  français  et  dont,  par  conséquent, 
il  pouvait  sembler  à  priori  que  le  créole  dût  le 
moins  facilement  se  passer.  Les  voici,  l'une  et 
l'autre,  dans  la  plupart  de  leurs  fonctions;  on  verra 
comment  le  créole  les  supprime  ou  les  remplace. 

À.  J'ai  donné  une  robe  à  Jeanne,  Mo  fine  done 
Zanne  éne  robe. 

—  Cette  robe  est  à  Jeanne,  Ça  robe  là  pour 
Zanne. 

—  J'ai  remis  la  robe  à  Jeanne,  Mo  fine  done  robe 
av  Zanne. 

—  Je  demeure  à  Moka,  Mo  reste  Moka. 

PAT.  CR.  4 


74  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


—  Je  vais  à  Moka,  Mo  aile  Moka. 

—  Je  vous  renvoie  à  lundi,  Mo  renvoyé  vous 
lincli, 

—  Il  a  de  cinq  à  six  ans,  Li  éna  cinq  six  bana- 
nées. 

—  Des  souliers  à  talons.  Souliers  talons, 

—  Toile  à  matelas,  Latouéle  matelas. 

—  Une  sauce  aux  piments,  Éne  lasauce  piments. 

—  Tenez  votre  chapeau  à  la  main,  Tine  vous 
çapeau  dans  vous  lamain. 

—  Mettez  les  chevaux  à  la  voiture.  Mette  cou- 
vais dans  caléce. 

—  Tournez  à  droite.    Vire  dans  vous  lamain 
dréite. 

—  La  chasse  au  lièvre,  Laçasse  iéve. 
Enfin,  devant  un  infinitif: 

—  J'aime  à  rire,  Mo  content  rié. 

—  Nous  avons  à  sortir.  Nous  éna  pour  sourti,  la 
préposition  pour  marquant  le  futur. 

De.  La  maison  de  mon  père,  Lacase  mo  papa. 

—  Je  viens   du  grand  port,   Mo  vine  grand 
port. 

—  Un  chapeau  de  Manille,  Ène  çapeau  Manille. 

—  Un  chatignis  de  mangues  vertes,  Ene  çatinis 
mangues  vert. 

—  Une  bouteille  d'encre,  Ène  boutéye  lenque. 


GRAMMAIRE.  75 


—  J'ai  perdu  une  heure  de  temps,  Mo  fine  perdi 
éne  hère  létemps. 

—  Une  aune  de  ruban,  Êne  laune  riban. 

—  Un  ruban  d'une  aune,  Éne  riban  éne  laune, 

—  Otez  vos  souliers.  Tire  souliers  dans  vous  H- 
pieds. 

—  Un  grand  mal  de  tête,  Éne  grand  malade  la- 
tête. 

—  Il  a  peur  de  vous,  Lipére  wou. 

—  Un  noir  du  continent,  Éne  noir  grand  terre. 

—  Un  Anglais,  Éne  Angles,  éne  blanc  Angle- 
terre. 

—  Un  Français,  Éne  blanc  en  France. 
Enfin,  devant  un  infinitif: 

—  J'ai  envie  de  boire,  Mo  envie  boire. 

—  L'heure  d'aller  se  coucher,  Lhére  pour  aile 
dourmi,  la  préposition  pour  marquant  le  futur. 

A  n'existe  que  dans  quelques  compositions  ad- 
verbiales: àcote,  où;  àçthére,  à  présent.  7)^  est  par- 
tie intégrante  d'un  grand  nombre  de  noms  com- 
posés. Ainsi,  coup  de  tête,  coudetéte;  coup  de 
pierre,  couderoce;  coup  de  pied,  coudepied;  coup 
de  poing,  coudepoing,  où  les  parties  sont  indivisi- 
bles en  créole.  La  preuve  en  est  qu'on  dira  non 
«Jeter  une  pierre  »,  mais  Envoyé  éne  couderoce, 
dût  la  pierre  ne  point  porter  coup.  Coudepoing  est 


76  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


si  bien  un  seul  et  même  mot  que  «  poing  »  n'existe 
pas  dans  le  créole  qui  dira  :  Monte  to  coudepoing, 
Montre  ton  poing,  Frétne  to  coudepoing,  Ferme 
ton  poing.  D'autre  part,  «  pied  »  et  «  tête  »  ont 
ici  perdu  l'article  qui  en  est  devenu  partout  ail- 
leurs partie  intégrante,  latéie,  lipied.  Enfin,  en  de- 
hors de  ces  locutions  consacrées,  on  dira  :  Anons 
boire  éne  coup  larac,  Allons  boire  un  coup  d'arac. 
Li  fine  flanque  moi  éne  coup  lamance  balte,  Elle 
m'a  donné  un  coup  de  manche  à  balai. 

Pour.  Nous  avons  vu  sa  fonction  d'auxiliaire 
dans  la  conjugaison  du  verbe.  —  Ex.  :  Mo  pour 
man^é,  Je  vais  manger,  je  dois  manger.  Nous 
l'avons  vu  marquant  la  possession.  —  Ex.  :  Le 
mien  vaut  mieux  que  le  tien,  Pour  moi  plis  vaut 
mié  qui  pour  toi.  Dans  ses  autres  emplois,  le  créole 
s'en  passerait  volontiers.  —  Ex.  :  Pour  une  piastre 
de  sucre,  Éne  piasse  disique.  Engagé  pour  un  mois, 
Enga:(ê  éne  mois. 

Par.  Par  n'existe  pas  dans  le  complément  pas- 
sif. —  Ex.  :  On  est  fatigué  par  ses  cris,  Dou- 
mounde  lassé  av  son  guélé.  Il  n'existe-  pas  non 
plus  au  sens  distributif.  —  Ex.  :  Je  donnerai 
deux  piastres  par  homme,  Mo  va  done  dé  piasses 
éne  éne  doumounde.  Non  plus  que  dans  le  sens  de 
«  à  travers  ».  —  Ex.  :  J'ai  passé  par  les  Pample- 


GRAMMAIRE.  77 


mousses,  Mo  té  passe  Pamplemousses.  Pas  davan- 
tage quand  il  signifie  «  par  le  moyen  de  ».  —  Ex.  : 
Nous  sommes  venus  par  bateau.  Nous  té  vine 
dans  bateau. 

Nous  ne  le  rencontrons  que  dans  quelques  locu- 
tions :  par  làhaut,  par  enbas,  par  ici,  par  làbas. 

Avant,  après.  Le  créole  les  connaît  aujour- 
d'hui. Mais,  au  moins  à  la  question  de  lieu,  il  leur 
préfère  «  devant  »  et  «  derrière  ».  Il  demeure  après 
le  Pont-Bourgeois,  Li  reste  dériére  Pont-Bour:(ois. 

Avec,  avéque,  le  plus  souvent  av,  quelquefois 
éc.  C'est  la  plus  usitée  des  prépositions  créoles. 
Outre  tous  les  usages  que  connaît  le  français,  elle 
en  a  plusieurs  autres.  Nous  l'avons  vue*  au  passif. 
—  Ex.  :  J'ai  été  bien  trompé  par  cet  enfant,  Mo 
té  bien  trompé  av  ça  pitit  là.  Au  sens  de  «  à  ».  — 
Ex.  :  J'ai  remis  la  lettre  à  sa  femme,  Mo  fine 
done  létte  av  so  Madame.  Au  sens  de  «  de  ».  — 
Ex.  :  Malade  de  chagrin.  Malade  av  çagrin. 
Elle  traduit  de  plus  la  préposition  «  contre  »  dans 
la  plupart  des  cas.  —  Ex.  :  Il  est  en  colère  contre 
moi,  Li  encolére  av  moi.  Appuyez-le  contre  la 
porte.  Mette  li  dourmi  av  laporte.  Ils  se  sont  tous 
mis  contre  moi,  Zautes  tout  té  mette  av  moi. 

Sur,  sous,  làhaut,  enbas.  Sur  la  tête,  Làhaut 
latéte.  Sous  les  pieds,  Enbas  lipieds. 


78  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

Dans.  Tous  les  emplois  du  français.  —  Ex.  : 
Nous  avons  vu  le  cheval  à  la  voiture,  couvai  dans 
caléce. 

Depuis,  dipis.  Depuis  ici  jusque-là,  Dipis  ici 
^ousquà'là;  mais  le  créole  disait  avant  qu'il  connût 
:(ousquà  ou  /^isquà,  jusque,  au  lieu  de  :  J'ai  sauté 
depuis  ici  jusque  là,  Mo  té  saute  dipis  là,  dipis-là, 
ce  qui  était  plus  original. 

Devant,  derrière,  divant,  dériére. 

Près  de,  à  côté  de,  àcôte  ou  cote.  —  Ex.  :  As- 
sieds-toi près  de  moi.  Sise  côte  moi. 

Proche  de^proce,  et  surtout  tout proce.  —  Ex.  : 
C'était  proche  du  rivage.  Té  tout  proce  bord  la 
mère. 

Chez,  lacase.  —  Ex.  :  Allez  chez  Monsieur 
Lucien,  Aile  lacase  Msié  Licien.  Ici  le  créole  a,  par 
un  hasard  singulier,  retrouvé  le  mot  du  latin  po- 
pulaire par  delà  sa  transcription  française  :  chez, 
on  le  sait,  est  l'ablatif  ra^^. 

Pendant,  pendant. 

En  n'existe  que  dans  quelques  locutions  :  en 
1ère,  en  l'air,  enbas,  enpendant,  en  suspens. 

Sans  est  d'introduction  assez  ancienne.  —  Ex.  : 
Vantard  sans  argent,  Vantard  sans  disél  (sans  sel). 

Voici  n'existe  pas.  Voilà  est  avlà  qui  traduit  à  la 
fois  «  voici  »  et  «  voilà  ».  —  Ex.  :  Voici  ou  voilà  ta 


GRAMMAIRE.  79 


sœur,  Avià  to  sére;  ou,  pour  plus  de  précision, 
Avià  là  to  sére.  Le  voici,  le  voilà,  Avlà  li  là. 

Dès,  vers,  envers,  devers,  entre,  parmi,  hors, 
outre,  etc^,  n'existent  pas  :  le  créole  y  supplée 
par  quelque  périphrase. 

DE    QUELQUES    LOCUTIONS   PREPOSITIVES. 

Au  delà  de,  par  delà  sont  laute  coté.  En  deçà 
de,  ça  côte  ici.  —  Ex.  :  Il  demeure  au  delà  de  la 
rivière,  en  deçà  du  corps  de  garde,  Li  reste  laute 
côté  lariviére,  ça  cote  ici  corde  garde. 

Loin  de  est  loin;  près  de  est  proce,  à  côte,  cote. 
—  Ex.  :  Loin  de  la  porte,  près  du  Ut,  Loin  laporte, 
cote  lilit. 

Par-dessus  est  par  làhaut;  par-dessous  est  par 
enhas. 

Au-dessus  de  est  làhaut;  au-dessous  de  est 
enhas. 

A  cause  de  est  àcause;  avant  de  est  avant. 

Le  long  de  est  tout  dilongue.  —  Ex.  :  Le  long 
de  la  route.  Tout  dilongue  cimin. 

Vis-à-vis  existe. 

Au  lieu  de  est  aulière.  —  Ex.  :  Taisez-vous  au 
lieu  de  parler,  Frénie  vous  labouce  aulière  causé. 


80  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


DE  LA  CONJONCTION. 

Dans  le  créole,  la  phrase,  si  phrase  U  y  a,  n'est 
qu'une  série  de  propositions  juxtaposées  plutôt  que 
coordonnées  ou  subordonnées  les  unes  aux  autres, 
et  les  rapports  qui  les  unissent  entre  elles  sont  as- 
sez évidents  pour  que  l'esprit  les  perçoive  sans  le 
secours  d'aucun  lien  extérieur.  La  fameuse  règle 
du  «  que  retranché  »  n'a  jamais  trouvé  terrain  plus 
propre  à  son  plein  épanouissement.  —  Ex.  :  Je 
crois  qu'il  viendra,  Mo  croire  li  va  vini.  J'ai  peur 
qu'il  ne  s'en  aille,  Mo  père  H  allé.  Je  veux  que  tu 
t'asseyes,  Mo  vlé  to  assise,  —  L'emploi  du  qui  tra- 
duisant le  «  que  )>  français  est  ici  bien  plutôt  un 
luxe  qu'une  nécessité,  et  la  phrase,  qui  s'en  pas- 
sait, en  reçoit  un  je  ne  sais  quoi  d'emphatique  et 
d'apprêté:  on  dirait  un  acheminement  un  peu  gau- 
che de  la  langue  parlée  vers  la  langue  écrite. 

Il  serait  oiseux  de  prendre  une  à  une  toutes  les 
conjonctions  ou  locutions  conjonctives  du  français 
pour  montrer  ce  qu'en  fait  le  créole,  qui  n'en  fait 
rien.  Il  suffira  de  faire  voir  comment  le  créole  se 
passe  de  celles-là  mêmes  dont  l'emploi  est  le  plus 
nécessaire  au  français  et  d'indiquer  ce  qu'il  fait  de 
quelques  autres. 


GRAMMAIRE.  8l 


Et  n'existe  pas.  —  Ex.  :  Son  père  et  sa  mère, 
So  papa  semhe  so  manman.  Du  riz  et  du  cari,  Dou- 
ri:^  av  cari.  De  l'eau  et  du  vin,  Dileau  divin.  Je 
suis  allé  et  revenu,  Mo  fine  allé  ma  fine  tourné,  etc. 

Ni  n'existe  pas.  —  Ex.  :  Son  père  ni  sa  mère 
ne  veulent,  So  papa  so  manman  napas  vlé;  ou  plu- 
tôt, car  nos  gens  sont  bavards  et  les  mots  ne  leur 
coûtent  rien,  So  papa  napas  oulé  so  manman  napas 
oulé.  Il  n'est  ni  blanc,  ni  noir,  Li  napas  blanc,  H 
napas  noir. 

Ou  est  oubien,  ou  se  supprime.  —  Ex.  :  Que 
préférez-vous,  des  patates  ou  du  magnoc?  Q,^^ 
vous  plis  vaut  mié,  bâtâtes  oubié  mayoc  ?  Qu'aimes- 
tu  mieux,  mon  enfant,  ton  papa  ou  ta  maman  ? 
Qui  to  plis  content,  mo  pitit,  to  papa  to  manman  ? 
Lavianne.  Le  besoin  des  alinients  richement  azo- 
tés est  impérieux. 

Mais,  aujourd'hui  mes.  On  s'en  passait,  et  il 
s'emploie  surtout  comme  interjection.  —  Ex.  : 
Mes  to  malbar!  Mais  tu  es  malabar!  tu  geins,  tu 
te  plains  pour  rien.  Ailleurs,  on  le  supprime  faci- 
lement :  Ce  n'est  pas  bleu,  c'est  vert.  Ça  napas 
blé,  li  vére.  Je  voulais  sortir,  mais  la  pluie  m'en  a 
empêché,  Mo  té  vlé  sourti,  laplie  té  empéce  moi. 

Si.  Distinguons  entre  les  deux  sens  de  la  con- 
jonction si  en  français  : 

4- 


82  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


«  Dites-moi  s'il  vient?  »  C'est  une  question  qui 
ne  prévoit  pas  la  réponse,  laquelle  peut  être  affir- 
mative ou  négative.  La  conjonction  est  franche- 
ment dubitative  ;  l'hypothèse  est  double  ;  qu'il 
vienne  ou  qu'il  ne  vienne  pas,  vous  me  le  direz, 
c'est  le  latin  utrum. 

«  S'il  vient,  dites-le-moi.  »  Ici  le  cas  est  simple: 
vous  ne  parlerez  que  s'il  vient;  il  n'y  a  point  d'al- 
ternative. 

Le  créole  distingue  rigoureusement.  Toutes  les 
fois  qu'il  y  a  alternative,  «  si  »  se  traduit  par 
sipas  *.  —  Ex.  :  Dites-moi  s'il  vient.  Dire  moi 
sipas  H  vini. 

Dans  le  cas  de  l'hypothèse  simple,  c'est  si, 
comme  en  français.  —  Ex.  :  S'il  vient,  dites- 
le-moi.  Dire  moi  si  H  vini. 

Mais  cette  conjonction  5/ est  d'introduction  pro- 
bablement récente  puisque  le  créole  emploie  une 
construction  qui  la  supprime.  —  Ex.  :  S'il  vient, 
dites-le-moi.  Dire  moi  Ihére  li  vini.  Si  tu  fais 
cela,  tu  vas  voir!  Lhére  to  fére  ça,  to  a  voir!  l'idée 
précise  de  temps  se  substituant  à  l'indécision  de 
l'hypothèse.  Dans  certains  cas,  en  eflfet,  la  nuance 


*  Sipas  pourrait  bien  être  le  sipas  de  je  ne  sais  pas,  avec  lequel  à  coup  sûr 
sa  parenté  est  étroite. 


GRAMMAIRE.  83 


entre  lès  deux  est  fugitive  :  «  S'il  venait,  j'étais  là  » 
est  bien  voisin  de  «  Quand  il  venait,  j'étais  tou- 
jours là.  »  Le  créole  allant  instinctivement  au  fait 
concret,  disait  et  dit  encore  de  préférence  :  Lhére 
H  té  vint,  tou:(Ours  mo  té  /à. 

Voici  quelques  exemples  pour  conclure  : 

Je  ne  sais  s'il  viendra  ou  non,  Mo  napas  coné 
sipas  H  pour  vint. 

Je  demande  si  vous  êtes  fou  ou  non,  Mo  dimandé 
sipas  ous  fou. 

Regardez  s'il  est  là  ou  non,  Guété  sipas  H  là. 

Mais  : 

S'il  vient,  nous  le  tuerons.  Si  H  vini  ou  Lhére  li 
vini,  nous  va  touye  li. 

Si  ce  n'est  toi,  c'est  donc  ton  frère,  Si  napas  toi 
ou  Lhére  napas  toi,  hisoin  to  frère  (il  faut  que  ce 
soit  ton  frère). 

Quaméme,  pour  quand  même,  traduit  «  toute- 
fois »,  «  néanmoins  »,  «  cependant  »,  «  quoique  », 
«  bien  que  ».  —  Ex.  :  Je  te  l'ai  défendu  et  ce- 
pendant tu  l'as  fait;  Tu  l'as  fait  quoique  je  te  l'aie 
défendu,  Mo  té  empéce  toi,  to  té  f ère  li  quaméme; 
To  té  f  ère  li  quaméme  mo  té  empéce  toi. 

Après  que,  avant  que,  sitôt  que,  pour  que, 
pendant  que,  depuis  que,  jusqu'à  ce  que,  laissent 
tomber  la  conjonction  «  que  » .  — Ex.  :  Depuis  qu'il 


84  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


est  venu  jusqu'à  ce  qu'il  soit  reparti,  Dïpis  li  té 
vini  :(ousqu'à  lifine  allé. 

De  façon  que,  de  manière  que,  de  sorte  que,  se 
rendent  par  Éfie  magnére  gui.  —  Ex.  :  Je  ferai 
de  sorte  qu'il  ne  se  doute  de  rien,  Mo  a  fére  éne 
magnére  qui  H  napas  va  doute  narien. 

Parce  que,  vu  que,  attendu  que,  se  traduisent 
par  àcause.  —  Ex.  :  Venez  à  neuf  heures  parce 
que  je  dois  partir  à  dix.  Fine  néve  hères  àcause  tno 
pour  allé  di:(^  hères. 

De  peur  que,  de  crainte  que,  ont  pour  équiva- 
lent pendgare  ,  prendre  garde.  —  Ex.  :  Je  me 
suis  caché  sous  le  lit  de  peur  qu'on  ne  me  vit,  Mo 
té.  caciéte  cubas  lilit  pendgare  doumounde  tourouve 
moi. 


INTERJECTIONS  ET  EXCLAMATIONS. 

Nous  aurons  la  prudence  d'être  incomplet  : 
nous  ne  voulons  qu'indiquer  les  plus  fréquentes. 

HounI  suivant  le  ton,  indique  l'affirmation,  l'ef- 
fort. 

Houwhoun!  marque  le  refus,  la  contrariété.  — 
Ex.   :    Monsieur  Edouard,  il  est  temps  d'aller  se 


GRAMMAIRE.  85 


coucher,  votre  femme  vous  attend.  —  Laissez! 
dites-lui  demain;  j'ai  sommeil,  Ppâ  Edouard,  lé- 
temps  pour  aile  dourmi,  wou  Madame  aspire  wou. 
—  Houwhoun,  dire  H  dimain;  sôméye  aou  moi, 

Couh!  exprime  l'étonnement,  l'admiration. 

Ah  iah!  l'ironie,  le  doute. 

Ah  oîiah!  le  défi. 

Gnioco!  l'incrédulité,  le  refus. 

Ayoh!  Ahyoh  manmani  la"  douleur. 

Papa!  Manman!  Mayâc!  magnoc,  manami! 
mon  ami,  marquent  l'admiration. 

Votiti!  menace,  c'est  le  français  «  veux-tu  !  » 

Ksskssl  sert  à  exciter. 

Quant  aux  exclamations  innombrables  du  par- 
ler créole,  en  voici  quelques-unes;  on  en  trouvera 
d'autres  aux  Locutions. 

Son!  Touché] 

Bavé!  Bavebavé!  Bave!  regarde  et  sois  jaloux. 
Asse::^  fére  moi  bavé,  Assez  me  mettre  l'eau  à  la 
bouche! 

Laclé!  C'est  un  chef-d'œuvre! 

Casse  lacase!  C'est  admirable,  c'est  exquis!  — 
La  dame  de  la  maison  où  vous  dinez  vous  sert 
du  cari  et  vous  demande  si  vous  le  trouvez  bon; 
vous  répondez  poliment  :  Casse  lacase!  ce  qui 
veut  dire  :  «  Vous  savez,  Madame,  si  on  le  fait 


86  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


bien  chez  moi;  eh  bien!  celui-ci  l'emporte  en- 
core! »  —  Nous  avons  vu  ce  sens  du  verbe  cassé. 

Ho!  monoir!  Hé  mon  ami!  Cette  interpellation 
n'est  permise  qu'entre  intimes. 

Fiîe  to  croque!  Compte  là-dessus;  afïûte  ton 
croc,  tes  dents  ! 

Mineguéle!  Mineguéle  lafarine  T^acquoH  Tu  es 
déconcerté,  tu  as  reçu  un  camouflet.  Mineguéle 
est  le  substantif  affront,  désappointement.. 

Bondîé  soidaTie!  Dieu  vous  aide,  vous  soulage  ! 

Woii  a  manque  li!  N'y  comptez  pas,  vous  le 
manquerez  ! 

Li  a  vie  va!  Il  se  passera  du  temps  auparavant, 
il  sera  vieux. 

To  séga  !  Tu  trembles  !  tu  danses  le  séga  ! 

Aspére  Ihére  ptit  Zan  vine  au  Pouce!  Attends- 
moi  sous  l'orme,  attends  que  petit  Jean  vienne  au 
Pouce. 

Couit,  vidé!  Sitôt  pris,  sitôt  pendu!  le  riz  à 
peine  est  cuit  que  la  marmite  est  vidée. 

Pipe  cassé,  tabac  fané!  La  pipe  est  cassée,  le  ta- 
bac répandu.  Se  dit  à  celui  qui  vient  de  recevoir 
un  affront. 

Lhére  poules  va  pousse  lédents!  Quand  les  poules 
auront  des  dents,  pousseront  des  dents  au  lieu  de 
feront  des  dents. 


GRAMMAIRE.  87 


Pont  grandriviére  fine  cassé!  Le  pont  de  la  grande 
rivière  est  cassé.  Se  dit  à  un  homme  qui  a  oublié 
de  boutonner  son  vêtement. 

Envoyé,  Moka!  Envoie,  Moka!  C'est  de  Moka 
que  nous  arrivent  au  Port-Louis  les  grosses  pluies 
d'orage;  c'est  donc  l'éjaculation  pour  demander 
de  la  pluie. 

Zhirondéle  Bambous,  prend  laplie,  amène  soléye  ! 
Hirondelle  des  Bambous,  prends  la  pluie,  ramène 
le  soleil  !  Le  quartier  des  Bambous  est  un  des  plus 
secs  de  l'ile. 

Laplie  tombé,  :(haricots  poussé!  La  pluie  tombe, 
les  haricots  poussent.  Se  dit  pour  saluer  la  pluie. 

Lacase  comére  li  haut!  La  maison  de  ma  com- 
mère est  élevée.  Se  dit  à  celui  qui  vient  de  se  brû- 
ler la  bouche  et  lève  la  tête  en  aspirant  fortement 
l'air  frais  :  la  case  est  haute,  qu'il  n'ait  pas  peur  de 
se  heurter  au  faitage. 

Çatte  carié pitits!  La  chatte  transporte  ses  petits. 
Se  dit  ironiquement  à  un  adversaire  maladroit  qui 
fait  lui-même  votre  jeu. 


88  LE   PATOIS    CRÉOLE. 


DES   FIGURES. 


REDOUBLEMENT. 


Entre  tous  les  procédés  qu'emploie  le  créole 
pour  arriver  à  cette  intensité  d'expression  qu'il  re- 
cherche, il  en  est  un,  le  redoublement,  sur  lequel 
nous  devons  insister.  Un  court  parallèle  entre 
l'emploi  qu'en  fait  le  créole  et  ses  usages  dans  la 
langue  de  Madagascar,  démontrera  l'importance 
de  l'élément  malgache  dans  la  population  primi- 
tive de  notre  ile.  En  effet,  des  différentes  races 
noires  qui,  transportées  sur  notre  sol,  ont  dû  tou- 
tes accepter  notre  vocabulaire,  la  race  malgache, 
de  beaucoup  la  plus  nombreuse,  devait  de  toute 
nécessité  apporter  quelques  matériaux  à  la  langue 
nouvelle  que  maîtres  et  esclaves  construisaient  en 
commun  pour  les  besoins  de  leur  commerce  jour- 
nalier. De  là,  dans  le  patois  créole,  des  mots  mal- 
gaches, quoiqu'en  petit  nombre,  et  quelques  faits 
de  syntaxe  dont  le  plus  intéressant  est  sans  doute 
celui  qui  nous  occupe.  Nos  lecteurs  nous  pardon- 
neront de  leur  parler  malgache  un  instant. 

1°  Un  redoublement  marquant  répétition  ou  fré- 
quence de  l'action. 


GRAMMAIRE.  89 


«  Mivadibadika  »,  se  retourner  en  tous  sens  :  le 
créole  dit  vireviré, 

«  Mamitsopitsoka  »,  fouetter  à  coups  redoublés  : 
le  créole  dit  battebatté. 

«  Mandehandeha  » ,  aller  çà  et  là  :  le  créole  dit 
rôderâdé, 

2°  Du  redoublement  marquant  augmentation 
ou  diminution. 

«  Adala  »,  fou;  «  adaladala  »,  à  demi  fou.  Le 
créole  dit  fouca,  fou;  fou cafouca,  un  peu  fou. 

«  Fotsifotsy  »,  tirant  sur  le  blanc,  blanchâtre. 
Le  créole  dit  de  même  blancblanc,  rouierou:(e. 

Nota.  —  En  malgache,  la  prononciation  plus 
ou  moins  forte  et  les  gestes  qui  l'accompagnent 
indiquent  si  le  redoublement  signifie  augmenta- 
tion ou  diminution  de  force  *  ;  de  même  en 
créole.  Li  bétebéte  voudra  dire,  suivant  le  ton,  il 
est  un  peu  bête  ou  il  est  idiot. 

3°  Redoublement  marquant  le  comparatif  de  su- 
périorité. 

«  Boriso  ny  aboabo  »,  rognez  les  plus  longs;  le 
créole  dit  :  Coupe  morceau  ça  qui  longuelongue. 

4°  Un  nom  de  nombre  redoublé  signifie  un 
partage  en  ce  nombre. 

*  Grammaire  malgache  rédigée  par  les  missionnaires  catholiques  de  Ma- 
dagascar. 


90  LE    PATOIS    CREOLE. 

«  Irairay  »,  un  à  la  fois,  un  à  un;  «  folofolo  », 
dix  par  dix.  Le  créole  dit  de  même  Énéne,  disse- 
disse,  Mo  donc  éne  halle  douri/^  sissesisse  doumounde, 
Je  donne  une  balle  de  riz  par  six  hommes. 

Ces  exemples,  que  nous  pourrions  multiplier, 
suffisent  à  notre  thèse. 

Nous  ne  parlerons  que  pour  mémoire  du  redou- 
blement qui  crée  la  presque  totalité  des  mots  com- 
posant le  vocabulaire  de  la  première  enfance  :  baba, 
bobo,  dodo,  nannan,  nénéne,  tonton;  ce  procédé  de 
formation  est  tout  français,  mais  nous  constate- 
rons que  le  malgache  le  connait:  «  tsi-olonôlona  », 
«  tsi-zazazaza  »,  une  poupée;  «  tsi-tranotrano  », 
une  maisonnette  d'enfont;  «  ki-sambosambo  »,  un 
bateau  d'enfant,  etc. 

Presque  tous  les  noms  de  baptême  forment 
aussi  un  diminutif  par  redoublement:  Mimi,  Nini, 
Za:(a,  Paupaul,  Lili,  etc.;  mais  c'est  encore  là  du 
français. 

PLÉONASME. 

Le  pléonasme  est  nécessairement  familier  au 
créole,  qui  se  préoccupe  peu,  et  l'on  s'en  doute, 
de  distinguer  le  pléonasme  permis  de  la  battologie. 
Nous  avons  vu  :  Moiice  to  néne:^,  mouche-toi; 
Pégne  to  latéte,  peigne-toi;  Pose  to  lécorps,  repose- 


GRAMMAIRE.  9I 


toi;  de  même  on  dira  :  Mo  léreins  fére  mal  à  force 
béssebésse  enbas,  Les  reins  me  font  mal  à  force  de 
me  baisser.  Lève  li  làhaut,  Lève-le.  Mo  guéléguété, 
guétéguétéy  mo  allé,  Je  regarde,  regarde,  et  m'en 
vais,  etc. 

CATACHRÉSE. 

La  catachrèse  dit  hardiment  :  Li  éna  éne  couvai 
:(iment,  Il  a  une  jument.  Lafenéte  là  bon  mette  éne 
barrefére  dibois,  Il  serait  bon  de  mettre  une  barre, 
de  fer,  en  bois  à  cette  fenêtre.  Lardent  lor  trop 
ptit  morceau  dans  lamain,  lar:(ent  papier  cornent 
plime  dans  poce,  La  monnaie  d'or  tient  trop  peu 
de  place  dans  la  main,  les  billets  ne  pèsent  pas  plus 
qu'une  plume  dans  la  poche.  So  tripes  cocombe, 
Les  tripes  du  concombre,  etc. 

Le  mot  ba^ar  traduit  le  français  marché,  halle; 
une  chanson  dit  :  Samy,  allé  ba^ar  aceté  mangue 
vert  napas  lâyau,  Samy,  allez  au  bazar  acheter  des 
mangues  vertes  sans  noyau.  Ba:(ar  a  en  plus  le 
sens  particulier  de  légumes,  fruits.  —  Ex.  :  Li 
té  envoyé  moi  éne  pagné  ba^^ar,  Il  m'a  envoyé  un 
panier  de  légumes.  Li  plante  ba^ar^  Il  plante  des 
légumes,  etc. 

Marron,  noir  esclave  en  fuite.  Le  mot  est  de- 
venu qualificatif  de  toutes  les  espèces  d'animaux  et 


92  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


de  plantes  qui  se  sont  soustraites  à  la  domestica- 
tion, ou  qui  sont  restées  sauvages,  alors  que  leurs 
congénères  se  sont  apprivoisées.  —  Ex.  :  Cocon 
marron,  cabri  marron,  çatte  marron,  café  marron, 
tabac  marron*,  etc. 

ONOMATOPÉE. 

La  plupart  des  mots  créés  par  le  créole  Tont  été 
par  voie  d'harmonie  imitative  :  un  peuple  d'en- 
fants devait  recourir  tout  naturellement  à  cette 
méthode  instinctive  et  ne  pas  chercher  mieux  que 
la  reproduction  pure  et  simple  du  son  perçu  par 
Toreille.  Mieux  qu'une  théorie,  les  exemples  sui- 
vants témoigneront  du  goût  inné  de  nos  noirs 
pour  cette  représentation,  à  l'aide  de  la  parole  hu- 
maine, des  bruits  et  des  voix  inarticulées. 

«  É7ie  nénéne  aile  dans  bassecour  sembe  éne  piiit 
«  Une  bonne  d'enfant  va  dans  une  basse-cour 
dans  so  Ubras.  Li  sacoiiye  paquet  laclés.  Avlà  coq 
avec  un  petit  enflmt  dans  ses  bras.  Elle  secoue  un 
crié:  coupe  so  licou,  coupe  so  licou;  canard  dimandé: 
paquet  de  clefs.  Voilà  le  coq  qui  crie  :  coupe  son 


*  Entre  la  plante  sauvage  et  la  plante  domestique  il  n'y  a  le  plus  souvent 
aucune  parenté  :  le  créole  ne  sait  pas  la  botanique. 


GRAMMAIRE.  93 


quand,  quand,  quand,  quand?  cabri  dire:  dimain, 
cou,  coupe  son  cou;  le  canard  demande:  quand, 
dimain,  dimain  ;  Mf  dire  :  manman!  manman!  pi- 
quand,  quand,  quand?  le  cabri  dit:  demain,  de- 
:(on  chanté:  mo  croire  toudebon  même,  mo  croire 
main,  demain;  le  bœuf  dit  :  manman!  manman! 
toudebon  même;  canard  manille  dire:  ahwouah! 
le  pigeon  chante  :  je  crois  que  c'est  pour  tout  de 
ahwouah!  cocon  grogné:  houn!  houn!  houn!  » 
bon  même,  je  crois  que  c'est  pour  tout  de  bon 
même;  le  canard  manille  dit:  je  t'en  moque,,  je 
t'en  moque!  le  cochon  grogne  :  oui!  oui!  oui!  » 

Cela  se  raconte  et  se  mime  à  nos  tout  petits 
enfants,  et  la  bonne  foi  de  l'auditeur  fait  l'imita- 
tion suffisante.  Comment  un  baby  ne  se  tiendrait- 
il  pas  pour  satisfait  quand,  l'asseyant  au  bout  de 
son  genou,  la  nénène,  qui  le  fait  sauter  de  plus  en 
plus  haut,  lui  dit  :  Zanimaux  chaquêne  so  ma- 
gnêre  galoupê;  bourique,  tiquiti,  tiquiti,  tiquiti; 
milet,  tocoto,  tocoto,  tocoto;  couvai,  tacata,  tacata, 
tacata*.  Cela  rappelle,  quoique  d'un  peu  loin  et 
à  meilleur  marché,  le  «  quadrupedante  putrem...  » 
Le  nombre  y  est,  sinon  l'art.  Donc  :  Lavoix  pin- 


*  Les  animaux  ont  chacun  leur  manière  de  courir:  l'âne...  le  mulet...  le 
cheval. 


94  LE    PATOIS   CRÉOLE. 


tade  cloquecloqué  cornent  lassiette  cassée,  La  voix  de 
la  pintade  a  des  bruits  d'assiette  cassée  ;  le  ben- 
gali, à  cause  de  son  gazouillemeat  menu,  est  :(o:(o 
quinquin  ;  une  vieille  voiture  qui  sonne  la  fer- 
raille est  éne  car  car  y  du  nom  donné  à  la  cré- 
celle dont  se  servent  les  gardes  pour  appeler  du 
secours.  *  • 

Un  méchant  fusil  dont  le  chien  fait  plus  de  bruit 
que  de  besogne  est  éne  cadenas;  un  bègue  est 
éne  gaga. 

On  pêche  l'anguille  à  l'aide  d'un  court  bâton 
armé  d'un  hameçon;  on  introduit  l'engin  entre 
les  roches  de  la  rivière  pour  s'assurer  de  la  pré- 
sence du  poisson;  le  fer,  en  frôlant  la  pierre,  fait 
un  petit  bruit  sourd  :  cela  s'appelle  lapéce  touc- 
touc  ;  d'où  :  Li  té  fére  touctouc  av  moi,  Il  a  voulu 
me  sonder. 

On  excite  les  chiens  à  l'aide  d'une  façon  d'in- 
terjection particulière,  hshs.  Donc  :  Li  même  qui 
fére  hshss  dans  ça  :(affére  là,  C'est  lui  qui  dans 
cette  affaire-là  verse  de  l'huile  sur  le  feu. 

Fére  guidiguidi  ou  fére  digdig,  c'est  chatouil- 
ler :  Li  éna  éne  coulou  enbas  digdig,  Il  a  un  clou 
sous  l'aisselle  ;  l'aisselle  étant  une  des  parties  du 
corps  les  plus  sensibles  au  chatouillement. 

Quelquefois  le  son  a  la  prétention  non  plus  de 


GRAMMAIRE.  95 


rappeler  le  son,  mais  de  traduire,  de  peindre  l'idée. 
Li  gnangnan,  il  est  indolent  et  mou.  Éne  catacata, 
une  coquette.  Éne  grand  balalame,  un  grand  dé- 
gingandé, bras  ballants.  Li  quémequéme ,  il  est 
embarrassé.  Zautes  fére  sapsap  *,  ils  flirtent,  ils 
échangent  ces  menues  avances  d'une  aflection  nais- 
sante. 

Manimani,  c'est  la  vibration  de  la  lumière,  le 
miroitement  d'une  surface  réfléchissante.  L'eau 
sous  le  soleil,  Dileati  dans  soléye  fére  Ii:(iés  mani- 
mani. Le  sable  blanc  de  la  plage,  la  poussière  dans 
un  rayon  de  lumière  font  manimani.  Et  par  exten- 
sion ,  manimani  est  devenu  mirage,  illusion  : 
Censé  vous  té  voir  ;  vous  li:(iés  qui  té  manimani, 
Vous  avez  vu  soi-disant;  mais  ce  sont  vos  yeux 
qui  étaient  «  manimani  **  »  ; 

Mon  coco,  mon  ou  ma  chérie.  Une  chanson  dit  : 
To  liT^iés  :(oli,  coco,  to  fére  lemharras.  Tes  yeux 
sont  jolis,  ma  chérie,  tu  fais  tes  embarras. 

Mounanmounan,  c'est  le  diable. 

Granfougné,  c'est  égratigner,  etc.,  etc. 


*  Peut-être  du  malgache  «  safsaf  »,  caresser. 

**  «  Manimani  »,  verroterie  de  Venise,  bleu  clair  opaque,  qui  se  délivre 
par  brasse  pour  faire  des  colliers,  objet  d'échange  avec  les  Papous.  Il  y  a  là 
au  moins  une  analogie  curieuse. 


96  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


AUTRES   FIGURES. 

On  reconnaitra  facilement  les  autres  tropes,  hy- 
pallage,  métaphore,  métonymie,  etc.,  dans  les 
modifications  que  le  créole  a  fait  subir  au  sens  des 
mots  français  suivants  : 

Amarré,  battre  ;  c'est  l'antécédent  pour  le  con- 
séquent. Mais: 

Gratté ,  démanger,  c'est  le  conséquent  pour 
l'antécédent.  De  même  : 

Levé,  c'est  réveiller.  Dourmi,  c'est  coucher. 
Ainsi  :  Mo  té  levé  mes  mo  té  encore  dourmi,  J'é- 
tais réveillé,  mais  j'étais  encore  couché. 

Éne  bouquet,  une  fleur.  Donc,  éne  paquet  bou- 
quet, un  bouquet;  éne  pied  bouquet,  un  plant  de 
fleur.  De  même: 

Éne  colier,  une  perle.  C'est  le  tout  pour  la  par- 
tie. Mais  : 

Moulin,  Sucrerie.  C'est  la  partie  pour  le  tout. 
De  même  : 

Pilon,  mortier.  Donc,  pour  le  pilon  lui-même, 
c'est  bâton  pilon.  De  même  encore: 

Lapompe,  fontaine. 

Lin:(e,  vêtements.  Mo  lin:(e  drap.  Mes  habits 
de  drap. 


GRAMMAIRE.  97 


En  voici  d'autres  : 

Guété,  regarder  dans  tous  les  sens  du  mot. 

Trouvé  y  voir.  Mo  té  trouve  li  dans  ma  lÏT^iés,  Je 
l'ai  vu  de  mes  yeux.  Mo  napas  trouve  clére,  Je  ne 
vois  pas  clair. 

Rôdé,  chercher. 

Fané,  répandre,  éparpiller.  Il  nous  vient  du 
temps  où  la  canne  n'avait  pas  chassé  de  notre  sol 
toutes  les  cultures  européennes.  Mo  disang  fané. 
Mon  sang  circule. 

Aspéré,  attendre. 

Soulagé,  assister.  Dieu  vous  assiste  !  Bondié  sou- 
lage! 

Mariné,  penser,  réfléchir,  méditer.  Ça  qui 
dourmi  napas  marine  man:(é,  Celui  qui  dort  ne 
songe  pas  à  manger. 

Enga:(é,  inviter. 

Envoyé,  jeter.  Napas  envoyé  couderoces,  Ne  je- 
tez pas  de  pierres. 

Çapé,  sauver  aussi  bien  qu'échapper.  Bon  ba- 
gout cape  lavie,  Une  parole  adroite  sauve  son 
homme. 

Frété,  emprunter  aussi  bien  que  prêter.  Frète  li 
ça  qui  vous  hisoin,  Empruntez-lui  ce  qu'il  vous 
faut. 

Flime,  poil  ou  plume.  So  plime  mo  bourique  té 

PAT.  CR.  ç 


98  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


pour  prend  dijé  av  ça  soléye  là,  Le  poil  de  mon  âne 
allait  prendre  feu  sous  ce  soleil-là. 

ÇariT^é,  habiller,  vêtir.  Pitit  là  tout  ni,  aile  çan:(e 
li,  Cet  enfant  est  tout  nu,  allez  l'habiller.  D'où  le 
substantif  éne  réçan^ie,  un  habillement  complet. 

Éne  bombarde,  une  ruche. 

Quartier,  casernes.  Laporie  quartier,  la  porte 
des  casernes,  et  par  métaphore,  une  grande  bou- 
che sans  dents. 

Li  pique  coricolo ,  il  rougit.  Le  français  très- 
familier  dit  «  piquer  un  coup  de  soleil  »  ;  le  créole 
a  choisi  pour  son  image  la  crête  du  coq. 

Mo  naplis  éna  çapeau  dans  mo  lacase,  je  n'ai 
plus  de  chapeau  dans  ma  case.  Je  suis  veuve,  je 
n'ai  plus  de  protecteur.  La  femme  en  ce  temps-là 
ne  portait  que  le  paliaca,  Iç  chapeau  était  l'apanage 
de  l'homme,  le  chapeau  noir  à  haute  forme;  on 
sait  le  rôle  capital  qu'il  joue  dans  le  faste  des  petits 
rois  nègres  du  Gabon. 

To  fine  marce  dans  difé,  to  fine  bourlé,  tu  as 
marché  dans  le  feu,  tu  t'es  brûlé;  ce  qui  veut  dire: 
Tu  t'es  sali  le  pied  dans  des  ordures.  Un  euphé- 
misme analogue  fait  dire  : 

Pend  gare,  couteau  divant  toi,  prends  garde,  un 
couteau  est  devant  toi;  ce  couteau  est  une  ordure. 

Les  vieux  noirs  distinguaient  sévèrement  éne 


GRAMMAIRE.  99 


malade  de  éne  mal;  la  première,  la  maladie  avouable, 
l'autre,  qui  doit  rester  secrète.  Ils  avaient  de  même 
proscrit,  comme  malsonnant,  le  mot  graine,  au 
point  de  dire  lamigrain  pour  la  migraine.  Ces  dé- 
licatesses s'efFacent. 

Cassé,  outre  le  sens  du  français,  a  dix  accep- 
tions : 

Li  casse  enfin,  il  est  vêtu  de  beaux  habits  neufs; 

Nous  té  parié  lacourse,  mo  té  casse  li,  nous  avons 
parié  à  qui  courrait  mieux,  je  l'ai  battu; 

Zautes  casse  larac,  ils  boivent  de  l'arac  à  plein 
verre; 

Li  casse  bancal,  il  boite,  etc.  Nous  le  rencon- 
trerons dans  nombre  de  locutions. 

En  résumé,  partout  où  il  le  peut,  le  créole  met 
une  imagé,  et,  s'il  a  le  choix,  il  la  préfère  violente 
et  crue.  Le  répertoire  des  jurons  nous  fournirait 
tout  un  arsenal  de  preuves  auxquelles  nous  renon- 
çons volontiers. 

PROCÉDÉS  qu'emploie  LE  CRÉOLE   POUR  CRÉER 

DES    MOTS. 

En  outre  de  l'harmonie  imitative  que  nous  avons 
vue  à  l'œuvre,  l'analogie  a  aussi  guidé  le  créole 
dans  la  création,  parfois  heureuse,  de  mots  étran- 


100  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

gers  au  français,  mais  le  rappelant  dans  leur  ter- 
minaison ou  leur  composition. 

Mo  déhaïe  li  morceau,  je  commence  à  le  haïr 
moins. 

Li  napas  vlé  décessé,  il  ne  veut  pas  cesser. 

Mo  napas  capave  délargue  li,  je  ne  puis  le  dé- 
nouer. 

Mo  dibouté,  je  suis  debout. 

Ça  senti  pi,  cela  pue. 

Ène  gauçard,  un  gaucher. 

Éne  coutirié:(e,  une  couturière. 

Mo  dans  ladoutance,  je  suis  dans  le  doute. 

Aspére  lafinition  ^histoire ,  attendez  •  la  fin  de 
l'histoire. 

Asse:(^  causé,  lacrace  même  naplis,  assez  causé, 
tu  n'as  même  plus  de  salive. 

Éne  cotomaïe.  C'est  le  réceptacle' des  grains  du 
maïs,  à  cause  de  la  sensation  qu'en  donne  le  tou- 
cher (un  coton  de  maïs). 

Ène  babamaïe.  C'est  l'épi  encore  dans  sa  gaine, 
comme  un  nouveau-né  enveloppé  de  ses  langes. 

Conseyére  napas  peyére,  le  conseiller  n'est  pas 
le  payeur. 

Éne  fautére,  un  coupable,  celui  qui  a  commis 
la  faute. 

Éne  embarratére,  un  faiseur  d'embarras. 


GRAMMAIRE.  lOI 


Éne  t ar dater e,  celui  qui  tarde  (retardataire). 

Éne  bouéiére,  un  poisson  qui  joue  avec  l'appât 
Qahouété)  sans  avaler  l'hameçon. 

Brouilla:(e,  brouillamini. 

Ronda:(e,  enclos  circulaire  en  palissades. 

Pariu/^e,  pari,  gageure. 

Tricmardaie ,  agissements  malhonnêtes;  Éna 
tricmarda:(e  dans  ça  :(affére  là,  il  y  a  du  louche 
dans  cette  affaire. 

Ène  hitaqiwis,  un  campagnard  grossier  (de  hita- 
tion,  habitation  au  sens  de  campagne). 

Êne  taquére,  un  homme  qui  attaque  sur  le  grand 
chemin. 

Zautes  té  affrone  moi,  ils  m'ont  fait  un  affront. 

Çarite  moi  éne  cace,  faites-moi  la  charité  d'un 
cache.  Nous  en  rencontrerons  bien  d'autres  aux 
Locutions. 

Quelquefois,  plusieurs  mots  français  ont  con- 
couru à  la  formation  du  mot  créole. 

Éne  bondiébénisse,  un  éternuement  (Dieu  vous 
bénisse). 

Moicassetoi  est  un  des  synonymes  d'arac  (je  te 
casse). 

Çava  traduit  rigoureusement  le  mot  santé  (com- 
ment ça  va-t-il?). 

Prend  nouvelles  so  çava,  prenez  des  nouvelles  de 


102  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

sa  santé.  D'un  moribond  on  dira  :  Naplis  énaçava 
av  liy  ce  qui  est  plus  facile  à  comprendre  qu'à 
traduire. 

Enfin,  certains  mots  ont  une  origine  historique. 

Éne  condé,  un  mouchoir  attaché  autour  de  la 
tête.  Le  mot  nous  vient  de  l'Inde  française  et  la 
tradition  (à  Maurice  s'entend)  attribue  cette  coif- 
fure de  nuit  au  vainqueur  de  Rocroi.  Ce  serait  un 
pendant  illustre  à  la  casquette  du  père  Bugeaud. 

Éne  ketly,  une  ketly,  c'est  une  coiffure  faite  de 
deux  longues  tresses  flottantes  (quelque  Suissesse). 

Éne  quaisain,  encore  une  coiflfure,  à  bandeaux 
bouffants  celle-ci  (du  nom  d'une  cantatrice  qui  fut 
célèbre  à  Maurice  il  y  a  environ  quarante  ans). 

Éne  marengo,  un  très-gros  navire  (de  l'impres- 
sion produite  sur  nos  pères  par  la  victoire  de  Bo- 
naparte). 

Éne  madameséri,  un  poisson  rouge,  cyprin  de 
Chine  (du  nom  de  M.  Céré  qui  l'introduisit  à 
Maurice). 

Bévilacoua,  nom  d'une  plante  aquatique  à  la- 
quelle le  docteur  Boileau  imposa  la  traduction  ita- 
lienne de  son  nom,  etc. 

L'allitération  et  l'onomatopée  ont  dû  contribuer 
à  la  formation  de  mots  comme  : 

Soursouris,  chauve-souris;  Li  néque fraillef aillé 


GRAMMAIRE.  IO3 


(de  fourailler),  il  cherche  partout;  Ène  louloup, 
un  loup  ;  Éne  :(p:(o,  un  oiseau;  Éne  catecate  (mets 
fait  de  racines  de  magnoc  coupées,  en  quatre?); 
Éne  roubarouha  (maïs  moulu,  brèdes  et  viande  sa- 
lée), etc.,  etc. 

Tous  les  jours,  nous  l'avons  dit,  le  créole  fait 
au  français  des  emprunts  nouveaux;  mais  souvent, 
et  surtout  s'il  s'agit  d'idées  abstraites  qu'il  ne  com- 
prend que  vaguement,  il  donne  au  mot  français 
une  acception  si  imprévue  qu'on  serait  tenté  de  se 
croire  en  présence  d'une  création  nouvelle.  —  Ex.  : 
Acouté-li  fire  loratére  av  Za:(a,  Écoutez-le  fiaire 
l'orateur  avec  Élisa;  id  est  «  pousser  sa  pointe  ». 
Cette  vieille  est  boiteuse  parce  qu'elle  a  eu  lafiéve 
barbouillé,  le  barbier. 

Mais  ce  sont  là,  pour  la  plupart,  des  inventions 
toutes  personnelles,  dont  nous  ne  pouvons  tenir 
compte.  Rien,  du  reste,  de  plus  étrange  que  d'en- 
tendre (dans  un  de  leurs  bals,  par  exemple)  les 
:(énes  ^ens  et  les  :(énes  filles  s'essayer  au  français,  la 
seule  langue  de  la  bonne  compagnie  au  camp 
Yolof  comme  à  Saint-Pétersbourg.  «  Dans  la  valse, 
ça  viré  là  même  qui  est  agriabe,  mes  domaze  la 
çalére  est  sifFocant.  »  Et  cette  autre  d'un  infortuné 
accusé  d'avoir  volé  des  poules  et  risquant  cette  dé- 
fense :  «  Mais,  Msié  le  Zize,  qu'est-ce  que  voulez 


104  LE   FATOIS   CREOLE. 

que  ze  fais;  mes  parents  vient  me  voir,  i  faut  bien 
que  ze  les  donne  à  manzer  *  !  » 


PHONÉTIQUE. 

La  prononciation  dépendant  de  la  structure  de 
l'appareil  vocal,  et  cette  structure  variant  avec  les 
races,  il  nous  faudrait,  pour  être  complet,  montrer 
ce  que  devient  chacun  des  sons  du  français,  sui- 
vant que  cherche  à  le  traduire  un  Malgache,  un 
Mozambique,  un  Cafre,  un  Indien  de  Calcutta, 
de  Madras  et  de  Bombay,  un  Chinois,  voire  un 
Anglais,  un  Allemand,  etc.  On  nous  saura  gré  de 
ne  pas  songer  à  le  faire.  Nous  nous  limiterons  à  la 
prononciation  moyenne,  telle  que  l'ont  faite,  avec 
le  temps,  nos  anciens  noirs  affranchis,  au  fur  et  à 
mesure  que  disparaissaient  entre  eux  les  différences 


*  Note  sur  les  figures. 

Nous  n'avons  rien  dit  de  l'ellipse.  Bornons-nous  à  noter  que  : 

jo  Dans  la  conjugaison  elle  supprime  souvent  les  formes  auxiliaires,  ainsi  : 
Dire  H  mo  a  bien  content,  est  le  futur,  Dites-lui  que  je  serai  bien  content,  ou 
le  conditionnel  que  je  serais  bien  content,  par  ellipse  de  té  ; 

20  Le  verbe  éna,  avoir,  est  très-souvent  sous-entendu,  surtout  dans  les 
propositions  négatives  :  Lalangtte  napas  le\os,  La  langue  n'a  pas  d'os  ;  Mo 
napas  lamotte'e,  je  n'ai  pas  d'argent. 


GRAMMAIRE.  IO5 


originelles  les  plus  saillantes.  Eux  seuls,  du  reste, 
sont  fondés  à  revendiquer  le  créole  comme  leur 
patrimoine,  puisque  seuls  ils  n'ont  jamais  eu  d'au- 
tre langue  à  leur  service. 

Voici,  cependant,  pour  les  curieux,  quelques 
indications  sommaires  sur  la  façon  de  prononcer 
particulière  aux  diflférentes  races  noires,  dont  se 
compose  la  population  créole.  C'est  d'abord  un 
vieux  Mozambique,  nommé  Schongor^  qui  va  nous 
dire  un  des  épisodes  de  sa  jeunesse;  nous  nous  ef- 
forcerons de  conserver  à  son  récit  sa  prononciation 
et  sa  physionomie  : 

«  Mo  té  nouar  mchié  Gamhrtéché;  mo  il  gardjé 
«  J'étais  noir  de  Monsieur  Gambriesse;  je  gar- 
mayoco.  Tout  lé  djiou  mo  paché  divant  poulaîé  pou 
dais  le  manioc.  Tous  les  jours  je  passais  devant  le 
allé  dans  mo  louvradjé;  tout  lé  djiou  mo  djouinde 
poulailler  pour  aller  à  mon  ouvrage;  tous  les  jours 
éne  papa  dinde.  Couh!» 
je  rencontrais  un  dindon  énorme.  Couh!  » 

Il  reste  dix  secondes  sur  cette  exclamation,  que 
nous  traduirions  par  «  bonne  affaire!  »,  puis  il 
secoue  la  tête  et  reprend  : 

«  Hou  cône,  Mchié,  qui  li  dire  moa  cha  dinde 

«  Savez-vous,  Monsieur,  ce  qu'il  me  disait  -ce 

làl  Schongôr,  mandjé  mâa,  mandjé  môa,  mandjé 


I06  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

dinde -là?  Schongor,  mange-moi,  mange-moi, 

mâal 

mange-moi  ! 

«  Hou  cône,  Mchié:  dipis  mo  djenfant  mo  toud- 
«  Vous  savez.  Monsieur  :  depuis  que  j'étais  en- 
jiou  gagné  bon  léquiére:  mo  napas  content  tendjié 
fant  j'ai  toujours  eu  bon  cœur  :  je  n'aime  pas  à 
doumoundou  dimandjé  chouvent  quiquichojo.  Pou 
entendre  du  monde  demander  souvent  quelque 
fai  H  plaidji  mo  coupe  cho  licou,  mo  mette  li  dans 
chose.  Pour  lui  faire  plaisir  je  coupe  son  cou,  je  le 
mamitté,  mo  mandjé  li. 
mets  dans  la  marmite,  je  le  mange. 

«  Lendimé,  Mchié  Gambriéche,  mo  schéfe,  li  at- 
«  Le  lendemain.  Monsieur  Gambrièce,  mon 
trapo  moa,  li  dimando  moa  coment  mo  fini  volor  cho 
chef,  il  m'attrape,  il  me  demande  comment  j'ai 
dindo.  Mo  di  li  :  Mchié,  mo  napas  fini  vola,  mo 
volé  son  dinde.  Je  lui  dis  :  Monsieur,  je  n'ai  pas 
fini  fai  li  plaidji;  li  même  dimandjé  moa  como 
volé,  je  lui  ai  fait  plaisir;  lui-même  me  demandait 
cha  :  Schongor,  mandjé  moa,  mandjé  moa,  mandjé 
comme  ça  :  Schongor,  mange-moi,  mange-moi, 
moa. 
mange-moi. 


GRAMMAIRE.  I07 


«  Mchié  Gamhriéche  so  léquiére  dû,  napas  cornent 
«  Monsieur  Gambrièce  son  cœur  était  dur,  pas 
môa!  Li  apélé  doumounde:  Tchionbô  mâa  cha  noire 
comme  moi  !  Il  appelle  du  monde  :  Attrapez-moi 
là,  mété  li  làhaut  léchiéU,  flanqué  li  schinquante 
ce  noir-là,  mettez-le  sur  l'échelle,  flanquez-lui  cin- 
coups  doufouéte. 
quante  coups  de  fouet. 

Il  secoue  de  nouveau  la  tête  pendant  une  bonne 
minute.  Puis,  tandis  que  sa  main  gauche  reste  at- 
tachée à  l'échelon  au-dessus  de  sa  tête,  son  bras 
droit  frappe  à  grands  coups  et  ses  doigts  font  son- 
ner le  fouet;  il  secoue  la  tête,  il  gémit  sourde- 
ment. Enfin,  il  arrive  au  terme  du  supplice  et  re- 
prend, les  yeux  pleins  de  larmes  : 

«  Cha  napas  doumounde  cha  djenche  lautrofois 
«  Ce  n'était  pas  du  monde  ces  gens  d'autrefois 
là!  Grand  merchi  lareiné,  grand  merchi  li  même 
là!  Grand  merci  la  reine,  grand  merci,  elle-même 
Bondjié  !  Dichang  chourti  dans  mo  lédos.  — 
est  le  bon  Dieu  !  Le  sang  sortait  de  mon  dos.  — 
«  Tchiombo  piment  enchambre  dichél,  mété  dans 
«  Prenez  du  piment  avec  (ensemble)  du  sel,  met- 
«  bléchi  là  »  ,  Mchié  Gambriéche  caudjé.  Lhéré 
«  tez-les  dans  ces  blessures-là  »,  dit  (cause)  Mon- 


Io8  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


là,  Mchié,  dil  di!  dil  dil..,  dil  di!  di!  dil... 
sieur  Gambrièce.  A  cette  heure-là.  Monsieur,  di  ! 
dil,,.  » 
di!  di!  di!...  di!  di!  di!  di!...  di!...  » 

Et  il  se  baisse,  se  redresse,  se  tord,  trépigne  et 
pleure,  pour  faire  comprendre  Thorrible  cuisson 
qu'il  endurait. 

Cela  est  prononcé  de  la  gorge  et  des  dents,  à 
mâchoires  serrées;  les  r  sont  grasseyés  et  à  peine 
sensibles;  Ye  muet,  aflfecté  par  la  voyelle  voisine, 
oscille  entre  â  et  o;  le  débit  est  lourd  et  traînant. 

Chez  le  Malgache,  au  contraire,  IV  vibre  et 
roule;  le  son  est  plus  ouvert  et  la  parole,  qui  va 
par  saccades,  coupe  la  phrase  par  menus  tronçons 
et  supprime  nombre  de  lettres. 

Les  Indiens  de  toute  provenance  ont  bientôt 
fait  d'apprendre  le  créole,  qu'ils  prononcent  au 
bout  de  quelque  temps  sans  en  altérer  la  physio- 
nomie d'une  façon  particulièrement  originale. 

Seul,  le  Chinois  échoue  toute  sa  vie  devant  cer- 
taines articulations  qu'il  est  impuissant  à  obtenir 
de  ses  organes  rebelles;  l'r  surtout  lui  est  interdit. 
Tout  le  monde  connaît  à  Maurice  le  dialogue  de 
la  femme  anglaise  et  du  boutiquier  chinois  :  «  I 
want  some  cheese,  get  you?  —  Tchi!  Tchiou!  qui 
çaça  tchi,  tchiou?  »  La  femme,  qui  a  découvert  le 


GRAMMAIRE.  IO9 


fromage,  le  lui  montre  du  doigt;  et  le  Chinois, 
plaisantant  l'étrangère  sur  son  ignorance  de  la  lan- 
gue: «  Tchi,  Tchiou,  ou  nqpas  capa  causé  :  poloma  !  y> 
De  notre  vocatif  «  camarade  »  ils  ont  fait  camala, 
et  c'est  le  nom  dont  les  ont  baptisés  nos  petits 
créoles  créolisants.  A  Maurice,  comme  partout  où 
ils  émigrent,  ils  ont,  par  don  spécial,  conquis  le 
monopole  du  commerce  de  détail,  et  «  chinois  » 
devient  insensiblement  synonyme  d'épicier  :  Li 
fine  éne  lahoutique  cinois,  Il  tient  une  boutique 
d'épicier. 

Revenons  au  parler  moyen  dans  l'intérieur  du- 
quel nous  signalerons  les  différences  les  plus  sail- 
lantes d'une  prononciation  qui,  n'étant  pas  fixée 
par  l'écriture,  varie  sensiblement  d'homme  à 
homme. 

VOYELLES. 

Ce  sont  nos  voyelles  françaises;  mais 
E  muet,  au  son  de  le,  de,  devient  /  et  quelque- 
fois ou.  —  Ex.  :  demain,  dimain;  chemin,  cimin; 
cheval,  couvai;  genou,  :(ounou. 

E  ouvert,  ai,  ei  ouverts  deviennent  é,  ou  plutôt 
un  son  intermédiaire  entre  è  et  é,  mais  plus  voisin 
de  ce  dernier,  ce  qui  nous  l'a  fait  adopter  pour 


IIO  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

notre  orthographe.  —  Ex.  :  tête,  tête.  Faire,  fére. 
Peigne,  pégne  *  ou  mieux  peingne. 

U  manque  et  devient  i,  plus  rarement  ou.  — 
Ex.  :  du  sel,  disél.  Une  plume,  éne plime.  Du  riz, 
douri:^^.  Jurer,  :(ouré. 

Y  nous  l'avons  conservé  pour  figurer  surtout  / 
mouillé.  —  Ex.  :  soleil,  soUye. 


DIPHTHONGUES. 

Ai,  ei  ouverts  deviennent  é.  — Ex.  :  une  plaine, 
éne  lapléne;  j'ai  de  la  peine,  mo  éna  lapéne.  Devant 
gn,  un  autre  n.  —  Ex.  :  baigner,  baingné;  plain- 
dre, plaingné. 

Eu  devient  é,  —  Ex.  :  heureux,  héré;  queue, 
laquée;  j'ai  peur,  mo  père. 

Oi  garde  le  plus  souvent  le  son  otia  du  français. 
—  Ex.  :  ce  soir,  àsoir;  un  noir,  éne  noir,  boire, 
voir.  Mais  quelquefois,  c'est  le  vieux  son  oué.  — 
Ex.  :  une  boîte,  éne  bouéte;  de  la  toile,  latouéle; 
une  voile,  éne  lavouéle. 


*  Une  oreille  française  s'est  bientôt  aperçue  de  notre  prédilection  pour  Ve 
fermé.  Nos  Léonores  de  salon  chantent  volontiers  «  O  mon  Fcrnand,  tous 
les  biens  de  la  tcre  »  ;  nous  disons  un  secré,  un  bouqué,  voire  un  bouqué  de 
rases. 


GRAMMAIRE.  III 


Nota.  —  Un  fouet,  éne  fouéte;  un  aloès,  éne  la- 
loua  :  Faites -moi  une  mèche  pour  mon  fouet 
avec  de  l'aloès,  F  ère  éne  touce  pour  ma  fotiéte  av  la- 
loua. 

Un  devient  éne,  —  Ex.  :  un  œuf,  éne  di:^éf; 
chacun,  çaquéne, 

Ui  devient  i  ou  bien  oui.  —  Ex.  :  lui,  //;  la 
pluie ,  laplie  ;  aujourd'hui ,  alourdi  ou  :(ourdi. 
L'huile,  dilhouile;  le  suif,  disouif.  Rarement  ou: 
cuisine,  cousine. 

Ou  persiste.  —  Ex.  :  nous,  vous  ;  un  tourlou- 
rou,  éne  trouloulou.  Cependant  soucoupe  est  si- 
coupe,  peut-être  parce  que  quelques  blancs  disent 
«  secoupe  ». 

CONSONNES. 

Les  mêmes  qu'en  français;  mais 

J  tl  g  doux  deviennent  ;ç.  —  Ex.  :  un  juge,  éne 
:(i:(e ;  ]\i\tSy  Ziles  ;  urgent,  lar:(ent;  manger,  man:(é. 

Ch  devient  ç.  —  Ex.  :  chambre,  laçambe;  chi- 
nois, cinois. 

R  se  grasseyé  au  point  de  s'éteindre  parfois  com- 
plètement. —  Ex.  :  Je  vais  le  chercher,  Mo  aile 
çace  li. 

Va  le  son  du  français.  —  Ex.  :  une  vavangue, 
éne  vavangue.  U  prend  quelquefois  le  son  du  w  an- 


112  LE    PATOIS   CREOLE. 

glais  fortement  aspiré.  —  Ex.  :  Gustave,  Guistaw. 
Quelquefois,  surtout  dans  le  pronom  vous  et  la 
forme  auxiliaire  va,  il  disparaît  complètement.  — 
Ex.  :  «  Qui  ou  afére?  Que  ferez-vous.^  » 

X  au  son  de  ks  devient  s,  —  Ex.  :  Je  ne  l'ai  pas 
fait  exprès,  Mo  napas  ti  fére  li  par  ésprés.  Au  son 
de  gs,  c'est  ;ç.  —  Ex.  :  François  Xavier,  François 
Zavier. 


MÉTAPLASMES. 

Nous  commençons  par  demander  pardon  au  lec- 
teur de  tous  ces  termes  qui  sentent  leur  collège  : 
leur  brièveté  nous  les  fait  employer  de  préférence 
aux  paraphrases  qu'il  nous  faudrait  pour  chacun 
d'eux. 

PROSTHÈSE. 

Nous  avons  vu  la  prosthèse  de  l'article  à  nom- 
bre de  substantifs;  puis  celle  de  l'adjectif  «  bon  » 
aux  noms  Dieu,  matin,  année. 

Deux  lettres  sont  prosthétiques  ;ç  et  w. 

La  prosthèse  du  ;ç  a  lieu,  en  général,  dans  les 
noms  qui,  commençant  par  une  voyelle,  ne  se 


GRAMiMAlRE.  II3 


sont  point  préfixés  l'article  :  histoire,  enfant,  image 
sont  :(histoire,  T^enfant,  :(ima:(e. 

L'ariicle  et  le  ;ç  prosthétique  disparaissent  et  re- 
paraissent devant  certains  noms,  en  vertu  d'une 
loi  d'euphonie  assez  mystérieuse.  Le  nom  «  pied  », 
partie  du  corps,  est  toujours  lipied;  mais  «  un  ar- 
bre »  est  tantôt  éne  pied  :(arhe,  tantôt  ine  lipied 
T^arhe.  Un  tamarinier,  Ène  pied  tambarin,  éne  li- 
pied tamharin.  Anguille,  houritte  sont  éne  :(angui, 
éne  ^ourite;  mais  la  pêche  à  l'anguille,  la  pêche  à 
l'houritte  sont  lapéce  angui,  lapéce  ourite,  etc. 

N  prosthétique  dans  name,  âme.  Habit  est  tan- 
tôt nhahit,  tantôt  :(habit, 

ÉPENTHÉSE. 

Tamarin,  tambarin;  tuer,  touYé;  secouer,  sa- 
couYé;  clou,  covlou;  trou,  tourou;  trouver,  tou- 
rouvé,  etc. 

Dans  les  sons  difficiles,  br,  bl;  cr,  cl;  dr,  dl, 
etc.,  souvent  la  prononciation  interpose,  plus  ou 
moins  rapidement,  suivant  l'agilité  des  organes, 
la  brève  de  la  voyelle  longue  qui  va  suivre.  Ainsi, 
au  lieu  de  «  crabe  »,  on  entend  plus  ou  moins 
nettement  carabe.  Plume,  pilime.  Étrangler,  tan- 
guèlé,  Embrevades,  bravades,  puis,  bàravades,  etc. 


114  LE   PATOIS   CREOLE. 

Cette  demi-voyelle  est  irès-sensible  dans  le  parler 
des  Indiens  de  Calcutta:  «  Bringèle,  hinrin:(éle.  » 

ÉPITHÉSE. 

En  voici  quelques  exemples  :  Un  nid  de  mou- 
ches, Éne  nique  mouces;  rester  coi,  déconcerté, 
reste  couac;  jouer  aux  dés,  :(oué  dades;  mais  un  dé 
à  coudre,  éne  lédé. 

APHÉRÈSE. 

La  suppression  de  la  première  syllabe  dans  les 
polysyllabes  est  très- fréquente,  surtout  quand  le 
son  initial  est  é. 

Aiguille,  gouïe,  plutôt  que  :(égoute.  Habitation, 
bitation,  plutôt  que  Ihabitation  et  :(habitation.  Ima- 
giner, mariné,  Écumer,  quimé,  d'où  :  écume,  la- 
quime.  Embrevades,  bravades,  bravâtes,  barvades, 
barvates,  et  même  baravates.  Lièvre,  iéve.  Atta- 
quer, taqué.  Attacher,  tacé.  OubUer,  blié.  Essayer, 
sayé.  Essuyer,  souyé.  Devenir,  vini.  Étourdir, 
tourdi.  Étonner,  tâné.  Écraser,  crasé.  Éteindre, 
tégné.  Enfoncer,  défoncer,  foncé.  Éreinter,  reinté. 
Déborder,  bordé.  Entendre,  tende.  Eviter,  vite. 
Préparer,  paré.  Écarquiller,  carquyé.   Éplucher, 


GRAMMAIRE.  II5 


plicé.  Étaler,  talé.  ESrontéyfronté.  Écorcher,  corcé. 
Étranger,  tran:(é.  Éclater,  daté.  Reposer,  posé. 
Écouter,  coûté,  ASùter^fité.  Éclabousser,  claboussé. 
Éborgner,  borgne.  Étrangler,  tranglé,  tanguélé. 
Retarder,  tardé, 

SYNCOPE. 

Araignée,  :(argnée,  T^ergnée,  Galoper,  galpé.  Élé- 
phant, :(alphant,  c'est  la  prononciation  des  Mo- 
zambiques  et  des  Cafres;  d'autres  disent  T^éléphant, 
Déjeuner,  di:(né.  Fruit  de  CythhrQ y  flistére,  plutôt 
que  flicitére.  Malabar,  tnalhar.  Pignon  d'Inde, 
piondinde.  Champignon,  çampion.  Goémon,  go- 
mon, 

APOCOPE. 

Bre,  bh  donnent  be.  —  Ex.  :  A  l'ombre,  enbas 
lombe.  Ensemble,  ensembe. 

Cre,  de  donnent  que.  —  Ex.  :  Encre,  lenque. 
Oncle,  lonque,  dans  le  style  soutenu  au  lieu  du  fa- 
milier tonton, 

Dre,  tre  donnent  de,  te,  —  Ex.  :  Tendre,  tende. 
Quatre,  quate, 

Gre,  gle  donnent  gue.  —  Ex.  :  Tigre,  tigue. 
Ongle,  T^ongue, 

Pre,  pie  donnent  pe.  —  Ex.  :  Propre,  prope. 
Simple,  simpe. 


Il6  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

Fre,  vre  donnent  fe,  ve.  —  Ex.  :  Coffre,  coffe. 
Fièvre,  fiéve. 

Fie  donne  fe,  —  Ex.  :  Giffle,  :(iffe.  Pantoufle, 
pantoufe. 

Nota.  —  Dans  les  verbes,  /  et  r  persistent  de- 
vant é  fermé  :  Je  souffle,  mo  soufié;  je  montre,  tno 
montré;  ils  disparaissent  devant  e  muet  :  Je  souffle 
le  feu,  mo  souffe  difé;  montre-lui  la  route,  monte  li 
cimin. 

Uste,  iste  donnent  isse.  —  Ex.  :  Auguste,  Au- 
guisse.  Palmiste,  palmisse. 

Asme  donnerait  asse;  cependant  «  cataplasme  » 
fait  indifféremment  cataplan  ou  cataplasse  :  Son 
asthme  l'a  repris,  je  lui  ai  mis  des  cataplasmes  sur 
l'estomac,  So  lasse  fine  levé,  mo  fine  pose  li  cata- 
plans  làhaut  so  lostoma. 

Une  apocope  bizarre  a  fait  de  «  maître  d'armes  » 
le  mot  médar,  devenu  synonyme  de  maître-passé  : 
C'est  un  habile  homme,  Éne  médar  même  ça! 
Quelques-uns  prononcent  médame. 

MÉTATHÉSE. 

Brûler,  hourlé,  Brèdcs  d'Angole,  brédes  gandole. 
Reculer,  arquilé.  Grenouille,  gournouïe.  Tourlou- 
rou,  trouloulou.  Fermer, /r^w^.  Esprit,  5/pnV.  Ex- 
cuser, siquisé.  Renifler,  arniflé. 


GRAMMAIRE.  II7 


Voici,  pour  compléter  cette  revue  sommaire, 
une  courte  liste  de  mots  où  la  substitution,  la 
transposition,  l'addition  ou  la  soustraction  des 
lettres  font  parfois  le  créole  bien  différent  du  fran- 
çais. 

Cimiquiére,  cimetière;  le  son  français  tié  est 
remplacé  par  le  normand  quié:  lamiquié,  l'amitié; 
tahaquiére,  tabatière,  etc.  ;  les  vieux  noirs  ne  pro- 
noncent pas  autrement.  Carquilé,  calculer.  Lôyau, 
noyau.  Banoir,  bois  noir.  Tiommbô,  tiens  bon.  Co- 
lombe, économe.  Lanwquié,  la  moitié. 

Dans  ces  premiers,  le  français  se  reconnaîtrait 
encore  à  la  rigueur,  mais  en  voici  d'autres  : 

Tralé,  traîner.  Sipité,  disputer.  Éne  misquié,  un 
demi-setier.  B  ciment  ère,  parlementaire.  Sicour,  se- 
cours et  obscur  :  Té  comence  sicour  sicour,  Il  com- 
mençait à  faire  obscur.  Zambour:^oi,  jamrosa. 
Laliane  batatran,  liane  de  la  patate  à  Durand. 
Soussequéle,  aisselle.  Zambèque,  croc-en-jambe. 
Sour souris,  chauve-souris. 

ALLITÉRATION. 

Nous  devons  constater  combien  l'allitération  a 
de  charme  pour  l'oreille  noire.  Elle  seule  peut  ex- 
pliquer, sinon  justifier,  des  dictons  comme  ceux- 


Il8  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

ci  :  Ça  qui  boudé  man:^e  hotidin,  Celui  qui  boude 
mange  du  boudin.  Ça  qui  en  colère  colle  en  1ère, 
Celui  qui  est  en  colère  colle  en  l'air.  Msié  Martin 
amarre  dithym ,  Monsieur  Martin  amarre  du 
thym.  C'est  elle  qui  a  fait  les  mots  :  Sour souris, 
chauve-souris.  Trouloulou,  tourlourou.  Bilbloqué, 
bilboquet.  C'est  elle  qui  fait  l'attraction  de  la 
voyelle  tonique  sur  l'atone  qui  précède,  dans  les 
mots  :  Gournoute ,  grenouille.  Siquise,  excuse. 
Frémi,  fermer.  Siprit,  esprit.  Dohors,  dehors,  etc. 
C'est  elle  enfin  qui  préside  au  choix  de  la  demi- 
voyelle  auxiliaire  dans  les  prononciations  laborieu- 
ses «  gratte,  crié,  trépied,  troupeau  »,  dont  la  plu- 
part des  anciens  font,  comme  nous  l'avons  vu, 
garatte ,  quirié ,  térépied ,  touroupeau.  Mais  le 
plus  curieux  exemple  d'allitération  est  peut-être  le 
nom  de  plante  «  bévilaqua  »,  devenu  pour  les  vieux 
noirs  bébibacoua. 

En  résumé,  les  articulations  dures  disparaissent, 
les  sons  ouverts  se  ferment,  é  fermé,  /,  ou  sont  les 
voyelles  favorites  :  la  prononciation  française  est 
comme  émaciée  et  assourdie. 

Le  dissyllabe  semble  le  type  du  mot,  substantif 
ou  verbe  : 

Le  monosyllabe  y  arrive  par  dilation  ou  addi-' 
tion  :  Trou,  tourou.  Nez,  néne:^.  Lit,  lilit.  Clou, 


GRAMMAIRE.  II9 


coulou,  Loup,  loiiloup.  Bête,  bébéte,  bestiole,  in- 
secte. Dieu,  bondié.  Soir,  àsoir.  Eau,  dileau.  Rat, 
lérat.  Sable,  lasabe.  Pied,  lipied.  Riz,  douri:(^,  etc., 
etc. 

Le  polysyllabe,  par  soustraction  ou  contraction  : 
Attaquer,  taqué,  Embrevades,  barvales.  Oublié, 
blié.  Fruit  de  Cythère,  flistére.  Araignée,  T^ergnée. 
Attacher,  tacer.  Devenir,  vinù  Maître  d'armes, 
médar.  Croc-en-jambe,  ^iambéc.  Affûter,  fité,  etc., 
etc.  . 

Ainsi,  certains  verbes  en  é,  soumis  à  l'apocope 
ou  à  la  syncope,  reprennent  la  syllabe  supprimée 
quand  Ve  muet  final,  en  se  substituant  devant  le 
complément  à  Vé  fermé,  en  ferait  des  monosylla- 
bes :  Quand  mo  causé  to  doite  coûté,  Quand  je 
parle,  tu  dois  écouter;  mais,  Acoute-moi,  Écoute- 
moi.  Si  to  cône  galpé,  galoupe  lacase  Madame, 
Si  tu  sais  courir,  cours  chez  Madame,  etc. 


DE  NOTRE  ORTHOGRAPHE. 

Avant  de  soumettre  aux  lecteurs  nos  textes 
créoles,  nous  croyons  utile  de  leur  rappeler  sur 


120  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

quels  errements  nous  avons  fondé  notre  ortho- 
graphe. 

Pour  dérouter  le  moins  possible  l'œil  habitué  à 
la  physionomie  du  mot  français,  nous  la  lui  avons 
conservée  partout  où  nous  l'avons  pu.  Nous  avons, 
cependant,  toujours  réuni  l'article  au  substantif, 
avec  lequel  il  fait  corps,  ainsi  que  nous  l'avons 
établi.  Nous  avons,  de  même,  pour  être  consé- 
quent avec  notre  analyse,  donné  aux  verbes  en  er 
la  terminaison  é  du  participe  passé,  duquel  est  pro- 
venu le  verbe  créole;  et  nous  écrivons,  d'après  le 
même  principe,  couderoce,  coudepoing  pour  coup 
de  roche,  coup  de  poing,  la  préposition  de  étant 
devenue  partie  intégrante  du  mot  composé. 

A  l'aide  de  Taccent  aigu,  de  l'accent  circonflexe, 
du  tréma  et  de  Ye  muet,  nous  avons  figuré  de 
notre  mieux  la  prononciation  créole,  sans  hésiter, 
dans  certains  cas,  à  nous  affranchir  complètement 
de  l'orthographe  française  :  c'est  ainsi  que  nous 
écrivons /(/rd  pour  faire,  Ihére  pour  l'heure,  léqiiére 
pour  le  cœur,  laliquére  pour  la  hqueur,  tranT^é 
pour  étranger,  :(oréye  pour  oreille,  Zô:(e  pour 
Georges,  maïe  pour  maïs,  àçthére  pour  à  cette 
heure.  Enfin,  quoique  le  pluriel  ne  se  manifeste 
jamais  en  créole  dans  la  forme  des  mots,  nous 
avons,  pour  guider  l'œil  du  lecteur,  conservé  1'^ 


GRAMMAIRE.  121 


du  français,  mais  au  substantif  seulement. /Quand 
le  mot  a  plusieurs  sons,  —  ainsi  le  pronom  vous 
qui  est  vous,  wous  ou  bien  ous,  —  nous  choisis- 
sons celle  de  ses  formes  que  la  prononciation  du 
groupe  où  il  se  trouve  nous  semble  appeler  de 
préférence;  et  parfois  nous  donnons  à  dessein,  au 
même  mot,  des  physionomies  différentes,  pour 
n'avoir  pas  l'air  de  prétendre  à  introduire  l'unité 
et  la  régularité  là  où  tout  est  capricieux,  mobile  et 
irrégulier.  Ces  fantaisies  de  la  plume  sont  fami- 
lières à  tous  ceux  qui  ont  eu  quelque  commerce 
avec  le  français  antérieur  aux  dernières  années  du 
xvi^  siècle. 


r HISTOIRE  ÊNE  ÇATTE  QUI  TÊ  ÊNA  BOTES. 
HISTOIRE  DU  CHAT  BOTTÉ. 

Té  iéna  éne  fois  éne  vie  blanc  qui  té  éna  trois 
Il  y  avait  une  fois  un  vieux  blanc  qui  avait  trois 
pitits:  li  té  éna  éne  moulin,  éne  hourique  ensembe 
enfants  :  il  avait  un  moulin,  un  âne  et  un  chat.  Un 
éne  çatte.  Éne  :(our  ça  vie  bonhomme  là  li  gagne 
jour  ce  vieillard-là  eut  une  grande  maladie,  pour 
grand  malade  pour  mort  même.  Li  apéle  so  trois 
mourir  même.  Il  appelle  ses  trois  enfants,  il  leur 

PAT.  CR.  6 


122  LE   PATOIS  CRÉOLE. 

pitits,  li  'dire  Tuantes:  «  Mo  piiits ,  avlà  tno  pour 
dit  :  «  Mes  enfants,  voilà  que  je  vais  mourir  ;  ce 
mort;  napas  lapéne  :(autes  apéle  :(ense  au  part  *  pour 
n'est  pas  la  peine  que  vous  appeliez  les  gens  du  port 
fére  lapartUT^e  ;  toi,  àcause  to  plis  vie,  tno  done  toi 
pour  faire  le  partage;  toi,  parce  que  tu  es  le  plus 
tno  moulin;  toi,  mo  done  toi  mo  bourique,  et  toi  qui 
âgé,  je  te  donne  mon  moulin;  toi,  je  te  donne 
plis  pitit,  mo  done  toi  mo  çatte,  »  Avllt  coment  li 
mon  âne,  et  toi  qui  es  le  plus  jeune,  je  te  donne 
encore  après  causé,  éne  coup  là  so  lahouce  sic.  Li 
mon  chat.  »  Voilà  comme  il  parlait  encore,  tout 
mort  même. 

d'un  coup  sa  bouché  se  dessèche,  il  meurt  même. 
Lhére  :(autes  tourne  dans  cimiquiére ,  pitit  là 
Quand  ils  reviennent  du  cimetière,  le  plus 
qui  té  gagne  çatte,  li  çagrin,  li  dire  :  Mo  grand 
jeune  qui  avait  eu  le  chat,  il  est  triste,  il  dit: 
frère  qui  té  gagne  moulin  li  va  moule  diblé , 
Mon  frère  aîné  qui  a  eu  le  moulin,  il  moudra  du 
//  va  gagne  lar:(ent  ;  laute  là  va  carié  lafa- 
blé,  il  aura  de  l'argent  ;  l'autre  transportera  de  la 


*  Le  port,  Port-Louis,  c'est  par  excellence  la  ville,  urbs,  xo  «o-cv  ;  ^ensg  au 
part,  les  gens  de  la  ville  en  suspicion  auprès  des  «  ihabilauts. 


GRAMMAIRE.  I23 


fine  av  so  bourique,  li  va  gagne  lar:(ent;  T^autes 
farine  avec  son  âne,  il  aura  de  l'argent;  tous  les 
dé  napas  va  mort  faim;  mes  moi  là  qui  té  gagne 
deux  ne  mourront  pas  de  faim  ;  mais  moi-là  qui 
néque  éne  çatte  qui  mo  a"*  fére  ?  Mo  va  touye  li, 
n'ai  eu  qu'un  chat,  que  vais-je  faire?  Je  le  tuerai, 
mo  va  couit  so  lavianne  **,  mo  va  man^^e  li;  après 
je  cuirai  sa  chair,  je  la  mangerai;  après  ça,  que 
ça,  qui  mo  a  fére,  mo  va  hli^^é  mort  faim  I 
ferai-je?  je  serai  obligé  de  mourir  de  faim  ! 

Cornent  li  té  encore  plaigne  là,  çatte  té  dourmi 
Comme  il  était  encore  à  se  plaindre,  le  chat 
enhas  lilit.  Avlà  so  dé  grand  frères  dire  li  : 
était  couché  sous  le  lit.  Voilà  ses  deux  frères  aînés 
Aran:(e  toi,  mort  faim  quand  to  content,  qui 
qui  lui  disent  :  Arrange-toi,  meurs  de  faim  si  ça 
nous  embrasse"*^!  Acthére  là  so  grand  frère  dire 
te  plait,  qu'est-ce  ça  nous  fait  !  Alors  son  frère  aîné 
corne  ça:  Mo  aile  méte  diblè  dans  mo  moulin. 
dit  comme  ça  :  Je  vais  mettre  du  blé  dans  mon 


*  a  pour  V*. 

**  Lavianne  plutôt  que  lavianie. 

***  Mot  k  mot,  en  quoi  nous  embarrassons-nous.  Nous  est  sujet  puisqu'il 
précède  le  verbe. 


124  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


haute  frère  dire  corne  ça:  Mo  aile  coupe  Ihérbe 
moulin.  L'autre  frère  dit  comme  ça  :  Je  vais  cou- 
pour  mo  hourique.  Avlà  :(autes  dé  allé. 
per  de  Therbe  pour  mon  âne.  Voilà  qu'eux  deux 
s'en  vont. 

Lhére  :(autes  fine  allé  çatte  sourit  enbas  lilU, 
Quand  ils  sont  partis,  le  chat  sort  de  dessous  le 
li  dire  coume  ça:  «  Mo  ptit  méte ,  coûté:  na- 
lit,  il  dit  comme  ça  :  «  Mon  jeune  maître,  écou- 
pas  lapéne  vous  çagrin  *  ;  quand  vous  vlé  acoute 
tez  :  ce  n'est  pas  la  peine  que  vous  vous  affligiez  ; 
moi,  vous  a  vine  rice  qui  apéle  rice,  »  So  méte 
si  vous  voulez  m'écouter,  vous  deviendrez  riche, 
dire  li:  «  Qui  to  a  fére?  Éne  çatte  pitit  cornent 
ce  qui  s'appelle  riche.  »  Son  maître  lui  dit  :  «  Que 
toi,  toi  qui  a  capave  trouve  maiiT^é  pour  dé  dou- 
feras-tu?  Un  chat  petit  comme  toi,  toi  qui 
mounnes?  »  Çatte  li  entêté,  li  dire  :  «  Mo 
pourras  trouver  à  manger  pour  deux  personnes  ?  » 
méte,  done  moi  ça  qui  mo  dimande  vous,  après 
Le  chat  tient  bon,  il  dit  :  «  Mon  maître,  donnez- 
lésse  moi  fére ,  wou  a  voir  !  »  So  méte  dire 
moi  ce  que  je  vous  demande,  après  laissez-moi 


*  Cagrin,  chagrin.  Il  est  verbe,  comme  nous  l'avons  établi. 


GRAMMAIRE.  12  5 


H  :  «  Eh  ben  l  causé.  Qui  to  vlé  ?  —  Mo  vlé  botes 
faire,  vous  verrez  !  »  Son  maître  lui  dit  :  «  Eh 
setnbe  ine  sac.  »  So  tnéte  donc  li  ça  qui  li  di- 
bien  !  parie.  Que  veux-tu  ?  —  Je  veux  des  bottes  et 
mandé. 

un  sac.  »  Son  maître  lui  donne  ce  qu'il  demande. 
Çatte  tnéte  so  botes,  li  prend  so  sac,  li  amare 
Le  chat  met  ses  bottes,  il  prend  son  sac,  il 
//  dans  so  léreins ,  après  li  allé,  li  allé  T^is- 
l'attache  autour  de  ses  reins,  ensuite  il  va,  il  va 
qu^à  li  arive  dans  éne  grand  lapléne  acote  té 
jusqu'à  ce  qu'il  arrive  dans  une  grande  plaine  où 
iéna  bon  morceau  iéves.  Li  prend  so  sac,  li  méte 
il  y  avait  beaucoup  de  lièvres.  Il  prend  son  sac, 
làdans  bon  morceau  lastrons ,  li  ouvert  labouce 
il  met  dedans  une  bonne  quantité  de  lasseron,  il 
so  sac;  guéte  so  malice  ça  çatte  là,  dréte  labouce 
ouvre  la  bouche  de  son  sac  ;  voyez  sa  malice  à  ce 
ça  sac  là  li  amare  éne  ptit  lacorde  bien  longue; 
chat,  droit  à  la  bouche  de  ce  sac  il  attache  une 
après,  li  arquilé,  li  caciéte  enbas  f cilles,  so  li- 
petite  corde  bien  longue;  ensuite  il  recule,  il  se 
T^iés  tout  séle  dohors ,  mo  dire  vous.  Avla  éne 
cache  sous  les  feuilles,  ses  yeux  seuls  sont  dehors, 
papa  iéve  vini ,  cri,  cri,  cri,  cri.  Li  arive 
vous  dis-je.  Voilà  un  gros  lièvre  qui  vient,  cri. 


126  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

dréte  av  sac;  labouce  sac  ouvert,  lastron  làdans, 
cri,  cri,  cri.  Il  arrive  droit  au  sac;  la  bouche  du 
iéve  entré  pour  man:(é,  Avlà  çatte  hisse  lacorde 
sac  est  ouverte,  du  lasseron  est  dedans,  le  lièvre 
ine  coup  :  li  làdans  * ,  manami  I  lève  crié  : 
entre  pour  manger.  Voilà  le  chat  qui  tire  la  corde 
grâce,  papa  çatte,  mo  napas  fére  encore!  Çatte 
tout  à  coup  :  ça  y  est,  mon  amie  !  Le  lièvre  crie  : 
napas  acoute  li,  li  touye  H.  Après,  li  amare 
grâce,  mon  bon  Monsieur  le  chat,  je  ne  le  ferai 
so  lipiéds ,  li  ouvert  so  vente,  li  foure  éne  ptit 
plus  !  Le  chat  ne  l'écoute  pas,  il  le  tue.  Ensuite 
dibois  làdans,  li  méte  li  dans  so  boursac,  li  aile 
il  attache  ses  pieds,  il  ouvre  son  ventre,  il  fourre 
drétte  lacase  URoi. 

un  petit  bâton  dedans,  il  le  met  dans  son  bour- 
sac,  il  va  droit  à  la  maison  du  Roi. 

Çatte  vlé  entré,  avlà  soldat  qui  té  monte  la- 
Le  chat  veut  entrer,  voilà  le  soldat  qui  montait 
garde  dans  laporte  léRoi ,  li  barre  li  cimin. 
la  garde  à  la  porte  du  Roi  qui  lui  barre  le  che- 
Més  çatte  entêté,  Avlà  léRoi  qui  tende  doumoune 
min.  Mais  le  chat  s'entête.  Voilà  le  Roi  qui  en- 


*  Làdans  !  là  dedans  !  interjection  qui  répond  à  notre  ça  y  est  !  c'est  dans 
le  Sftc. 


GRAMMAIRE.  I27 


cause  fort  dans  so  laporte  li  dire  :  «  Mes ,  qui 
tend  du  monde  parler  fort  à  sa  porte  il  dit  :  «  Mais 
.çaça  qui  sipite  sipite  conte  ça  dans  mo  laporte, 
qui  est-ce  qui  dispute,  dispute  comme  ça  à  ma 
don!  »  So  soldat  là  réponde  li:  «  Ène  faye  * 
porte,  donc  !  »  Son  soldat  lui  répond  :  «  Un  chat 
çatte  qui  dire  li  vlé  parle  av  vous.  Eh  ben!  lésse 
de  rien  qui  dit  qu'il  vçut  vous  parler.  Eh  bien! 
//  entré.  » 
laissez-le  entrer.  » 

Çatte  souye  lipieds  dans  laporte,  li  entré,  li 
Le  chat  s'essuie  les  pieds  à  la  porte,  il  entre,  il 
tire  iéve  dans  so  boursac,  li  dire  léRoi:  «  léRoi, 
retire  le  lièvre  de  son  sac,  il  dit  au  Roi  :  «  Sire, 
avlà  éne  iéve  qui  mo  méte  Moussié  Carabas  té 
voilà  un  lièvre  que  mon  maître,  Monsieur  Carabas, 
laçasse  pour  vous.  »  Avlà  léRoi  bien  content  li 
a  chassé  pour  vous.  »  Voilà  le  Roi  bien  content 
réponde:  a  Dire  grand  merci  Moussié  Carabas.  » 
il  répond:  «  Dis  graijd  merci. à  Monsieur  Cara- 
Çatte  allé. 
bas.  »  Le  chat  s'en  va. 

Lendimain  grand  bomatin  çatte  aile  dans  éne 
Le  lendemain  de  grand  matin. le  chat  va  dans 

*  Fayt  du  français  failli  ;  «  un  failli  chien  »,  disent  les  matelots. 


128  LÉ   PATOIS   CRÉOLE. 

grand  carreau  diblé,  so  sac  là  Tramés  quitté.  Li 
un  grand  champ  de  blé,  son  sac-là  ne  le  quitte  ja- 
comence  encore,  li  méte  so  sac  enbas,  li  ou- 
mais.  Il  commence  encore,  il  pose  son  sac  par 
vert  so  labouce,  li  méte  làdans  bon  morceau  la- 
terre,  il  ouvre  sa  bouche,  il  met  dedans  une  bonne 
farine  mate,  après  li  caciéte  enbas  vitiver  dans 
quantité  de  farine  de  maïs,  puis  il  se  cache  sous  le 
bord  carreau,  Jvlà  éne  perdrix  qui  vire  viré  pour 
vétyver  au  bord  du  champ.  Voilà  une  perdrix  qui 
man^^e  ça  lafarine  là;  perdrix  entré,  çatte  hisse 
tourne,  tourne  pour  manger  cette  farine-là  ;  la 
ine  coup  so  ptit  lacorde:  làdans  même!  perdrix 
perdrix  entre,  le  chat  tire  tout  d'un  coup  sa  petite 
maillé. 
corde  :  ça  y  est  !  la  perdrix  est  prise. 

Li  amène  perdrix  là  lacase  léRoi,  li  dire  lé- 
Il  porte  cette  perdrix  à  la  maison  du  Roi,  il  dit 
Roi  :  «  LéRoi ,  avlà  éne  perdrix  qui  mo  méte 
au  Roi  :  «Sire,  voilà  une  perdrix  que  mon  maître, 
Moussié  Carabas  ié  dire  moi  donc  dans  vous  la- 
Monsieur  Carabas,  m'a  dit  de  vous  remettre  en 
mainy).  Avlà  léRoi  bien  content,  li  apéle  so  do- 
propres  mains.  »  Voilà  le  Roi  bien  content,  il 
mestique:  «  DonneT^-moi  éne  coup  à  boire  à  ça 
appelle  son  domestique  :  «  Donnez-moi  un  coup 


GRAMMAIRE.  I29 


çatte  là  *.  »  Avlà  çatte  H  boire.  Lhére  li  fine 
à  boire  à  ce  chat-là.  »  Voilà  le  chat  qui  b«it. 
boire  li  dire  :  «  Sifét  va  !  tno  disang  fané  ! 
Quand  il  a  bu,  il  dit:  «  Vraiment!  mon  sang  cir-" 
Grand  merci,  léRoi;  après  Bondié  vous  même  mo 
cule!  Grand  merci.  Sire;  après  Dieu  c'est  vous 
méte.  » 

qui  êtes  mon  maître.  » 
Avlà  cornent  li  dicende  léscalier^  -enbas  peron 
Voilà  que  comme  il  descend  l'escalier,  au  bas 
lavarangue  li  trouve  éne  bélebéle  carosse  av  quate 
du  perron  de  la  varangue  il  voit  un  superbe  car- 
çouvals  làdans  ;  li  dimande  av  cocé  :  «  Hi  wou  ! 
rosse  avec  quatre  chevaux,  il  demande  au  cocher  : 
Qui  fére  ça  carosse  là,  don  ?  »  Cocé  dire  li  : 
«  Hé  vous  !  pourquoi  faire  ce  carrosse-là,  donc  }  » 
«  Ça  ?  carosse  pour  léRoi  aile  promené  av  so 
Le  cocher  lui  dit  :  «  Ça?  c'est  le  carrosse  pour 
mam:;;éle  grand  cimin  làbas  bord  lariviére.  » 
que  le  Roi  aille  se  promener  avec  sa  fille  sur  le 
Lhére  çatte  fine  tende  ça,  li  galpé  lacase  so 
grand  chemin  là-bas  au  bord  de  la  rivière.  » 
méte,  ti,  ti,  ti,  ti,  taillé  même,  sans  posé. 


*  Ici  le  conteur  veut  que  le  Roi  parle  français  :  «  Donnez-moi  un  coup  i 
boire  k  cet  homme-là  »;  ce  sont  de  ces  phrases  qui  s'impriment  k  jamais  dans 
une  mémoire. 

6. 


130  LE    PATOIS   CREOLE. 

Quand  le  chat  a  entendu  ça,  il  court  chez  son 
m^tre,  ti,  ti,  ti,  ti,  ventre  à  terre,  sans  s'arrêter. 
Li  arivé,  li  dire  so  mite  :  «  Quand  vous  vlé 
Il  arrive,  il  dit  à  son  maître  :  «  Si  vous  voulez 
acoute  moi ,  a^^ourdi  mime  vous  pour  vine  rice 
m'écouter,  aujourd'hui  même  vous  deviendrez 
qui  apéle  rice.  So  méte  dire  li:  «  Bien  sir  ma 
riche,  ce  qui  s'appelle  riche.  Son  maître  lui  dit  : 
va  acoute  toi,  àcause  mo  coné  to  malin  cornent 
«  Bien  sûr  je  t'écouterai,  parce  que  je  sais  que  tu 
sipas.  Causé  éne  fois!  »  Çatte  dire  li  :  m  Ah 
es  malin  comme  je  ne  sais  pas  qui  davantage. 
ben  !  anons  allé  !  » 

Parle  une  fois  !  »   Le  chat  lui  dit  :   «   Eh   bien  ! 
allons  !  » 

Li  amène  so  méte  bord  lariviére ,  //  dire  li  : 
Il  conduit  son  maître  au  bord  de  la  rivière,  il 
«  Tire  tout  vous  lin:(^e,  ente  dans  dileau,  »  So 
lui  dit  :  «  Retirez  tous  vos  habits,  entrez  dans 
méte  dire  li  :  «  Qui  fére  ente  dans  dileati  frés 
l'eau.  »  Son  maître  lui  dit  :  «  Pourquoi  entrer 
là!  —  Entré,  mo  dire  won,  napas  létemps 
dans  cette  eau  froide  là  ?  —  Entrez,  vous  dis-je, 
causecausé  àçthére.  »  So  méte  ente  dans  dileau  ; 
ce  n'est  pas  le  temps  de  bavarder  à  présent.  »  Son 
çatte  ramasse  tout  lahardes  so  méte,    li   cadette 


GRAMMAIRE.  I3I 


maître  entre  dans  Teau,  le  chat  ramasse  toutes 
enbus  roces ,  li  dire  :  «  Reste  là,  aspéré  mo 
les  hardes  de .  son  maître,  il  les  cache  sous  des 
vine  çace  vous,  »  Li  quitte  so  tnéte  dans  dileau, 
roches,  il  dit  :  «  Restez  li,  attendez  que  je  vienne 
//  monte  bord  rempart  *  pour  guette  guette  carosse 
vous  chercher.  »  Il  laisse  son  maître  dans  l'eau,  il 
URoi  passé,  •■ 

monte  au  bord  du. rempart  pour  épier  le  passage 
du  carrosse  du  Roi. 

Avlà  coment  H  assise  là  li  voir  carosse  URoi 
Voilà  que  tandis  qu'il  est  assis  là  il  voit  le  car- 
vine  grand  galop  drétte  av  li.  Avlà  li  levé , 
rosse  du  Roi  venir  au  grand  galop  droit  à  lui. 
//  crié  :  «  A  moi  !  A  moi  !  Bondié  I  Bondié  ! 
Voilà  qu'il  se  lève,  il  crie  :  «  A  moi  !  A  moi  !  Mon 
Marrons  fine  volor  tout  lin:(e  mo  méte  qui  après 
Dieu  !  Mon  Dieu  !  Les  marrons  ont  volé  tout  le 
baingne  dans  dileau  I!  »  Awouah  l  li  même  qui 
linge  de  mon  maître  qui  est  à  se  baigner  dans 
té  caciéte  linT^e  enbas  roces. 

l'eau!!  »  Allez  voir!  c'est  lui-même  qui  a  caché 
les  habits  sous  les  roches. 


*  Nos  rivières,  pour  la  plupart  profondément  encaissées,  coulent  entre  deux 
rives  h  pic,  deux  «  remparts  ». 


132  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

LiRoi  tende  ça  crié  là,  H  fire  ariU  calice; 

Le  Roi  entend  ces  cris-là,  il  hït  arrêter  la  voi- 
ça  mime  çaUe  ti  vouli.  Li  aile  cotte  liRoi,  li 
ture  y  c'est  juste  ce  que  le  chat  voulait.  Il  va  au- 
dire   corne  ça  :    a  LiRoi!   LiRoi I  mon   pauve 
près  du  Roi,  il  dit  comme  ça  :  «  Sire  !  Sire!  mon 
mite  y  Moussié  Carabas,  vous  coni  ça   qui  fou- 
pauvre  maitre.  Monsieur  Carabas,  vous  savez  celui 
:(ours  envoyé  vous  iive  av  perdrix  là,  cornent 
qui  toujours  vous  envoie  ce  lièvre  et  cette  per- 
//  apris  baingne  so  licorps  dans  dileau,  marons 
drix,  tandis  qu'il  est  à  se  baigner  dans  l'eau,  les 
fique  volor  tout  so  lin:(e  I  »  LiRoi  dire  av  so 
marrons  viennent  de  voler  tous  ses  habits  !  »  Le 
domestique  :  «  Galpi  lacase ,  ouvert  mo  lar moire, 
Roi  dit  à  son  domestique:   «  Cours  au   palais, 
amène  lin:(e  pour  Moussii  Carabas.  Vani  métne, 
ouvre  mon  armoire  ,  apporte  des    habits   pour 
pendgare  li  gagne  larhime  dans  dileau  fris  là,  » 
Monsieur  Carabas.  Cours  vite,  de  peur  qu'il  ne 
s'enrhume  dans  cette  eau  froide  là.  » 

Avlà  Msii  Carabas  mite  so  lin:(e  liRoi.  Mo 

Voilà  Monsieur  Carabas  qui  met  les  habits  du 
dire  ous,   sifet  va!  àforce  li  vine  t^oU  lafille  * 

*  Le  vnox  fille  d'ordinaire  ne  prend  pas  l'article;  mais  nous  sommes  k  la 
Cour,  la  langue  s'élève. 


GRAMMAIRE.  I33 


Roi.  Je  vous  le  dis  vraiment!  tant  il  devient  joli, 
léRoi  napas  capave  guette  li  drétte ,  li  bli:(i 
la  fille  du  Roi  ne  peut  le  regarder  droit,  elle  est 
bésse  bésse  so  li:(iés,  Çatte  guette  :(autes  éne 
obligée  de  baisser,  baisser  ses  yeux.  Le  chat  les 
coup,  li  ma:(iné,  li  rii.  Lisse  T^autesl 
regarde  un  coup,  il  songe,  il  rit.  Laissez-les  ! 
Çatte  galpé  divant  carosse.  Li  trouve  éne  grand 
Le  chat  court  devant  le  carrosse.  Il  voit  une 
bande  noirs  qui  après  casse  mate,  li  dire  Tuantes  : 
grande  bande  de  noirs  qui  sont  à  récolter  du 
«  Acouté ,  méT^amis ,  si  léRoi  dimande  :(autes 
maïs,  il  leur  dit  :  «  Écoutez,  mes  amis,  si  le  Roi 
pour  qui  ça  bitation  là,  dire  li  pour  Moussié 
demande  pour  qui  cette  habitation-là,  dites-lui 
Carabas  ;  si  T^autes  napas  cause  corne  ça ,  mo 
à  Monsieur  Carabas;  si  vous  ne  parlez  pas  comme 
fére  mo  sourcié  av  T^autes,  napas  iéna  éne  qui 
ça,  je  ferai  mes  sortilèges  avec  vous,  il  n'y  en  a 
pour  dibouté  dimain  bomatin,  AranT^e  :(autes.  » 
pas  un  qui  sera  debout  demain  matin.  Arrangez- 
Tout  ça  noirs  là  à  for  ce  :(autes  père,  :(autes  laT^ambes 
vous.  »  Tous  ces  noirs-là,  tant  ils  ont  peur,  leurs 
fébe,  mo  dire  wous  ! 
jambes  sont  faibles,  vous  dis-je  ! 

LéRoi  passé,  li  guite  bitation  /à,   li  dire  ça 


134  LE  PATOIS  CREOLE. 


Le  Roi  passe,  il  regarde  cette  habitation-là,  il 
noirs  qui  après  casse  mate  :  «  Pour  qui  blanc 
dit  à  ces  noirs  qui  sont  à  cueillir  le  maïs  :  «  Pour 
ça  maman  bitation  là  ?  »  Zautes  tout  néque  ine 
quel  blanc  cette  grande  habitation-là  ?  »  Tous 
labouce  :  «  Pour  Moussii  Carabas.  »  LéRoi  napas 
ils  n'ont  qu'une  voix  :  «  Pour  Monsieur  Cara- 
dire  narien, 
bas.  »  Le  Roi  ne  dit  rien. 

Çalte  divant  tou:(purs.  Avlà  li  trouve  noirs 
Le  chat  est  devant  toujours.  Voilà  qu'il  voit 
après  coupe  cannes,  li  fére  Tuantes  père  encore  : 
des  noirs  à  couper  des  cannes,  il  leur  fait  peur 
«  Si  Ayantes  napas  dire  lèRoi  qui  ça  cannes  là 
encore  :  «  Si  vous  ne  dites  pas  au  Roi  que  ces 
pour  Moiissiè  Carabas  fautes  a  guètè  sipas  mo 
cannes-là  sont  à  Monsieur  Carabas,  vous  verrez 
yangue  ène  yangue.  Arra7i:(e  :(autes.  »  LèRoi 
si  mon  maléfice  est  un  maléfice.  Arrangez-vous.  » 
passé,  li  dimande  Tuantes  :  «  Pour  qui  çà  cannes 
Le  Roi  passe,  il  leur  demande  :  «  A  qui  ces  cannes- 
là?  »  Zautes  tout  crié  :  «  Pour  Moussié  Ca- 
\k}  »  Ils  crient  tous:  «  A  Monsieur  Carabas.» 
rahas,  »  LéRoi  qui  ti  assise  dans  so  caresse  li 
Le  Roi  qui  était  assis  dans  son  carrosse  il  dit: 
dire  :    «    Ah  monami  I   Sifét  va ,   ça    qui   apèle 


GRAMMAIRE.  I35 


«  Ah  mon  ami  !  Oui  vraiment,  c'est  ça  qui  s'ap- 
rice!  » 
pelle  riche!  » 

Çaite  gctlpé  tou:(ours  divant  ;  li  arive  dréte 
Le  chat  court  toujours  devant;  il  arrive  droit 
éne  lacase  qui  grand  cornent  léglise  ;  li  entré  : 
à  une  maison  qui  est  grande  comme  une  église; 
ça  té  lacase  Lotdoup.  Li  dire  :  «  Lotdoup , 
il  entre:  c'était  la  maison  du  Loup.  Il  dit:  «  Le 
Louloup,  mo  napas  ti  vlé  passe  divant  vous  la- 
loup,  le  loup,  je  n'ai  pas  voulu  passer  devant 
porte  sans  dire  vous  bon^^our.  »  Louloup  dire 
votre  porte  sans  vous  dire  bonjour.  »  Le  loup 
//  ;  «  To  té  bienfét,  mo  pitit.  »  Avlà  T^autes  dé 
lui  dit  :  «  Tu  as  bien  fait,  mon  enfant.  »  Les 
cause  causé,  Çaite  dire  av  Louloup ,  guette  bien 
voilà  tous  deux  qui  causent  de  choses  et  d'autres. 
so  siprit  ça  çatte  là  :  «  Mo  té  tende  dire  quand 
Le  chat  dit  au  loup,  regardez  bien  son  esprit  à 
vous  vlé  vous  capabe  fonde  éne  coup  pour  vine 
ce  chat:  «  J'ai  entendu  dire  que  quand  vous  vou- 
lïon  ou  bien  :(alphant,  ça  qui  vous  léquére  con- 
lez,  vous  pouvez  fondre  tout  d'un  coup  pour,  de- 
tent,  »  Louloup  dire  li  :  «  To  a  voir  talhére, 
venir  lion  ou  éléphant,  suivant  votre  gré.  »  Le 
mo  pitit,  »   Cornent  li  dire  ça,  li  fonde  éne  coup 


136  LE   PATOIS  CRÉOLE. 


loup  lui  dit  :  «  Tu  vas  voir  tout  à  l'heure^  mon 
mime,  li  vint  ine  gros  lîon.  Çatte  trouve  ça, 
enfant.  »  Comme  il  disait  cela,  il  fond  d'un  seul 
àforce  li  pire  li  saute  lafenite ,  lisse  li  saati, 
coup,  il  devient  un  gros  lion.  Le  chat  voit  ça, 
li  monte  làhaul  bardeaux.  Louloup  bli^i  rii, 
il  a  si  grand'peur  qu'il  passe  par  la  fenêtre,  laissez- 
li  crii  :  «  Napas  pire ,  pitit ,  dicendi.  »  Çatte 
le  sauter,  il  monte  sur  les  bardeaux.  Le  loup  ne 
dicendi,  li  dire  Louloup  :  ce  Manman  !  napas 
peut  s'empêcher  de  rire,  il  crie  :  «  N'aie  pas  peur, 
pile  pire  qui  mo  ti  pire,  papa  Louloup!  Mis, 
petit,  descends.  »  Le  chat  descend,  il  dit  au  Loup  : 
Louloup,  vous  ii  çan^J^  pour  vine  lion,  esqui 
«  Maman  !  ça  ne  s'appelle  pas  une  peur  que  j'ai 
vous  capabe  çan:(é  pour  vine  :(o:(o  oubien  lirat  ?  » 
eu  peur.  Seigneur  loup  !  Mais,  le  loup,  vous  avez 
Louloup  dire  :  «  Sifit,  mo  pitit,  mo  capabe,  » 
changé  pour  devenir  lion,  est-ce  que  vous  pou- 
Avlà  li  fonde  ine  coup,  li  vine  lirat,  Çatte, 
vez  changer  pour  devenir  oiseau  ou  rat  ?  »  Le  loup 
manamil  pise  li  dans  so  latite  mime,  li  touye 
dit  :  «  Oui,  mon  enfant,  je  le  peux.  »  Voilà  qu'il 
//,  //  man^e  li. 

fond  d'un  coup,  il  devient  rat.  Le  chat,  mon  ami  ! 
le  saisit  par  la  tête  même,  il  le  tue,  il  le  mange. 


GRAMMAIRE.  I37 


Avlà  cornent  li  féque  man:(e  ça  Louloup  là,  li 
Voilà  que  comme  il  venait  de  manger  ce  loup- 
tende  carosse  léRoi  vine  dans  lacour  ;  li  aile 
là,  il  entend  le  carrosse  du  Roi  venir  dans  la 
ouvert  laporte  carosse  li  prye  léRoi  dicendé  setnhe 
cour  ;  il  va  ouvrir  la  portière  du  carrosse,  il  prie 
so  pitit  av  Missié  Carabas.  Çatte  dire  léRoi  : 
le  Roi  de  descendre  avec  sa  fille  et  Monsieur  Ca- 
«  Ça  lacase  là  pour  mo  méte,  Moussii  Carabas  ; 
rabas.  Le  chat  dit  au  Roi:  «  Cette  maison  est 
vine  promené,  vou  a  voir,  »  Avlà  léRoi  promené, 
à  mon  maître,  Monsieur  Carabas;  venez  pro- 
promené  ;  li  guété ,  li  guàé  ;  napas  pèle  bélebéle 
mener,  vous  verrez.  »  Voilà  le  Roi  qui  promène, 
lacase  mo  dire  ous  !  Quand  çatte  fine  fére  Tuantes 
promène;  il  regarde,  il  regarde;  ça  ne  s'appelle 
promené  tout  quiquepart,  li  fére  T^autes  assise 
pas  une  belle  maison,  je  vous  dis!  Quand  le 
dans  éne  grand  lasalle  àcote  té  iéna  éne  grand 
chat  les  a  fait  promener  partout,  il  les  fait  asseoir 
latabe  rempli  pâtés,  brioces ,  pralines,  bonbons 
dans  une  grande  salle  où  il  y  avait  une  grande 
tout  sorte;  té  iéna  gouyaves ,  té  iéna  T^acques , 
table  chargée  de  pâtés,  de  brioches,  de  pralines, 
té  iéna  caramboles,  té  iéna  vavangues,  papayes^ 
de  gâteaux  de  toute  sorte  ;  il  y  avait  des  gouyaves. 


138  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

COCOS,  mambolos ,    Tflnblongues ,  ti   iéna    tout  ça 
il  y  avait  des  Jacques,  il  y  avait  des  caramboles, 
qui  ti  iéna;  mis,   tnonantnil  ti  ina  inc  divin, 
il  y  avait  des  vavangues,  des  papayes,  des  cocos, 
qui  ti  divin  cornent  garnis  divin  ti  divin  l 
des  mambolos,  des  jamlongs,  il  y  avait  tout  ce 
qu'il  y  avait;  mais,  mon  ami!  il  y  avait  un  vin, 
qui  était  du  vin  comme  jamais  vin  n'a  été  vin.1 
Avlà   liRoi  cornent  li  sise   à  table   H  dire  : 
Voilà  le  Roi  en  s'asseyant  à  table  qui   dit  : 
a  Sifit  va,  moi  qui  liRoi,   ma  honti  tno  lacase 
a  Oui,  vraiment,  moi  qui  suis  roi,  j'ai  honte  que 
napas  ^oli    cornent   pour  vous,   Moussié   Cara- 
ma  maison  ne  soit  pas  jolie  comme  la  vôtre, 
bas.    »    Lhére   Tuantes   tout   T^autes  fine   assise  à 
Monsieur  Carabas.  »  Quand  tous  ils  se  sont  assis 
tabe,  ça  qui  man^i  man^i,  ça  qui  boire  boire. 
à  table,   ceux  qui  mangent  mangent,  ceux  qui 
Avlà  URoi  goûte  ça  divin  là,   ine  coup  li  dire 
boivent  boivent.  Voilà  le  Roi  qui  goûte  ce  vin- 
Mi/^  Carabas  :  «  Moussii  Carabae,  quand  vous 
là,  du  coup  il  dit  à  Monsieur  Carabas:  «  Mon- 
vli,  mo  marié  vous  sembe  mo  pitit.  »   So  mam- 
sicur  Carabas,  si  vous  voulez,  je  vous  marie  avec 
:(éle  URoi  li  tende  ça,   monami,  àforce   li  con^ 
ma  fille.  »  La  demoiselle  du  Roi  entend  ça,  mon 


GRAMMAIRE.  I39 


tent  li  vlé  dire,  grand  merci,  tno  papa;  narien 
ami,  elle  est  si  contente  qu'elle  veut  dire  grand 
sourti,  50  labouce  séque. 
merci,  mon  papa;  rien  ne  sort,  sa  bouche  est  sèche. 

Msié  Carahas  qui  té  pauve  cornent  moi  mime 

Monsieur  Carabas  qui  était  pauvre  comme  moi- 
li  dire  :  «  Mo  '  béte  moi  !  sipas  vous  croire  mo 
même  dit:  «  Je  suis  bête  moi!  si  vous  croyez 
va  dire  non.  »  Z au  tes  levé,  T^autes  mite  U gants , 
que  je  vais  dire  non.  »  Ils  se  lèvent,  ils  mettent 
:(autes  aile  liglise,  :(autes  marié,  LéRoi  done  éne 
des  gants,  ils  vont  à  l'église,  ils  se  marient.  Le 
grand  bal,  li  fére  çatte  sise  à  table  acote  li  : 
Roi  donne  un  grand  bal,  il  fait  asseoir  le  chat  à 
avlà  àçthére  çatte  fine  vine  grand  missié. 
table  près  de  lui:  voilà  maintenant  que  le  chat 
est  devenu  un  grand  monsieur. 

Quand  soupe  fini  avlà  çatte  lève  dans  so  place; 

Quand  le  souper  est  fini  voilà  le  chat  qui  se 
//  passe  àcote  so  méte  li  dire  li  :  «  Ah  ben, 
lève  de  sa  place;  il  passe  auprès  de  son  maître,  il 
mo  méte ,  qui  ous  croire  ?  menti  ça  qui  mo  té 
lui  dit  :  «  Eh  bien ,  mon  maître ,  qu'en  pensez- 
dire  vous  éne  T^our  la  ?  »  So  méte  dire  :  «  Sifét 
vous?  était-ce  un  mensonge  ce  que  je  vous  ai  dit 
va  !  to  éne  çatte  cornent  Tramés  té  éna  çatte.  » 


140  LE   PATOIS  CRÉOLE. 

un  jour?  »  Son  maître  dit:  «  Oui  vraiment!  tu 
es  un  chat  comme  jamais  il  n'y  a  eu  de  chat.  » 
Avlà  çatte  cornent  li  aile  dans  so  laçamhe 
Voilà  le  chat  comme  il  va  dans  sa  chambre 
pour  dourmi,  mo  sivré  li  pour  mo  tire  so  botes. 
pour  se  coucher,  je  le  suis  pour  que  je  lui  tire  ses 
Lhére  mo  fine  tire  so  hôtes,  pour  dire  moi  grand 
bottes.  Quand  j'ai  tiré  ses  bottes,  pour  me  dire 
merci  li  envoyé  moi  éne  coudepied  qui  fére  moi 
grand  merci,  il  me  donne  un  coup  de  pied  qui 
tombe  ici  pour  raconte  vous  ça  ^(histoire  là. 
me  fait  tomber  ici  pour  vous  raconter  cette  his- 
toire-là. 

So  finition  ^histoire  çatte  qui  té  éna  botes  *. 
Fin  de  Thistoire  du  Chat  botté. 

Le  conte  suivant  nous  semble  surtout  intéres- 
sant à  cause  de  sa  ressemblance  avec  plusieurs 
fabliaux  du  moyen  âge,  entre  autres  avec  «  le  Se- 
gretain,  moine  » .  Cette  ressemblance  est-elle  pure- 


*  Nous  devons  ce  conte  &  l'obligeance  de  M.  F.  de  la  B.,  que  nous  remer- 
cions de  sa  précieuse  collaboration.  Alors  que  dans  presque  toutes  les  pro- 
ductions soi-disant  écrites  en  créole,  la  langue  fait  au  français  des  conces- 
sions un  peu  bien  nombreuses,  elle  conserve  ici  sa  physionomie  dans  toute 
son  originalité.  Le  conte  finit,  comme  tout  vrai  conte  créole  doit  finir,  par  le 
coup  de  pied  traditionnel  qui  fait  tomber  le  conteur  devant  son  auditoire. 


GRAMîjJAIRE.  I4I 


ment  fortuite,  ou  bien  y  a-t-il  parenté  entre  les 
deux  contes,  et  n'avons-nous  ici  qu'une  adapta- 
tion au  créole  d'une  histoire  venue  toute  faite  de 
«  la  grand  terre  »  ?  Le  lecteur  pourra  décider  en 
toute  connaissance  de  cause. 

MORT  LAHAUT  BOURIQUE. 
LE  MORT  SUR  L'ANE. 

Éne  fanme  H  dans  so  lacase  av  so  galant.  So 
Une  femme  était  dans  sa  maison  avec  son  ga- 
mari  ti  fine  sourti  dipis  àsoir  sans  dire  li  quand 
lant.  Son  mari  était  sorti  depuis  le  soir  sans  lui 
li  ti  pour  rentré.  Grand  homatin  coq  çanté  comére 
dire  quand  il  devait  rentrer.  De  grand  matin  au 
tende  batte  laporte,  Li  dimandé :  Qui  là?  —  So 
chant  du  coq  la  commère  entend  frapper  à  la  porte. 
mari  réponde  :  Moi. 

Elle  demande  :  Qui  est  là?  —  Son  mari  répond  : 
Moi. 

Lhére  là  comére  dire  av  so  galant  :  Aile  vitement 
Alors  la  commère  dit  à  son  galant  :  Va  vite  te 
cacié  dans  ça  grand  la:(are  qui  dans  coin  lacase. 
cacher  dans  cette  grande  jarre  qui  est  dans  le  coin 
Li  aile  cacié. 
de  la  case.  Il  va  se  cacher. 


142  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

Lhére  cotnirefine  ouvert  laporte  so  mari  dimande 
Quand  la  commère  a  ouvert  la  porte,  son  mari 
/{  sipas  H  fine  mette  dileau  dans  difé  pour  f ire  cafi. 
lui  demande  si  elle  a  mis  de  l'eau  au  feu  pour  £dre 
Sofanme  dire  li  :  «  Alà  mo  aile  mité;  mis  cornent  ous 
le  café.  Sa  femme  lui  dit  :  «  Voilà  que  je  vais  la 
tourne  vitement  começa?  —  Mo  fine  trouve  ça  dou- 
mettre;  mais  comment  revenez-vous  vite  comme 
moune  qui  mo  ti  aile  voir  là,  et  mo  tourne  tousite, 
ça?  — J'ai  trouvé  l'individu  que  j'allais  voir,  et  je 
alà  tout.  » 
reviens  tout  de  suite,  voilà  tout.  » 

Létemps  là  dileau  fine  bout,  Li  vide  dileau  làhaut 
Cependant  l'eau  était  bouillante.  Elle  verse  l'eau 
café;  larestant  dileau  —  mo  napas  coné  qui  li  ma" 
sur  le  café;  le  reste  de  l'eau  —  je  ne  sais  à  quoi 
:(iné  —  //  vide  li  dans  laT^are  àcote  galant  ti  fine  aile 
elle  pensait  —  elle  le  vide  dans  la  jarre  où  le  galant 
cacié.  Pauve  malhéré  là  sans  causé  li  fine  saisi  sembe 
était  allé  se  cacher.  Le  pauvre  diable,  sans  dire  un 
ça  dileau  çaud  là,  li  rédi,  li  crevé.,.  Dans  so  crevé 
mot,  est  saisi  par  cette  eau  bouillante,  il  se  raidit, 
so  labouce  ti  fine  reste  dimi  ouvert  cornent  dire  li  ti 
il  meurt...  Dans  la  mort  sa  bouche  était  restée 
après  rié, 
demi-ouverte,  comme  s'il  eût  été  en  train  de  rire. 


GRAMMAIRE.  I43 


Bomaiin,  Ihére  so  mari  fine  aile  prend  louvra:(e, 
Le  matin,  quand  son  mari  fut  parti  pour  son 
fanme  là  dire  av  so  galant:  <si  Sourti  vilement,  alà  H 
travail,  la  femme  dit  à  son  galant  :  «  Sors  vite,  le 
fine  allé,  pendgare  quiquefois  li  capave  tourne  en- 
voilà  parti,  de  peur  que  peut-être  il  ne  revienne 
core.  »  Galant  napas  bou:(é. 
encore.  »•  Le  galant  ne  bouge  pas. 

«  Mes  sourti  vitement,  mo  dire  toi!,..  Ah!  ah! 
«  Mais  sors  vite,  te  dis-je ! ...  Ah  !  ah  !  je  te  parle, 
mo  cause  av  toi,  to  rié!  »  Li  voir  li  napas  oulé  arête 
tu  ris  !  »  Elle  voit  qu'il  ne  veut  pas  cesser  de  rire, 
rié,  li  tiombo  li  par  so  civés,  li  halle  dehors  la:(are; 
elle  le  saisit  par  les  cheveux,  elle  le  tire  hors  de  la 
néque  Ihére  là  qui  li  trouvé  li  fine  mort.  «  Bondié, 
jarre;  ce  n'est  qu'alors  qu'elle  voit  qu'il  est  mort. 
bondié,  manman  !  Coment  mo  a  fére  av  éne  lécorps 
a  Bon  Dieu,  bon  Dieu,  maman!  Comment  vais-je 
mort  dans  mo  lacase  !  » 
faire  avec  un  corps  mort  dans  ma  case  !  » 

Li  maT^iné!  li  ma:(iné!  Te  énan  éne  viébouriquequi 
Elle  réfléchit  !  elle  réfléchit  !  Il  y  avait  un  vieil  âne 
marce  marcé  dans  lacour  ;  li  prend  ça  doumoune  mort 
qui  allait  et  venait  dans  la  cour;  elle  prend  l'homme 
là,  li  amare  li  làhaut  bourique,  li  largue  bourique. 
mort,  elle  l'attache  sur  l'âne,  elle  lâche  l'âne. 


144  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

Bourique  court,  li  aile  dans  térain  éne  grand 
L'âne  se  sauve,  il  va  dans  le  champ  d'un  vieil- 
moune  qui  ti  inan  mate  planté.  Bourique  néque 
lard  qui  avait  du  maïs  planté.  L'âne  ne  fait  que 
moulé,  li  qui  ti  gagne  neque  ciendent  tou:(purs  pour 
moudre,  lui  qui  n'avait  jamais  que  du  chiendent  à 
man:(é.  Létemps  li  après  moulé,  bonnejcmme  voir 
manger.  Tandis  qu'il  s'en  donne,  la  bonne  fenune 
éne  missié  làhaut  bourique,  so  bourique  après  manie 
voit  un  monsieur  sur  un  âne,  et  l'âne  en  train  de 
so  mate.  «  Eh  ons,  Msiél  qui  ous  fére?  Ous  lésse 
manger  son  maïs.  «  Eh  vous.  Monsieur!  que  £d- 
vous  ^animau  vine  man^e  mo  mate  ous  enlére  làhaut 
tes-vous?  Vous  laissez  votre  bête  venir  manger 
///  Ous  napas  capave  empéce  lijére  dégâts/  »  Msié 
mon  maïs  alors  que  vous  êtes  sur  son  dos  !  Vous 
là  napas  réponde  narien,  li  rié.  —  «  Cornent!  mo 
ne  pouvez  pas  l'empêcher  de  faire  des  dégâts  !  »  Le 
parle  bonéte  av  vous,  encore  vous  baingne  av  moi!  » 
monsieur  ne  répond  rien,  il  rit.  —  «  Comment! 
je  vous  parle  honnêtement,  et  vous  vous  moquez 
de  moi  !  » 

Lhére  là  bonnefemme  souqué,  li  crié  «  bonhome  !  » 

Alors  la  bonne  femme  est  furieuse,  elle  appelle 

Bonhome  vini  av  so  bâton;  bonnefemme  dire  li  : 

le  bonhomme.  Le  bonhomme  vient  avec  son  bâ- 


GRAMMAIRE.  I45 

«  Ous  capave  croire  mo  parle  av  ça  Missié  là,  mo 
ton,  la  bonne  femme  lui  dit;  «  Pouvez-vous  croire 
dire  H  napas  lésse  so  :(animau  man:(e  mo  maïe,  li 
que  je  parle  à  ce  monsieur-là,  je  lui  dis  de  ne  pas 
haingne  av  moi,  li  néque  rié!  »  Avlà  bonhome  en- 
laisser  sa  bête  manger  mon  maïs,  il  se  moque  de 
vôye  éne  coudebâton  ça  Missié  qui  ti  làhaut  bouri- 
moi,  il  ne  fait  que  rire!  »  Voilà  le  bonhomme  qui 
que:  bouf!  Msié  tombé.  Avlà  bonhome  voir  ça,  li 
donne  un  coup  de  bâton  au  monsieur  qui  était  sur 
dire:  «  Ah!  Bondié!  Bondié,  mo  fanme,  qui  nous 
l'âne  :  bouf!  le  monsieur  tombe.  Voilà  le  bon- 
fine  fére!  Nous  fine  touye  éne  doumoune:  qui  nous 
homme  qui  voit  ça,  il  dit  :  «  Ah!  mon  Dieu,  mon 
a  fére!  »  Bonnefeynme  ma:(iné;  li  dire:  (.i  Napas 
Dieu,  ma  femme,  qu'avons-nous  fait!  Nous  avons 
bisoinpére,  » 

tué  un  homme  :  qu'allons-nous  faire  !  »  La  bonne 
femme  réfléchit;  elle  dit  :  «  N'ayez  pas  peur.  » 
Li  prend  éne  paquet  viévié  Iin:(e,  li  amare  ça 
Elle  prend  un  paquet  de  très-vieux  linge,  elle 
doumoune  mort  là  dans  ça  paquet  lin:(e  là,  Li  fére 
attache  l'homme  mort  dans  le  paquet  de  linge. 
cornent  dire,  létemps  li  fine  arive  lamoquié  cimin 
Elle  fait  semblant  alors  qu'elle  était  arrivée  à  moi- 
pour  arive  lariviére,  li  fine  blye  savon  dans  so  la- 

TAT.  CR.  7 


^4^  LE  PATOIS  Clti^^LE. 


tré  chemin  pour  se  rendre  à  la  rîvîère,  d'ayok  ôil^ 
i^ase;  U  pose  paquet  partire,  U  gtdaupi  cornent  ikt 
blié  le  savon  chfez  elle;  elle  pose  le  paquet  par 
U  atle  çace  savon.  Dériérê  U  coquins  vini,  pésepa- 
lè&nc^,  €3ié  tomt  comme  si  elte  alkit  chercher  son 
fuit,  saufué. 

savon.  Derrière  elle  des  vrfeurs  vienncât^  prttt^ 
-ncnt  le  paquet  et  se  sauvent. 

Ça  nkt^niére  là  boHnefemme  U  fim  trouvé  cùmeat 
C'est  de  cette  mamère  que  la  botme  femme  miàt 
çappe  dans  malhire. 

trouvé  le  moyen:  de  se  tîr«:  d'un  mauv^  paà^ 
Coquins  sH&nt  coquin,  ^usqu*à  ^aùtês  coquin  déUr 
Les  voleurs  sont  voleurs  jusqu'à  voler  les  corps 
moune  mort.  Ça  même  sa  finition  :(histoire. 
morts.  C'est  ainsi  que  finit  l'histoire. 


PROVERBES  ET  DICTONS. 

Nous  donnons  le  mot  à  mot  de  chacun,  avec 
un  court  commentaire  qui  en  précise  l'emploi, 
alors  que  nous  n'y  joignons  pas  l'équivalent  fran- 
çais. 

Zafféres  moutons  napas  :(afféres  cabris; 


GRAMMAIRE.  147 


Les  affaires  des  moutons  ne  sont  pas  les  affaires 
des  cabris.  (Ne  vt)us  mêlez  pas  de  ce  qui  ne  vous 
regarde  point.) 

Toulé:(ours  napas  féie  Cinois; 

Tous  les  jours  ce  n'est  pas  la  fête  chinoise.  (Ce 
proverbe,  du  moins  sous  cette  forme,  date  de  quel- 
ques années  seulement.  Les  Chinois,  à  l'occasion 
de  la  convalescence  du  prince  de  Galles,  sollicitè- 
rent et  obtinrent  du  gouverneur  de  faire,  dans  les 
rues  du  Port-Louis,  une  procession  quasi-reli- 
gieuse qui  rencontra  toute  la  faveur  du  populaire; 
les  solennités  de  cet  éclat  sont  rares!) 

Zaco  napas  guite  so  laquée,  li  guette  pour  son  ca- 
merade; 

Le  singe  ne  regarde  pas  sa  queue,  il  regarde 
celle  de  son  voisin.  («  On  se  voit  d'un  autre  œil 
qu'on  ne  voit  son  prochain.  ») 

Napas  éna  fromage  qui  napas  trouve  so  maca- 
thia*; 

Il  n'y  a  pas  de  fromage  qui  ne  trouve  son  pain 
bis.  (Pas  de  fille  si  laide  qu'elle  ne  trouve  qui  l'é- 
pouse.) 

Çatte  qui  éna  matou  f ère  lembarras; 


*  Une  vieille  nénéne  nous  corrige  ainsi  :  Napas  inan  macalhia  rassis  qui 
napas  trouve  so  morctau  fromage. 


148  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


La  chatte  qui  a  un  matou  fait  ses  embarras. 

Laboue  moque  lamare; 

La  boue  se  moque  de  la  mare.  (La  pelle  se  mo- 
que du  fourgon.) 

Çappe  dans  poêlon  tombe  dans  difi; 

S'échapper  du  poêlon  et  tomber  dans  le  feu. 
(Tomber  de  fièvre  en  chaud  mal.) 

Li:(ii  napas  ina  baU:(a:(e; 

Les  yeux  n'ont  pas  de  frontière.  (L'œil  a  le 
droit  de  regarder  tout  ce  qu'on  montre.) 

Mané:(e  napas  paria^e,  mina^^e  napas  badinaj^e; 

Le  manège  n'est  pas  un  pari,  le  ménage  n'est 
pas  un  jeu.  (Le  manège  n'est  pas  un  champ  de 
course,  non  plus  que  le  mariage  un  jeu.  Quelques- 
uns  disent  :  Mana:^e  napas  paria^ie,  mina:(e  na- 
pas badinaieJ) 

Çaquéne  senti  sa  doulére; 

Chacun  scni  sa  peine. 

I A  fine  vende  son  cocon; 

Il  a  vendu  son  cochon.  (Il  dépense  comme  il 
n'a  pas  accoutumé  de  faire.) 

Zamés  bêf  senti  so  corne  trop  lourd; 

Jamais  le  bœuf  ne  sent  ses  cornes  trop  lourdes. 

Cornent  to  taie  to  natte  faut  to  dourmi; 

Comme  tu  étends  ta  natte  il  faut  que  tu  te  cou- 
ches. (Comme  on  fait  son  lit  on  se  couche.) 


GRAMMAIRE.  I49 


Ça  qui  H  bien  f ère,  Tramés  ti  mal  f ère; 

Ce  qui  est  bien  fait  n'est  jamais  mal  fait.  (Ne 
vous  repentez  jamais  d'une  bonne  action,  d'un  de- 
voir rempli.) 

Batte  rende  Tramés  f  ère  mal; 

Les  coups  rendus  ne  font  jamais  de  mal.  (Se 
venger  console.) 

Conseillère  napas  payère; 

Le  donneur  de  conseil  n'est  pas  le  payeur.  (Ce 
n'est  pas  le  donneur  de  conseil  dont  la  bourse  est 
en  cause.) 

Li  manque  lagale  pour  gratté; 

Il  manque  de  gale  pour  se  gratter.  (Il  a  tout  à 
souhait.) 

Baliènèf,  haliè  prope; 

Balai  neuf,  balai  propre.  (Tout  nouveau,  tout 
beau.) 

Mette  çarétte  divant  milèt; 

Mettre  la  charrette  avant  le  mulet.  (Atteler  la 
charrue  avant  les  bœufs.) 

Doucement  napas  empèce  arrivé; 

Aller  doucement  n'empêche  pas  d'arriver. 

Dileau  dourmi  touye  doumounde; 

L'eau  qui  dort  tue  les  gens.  (Il  faut  se  méfier  de 
l'eau  qui  dort.) 

Zourè  napas  èna  lentèrement; 


150  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

Les  jurons  n'ont  pas  d'enterrement  (ne  tuent 
pas). 

Dans  mariage  liciens  témoins  gagne  batte; 

Aux  noces  des  chiens  les  témoins  ont  des  coups. 
(Entre  l'arbre  et  l'écorce  il  ne  faut  pas  mettre  le 
doigt.) 

Napas  :(oué  av  difé,  wou  a  bourle  vous  cimise; 

Ne  jouez  pas  avec  le  feu,  vous  brûlerez  votre 
chemise. 

Poule  qui  çanté  ça  mime  qui  fine  ponde; 

La  poule  qui  chante  est  celle-là  même  qui  apondu. 

Couvai  napas  marce  av  boutique; 

Le  cheval  ne  marche  pas  avec  l'âne.  (Chacun 
doit  garder  sa  place,  son  rang.) 

Côte  Angles  passé  lardent  poussé; 

Où  passent  les  Anglais  l'argent  pousse. 

Souliers  faraud,  mes  doma^e  :(autes  man:(e  lipieds; 

Les  souliers  sont  élégants,  mais  c'est  dommage 
qu'ils  mangent  les  pieds. 

Quiquefois  wou  plante  :(haricots  rou^e,  :(haricots 
blanc  qui  poussé; 

Quelquefois  vous  plantez  des  haricots  rouges,  et 
ce  sont  des  haricots  blancs  qui  poussent. 

DiT^éfs  canard  plis  gros  qui  diT^éfs  poule; 

Les  œufs  de  cane  sont  plus  gros  que  les  œufs  de 
poule. 


GRAMMAIRE.  I5I 


Di:(éfs  câq  poule  qui  f ère;  - 

Les  œufs  du  coq,  c'est  la  poule  qui  les  fait. 

Bon  lility  bon  ména:(e; 

Bon  lit,  bon  ménage. 

Lilit  pour  dé  napas  lilit  pour  trois; 

Un  lit  pour  deux  n*est  pas  un  lit  pour  trois. 

Li  napas  bon  pour  taie  poules; 

Il  n'est  pas  bon  à  tâter  les  poules  (pour  savoir  si 
elles  ont  l'œuf:  quel  homme  nul!) 

Crace  en  1ère  tombe  Icihaut  néne?^; 

Il  crache  en  l'air,  ça  lui  retombe  sur  le  nez. 

Ça  qui  dourmi  napas  pense  man^^é; 

Qui  dort  ne  pense  pas  à  manger.  (Qui  dort  dîne.) 

LarT^ent  bon,  mes  li  trop  cére; 

L'argent  est  bon,  mais  il  est  trop  cher. 

Dilét  bif  napas  dilét  vace; 

Du  lait  de  bœuf  n'est  pas  du  lait  de  vache. 

Aspire  iéve  dans  marmite  avant  causé; 

Attendez  que  le  lièvre  soit  dans  la  marmite  avant 
de  parler.  (Il  ne  faut  pas  vendre  la  peau  de  Tours 
avant  de  l'avoir  mis  par  terre.) 

Lacase  bardeaux  napas  guette  lacase  vitivére; 

La  maison  couverte  de  bardeaux  ne  regarde 
point  la  case  couverte  de  vétiver.  (Le  palais  dé- 
daigne la  chaumière.) 

A:(ourdi  tout  marmites  diboute  làhaut  difé; 


Aujourd'hui  toutes  lés  iiianiiîtè$  sont  tl^>dat 
sur  le  feu.  (Chacun  a  sa  place  au  soldl.) 

Carbon  s^amis  va  donc  lafannei 

Le  charbon  jamais  ne  dc^Mrâ  àt  £irine.  {A 
blanchir  la  tète  d'un  n^e  on  perd  sa  lessive.) 

Li  pour  marié,  mes  qmquefoù  iaguê  mariage 
glisse  dans  lédoigt  ; 

li  doit  se  tnarier,  mais  quel<|ue£!Hs  ta  %agoe  de 
marine  glisse  dû  doigt.  (H  y  â  du  chemin  de  h 
coupe  aux  lèvr^.) 

Mari  napàs  trouve  dans  vitivire;    ■ 

Un  mari  ne  se  trouve  pas  dans  le  vétiver.  0?res- 
que  toufs  nos  câtr^ux  dé  'cannes  sont  entourés 
d'une  bordure  de  vétiver,  en  vue  du  chaume  dont 
on  couvre  les  cases.) 

Quand  gagne  larmoire,  ndpas  guette  câffe; 

Quand  on  a  rarmoire,  on  ne  regarde  pas  le  cof- 
fre. (Le  coffre  est  chez  nous  l'armoire  des  pauvres. 
Après  le  lit  de  cordes  arrive  le  coffre;  en  troisième 
lieu...,  l'accordéon.) 

Marcé  narien,  la:(amhes  qui  hisoin; 

Marcher  n'est  rien,  il  n'est  besoin  que  de  jambes. 

Quand  léhras  trop  courte,  napas  T^oinde; 

Quand  les  bras  sont  trop  courts,  ils  ne  se  rejoi* 
gnent  pas,  autour  de  l'objet  qu'ils  embrassent. 

va  coq,  :(éne  poule; 


GRAMMAIRE.  I53 


Vieux  coq,  jeune  poule. 

Trop  gratté  bourlé; 

Trop  gratter  brûle,  cuit. 

Lhére  coq  çanté,  li  bon  pour  marié; 

Quand  le  coq  chante,  il  est  bon  à  marier. 

Vide  éne  boiitéye  pour  rempli  laute,  qui  li? 

Vider  une  bouteille  pour  en  remplir  une  autre, 
qu'est-ce?  (A  quoi  bon?) 

Ça  qui  coupe  son  nénei  volor  sonfiguire; 

Celui  qui  se  coupe  le  nez  vole  sa  figure. 

Vous  perdi  vous  létemps;  a:(ourdi  dimance,  tout 
possons  lamésse; 

Vous  perdez  votre  temps;  c'est  aujourd'hui  di- 
manche, tous  les  poissons  sont  à  la  messe. 

Poule  qui  f ère  dé  di:(éfs  Tramés  touyé; 

La  poule  qui  fait  deux  œufs  n'est  jamais  tuée. 

Quand  prend  trop  boucoup,  li  glissé; 

Quand  on  prend  trop,  cela  glisse.  (Qui  trop  em- 
brasse mal  étrcint.) 

Divant  camrades  capabe  largue  quilotte; 

Devant  des  camarades  on  peut  lâcher  sa  culotte. 
(Entre  amis  on  peut  se  déboutonner.) 

Divant  transies  faut  boutonne  caneçon; 

Devant  des  étrangers  il  faut  boutonner  son  ca- 
leçon. 

Quand  gagne  compagnée,faut  mette  cimise  prope; 

7. 


154  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


Quand  on  a  de  la  compagnie,  il  faut  mettre  une 
chemise  propre. 

Quand  fenme  lève  so  robe,  diahe  guette  sa  la:(ambe; 

Quand  une  femme  relève  sa  robe,  le  diable  re- 
garde sa  jambe. 

Laquée  bourique  napas  laquée  couvai; 

Une  queue  d'âne  n'est  pas  une  queue  de  cheval. 

Quand  diabe  voulé  prend  vous,  li  cause  bondii  av 
vous; 

Quand  le  diable  veut  vous  prendre,  il  vous  parle 
de  Dieu. 

Quand  vous  tnarce  dans  laboue,  lève  vous  caneçon; 

Quand  vous  marchez  dans  la  boue,  relevez  vo- 
tre  caleçon. 

Ça  qui  gagne  t^oU  fille  gagne  coudeçapeau; 

Celui  qui  a  une  jolie  fille  reçoit  des  coups  de 
chapeau. 

Quand  diabe  aile  lamésse,  li  caciétte  so  laquée; 

Quand  le  diable  va  à  la  messe,  il  cache  sa  queue. 

Malade  vine  làhaut  iéve,  li  aile  làhaut  tourtie; 

La  maladie  vient  sur  le  lièvre,  elle  part  sur  la 
tortue. 

Ptit  lascif  ptit  coco,  grand  lascif  grand  coco; 

Petite  soif  petit  coco,  grande  soif  grand  coco. 
(Le  coco  était  le  verre  à  boire  du  noir  esclave,  il  a 
cédé  la  place  à  la  moque  en  fer-blanc  du  coolie.) 


GRAMMAIRE.  I55 


Cresson  content  boire  dileau; 

Le  cresson  aime  à  boire  Teau. 

Quand  li  napas  gagne  pôsson  salé,  douri:(  plori; 

Quand  il  n'a  pas  de  poisson  salé,  le  riz  pleure. 

Quand  canon  causé,  fisil  honte; 

Quand  le  canon  parle,  le  fusil  a  honte. 

A:(ourdi  casse  en  fin  dimain  tape  langouti; 

Aujourd'hui  bien  mis,  demain  en  langouti.  (Le 
langouti  est  le  seul  vêtement  des  hommes  qui  vont 
tout  nus.) 

Quand  vous  guétle  làhaut  vous  li:(tés  vine  pitit  ; 

Quand  vous  regardez  en  haut  vos  yeux  ra- 
petissent. 

Bagasse  houcoup,  flangourin  ptit  morceau; 

Beaucoup  de  bagasse,  peu  de  jus. 

Quand  vous  dicendé,  mette  T^enraya^^e  ; 

Quand  vous  descendez,  enrayez. 

Quand  vous  monté,  prends  létemps  soufflé  ; 

Quand  vous  montez,  prenez  le  temps  de 
souffler. 

Quand  vou  aile  loin,  done  boire  vous  bourique  ; 

Quand  vous  allez  loin,  donnez  à  boire  à  votre 
àne. 

Li  T^étte  grand  laseine  pour  prend  candioc  ; 

Il  jette  une  grande  seine  pour  prendre  des  can- 
diocs  (du  fretin). 


156  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


Dileau  bout,  mette  bride; 

L'eau  bout,  mettez  les  brèdes.  (Il  faut  battre 
le  fer  pendant  qu'il  est  chaud.) 

Li  casse  so  maie  avant  lifine  mir  ; 

Il  casse  son  maïs  avant  qu'il  soit  mûr.  (Il 
mange  son  blé  en  herbe.) 

Çatte  qui  fine  bourle  av  difé  père  lacende. 

Le  chat  qui  s'est  brûlé  avec  le  feu  a  peur  de  la 
cendre.  (Chat  échaudé  craint  l'eau  froide.) 

Quand  lamôrt  vini,  vous  pense  vous  lavie; 

Qand  la  mort  vient,  vous  pensez  à  votre  vie. 

Ça  qui  tine  poêlon  qui  cône  so  prix  lagrésse  ; 

C'est  celui  qui  tient  le  poêlon  qui  connait  le 
prix  de  la  graisse. 

Quand  vente  faim,  siprit  vini  ; 

Quand  le  ventre  a  faim,  l'esprit  vient. 

Quand  vous  marce  àsoir,  mette  vous  li:(^iés  dans 
vous  lipieds  ; 

Quand  vous  marchez  le  soir,  mettez  vos  yeux 
à  vos  pieds. 

Ça  qui  fine  goûte  larac  Tramés  perdi  son  goût  ; 

Celui  qui  a  goûté  l'arac  n'en  oublie  jamais  le 
goût. 

Ça  qui  Angles  causé,  :(autes  même  tende  ; 

Ce  que  disent  les  Anglais,  eux  seuls  le  com- 
prennent. 


GRAMMAIRE.  I57 


Zaco  malin  y  li  même  té  montré  noir  cornent  volor  ; 
Le  singe  est  malin,  c'est  lui  qui  a  montré  au 
noir  cdmment  on  vole. 

Temps  Francés  T^ourmons  té  plis  gros  qui  temps 

m 

Angles; 

Du  temps  des  Français  les  giraumons  étaient 
plus  gros  que  du  temps  des  Anglais. 

Béf,  avant,  ti  couvai,  li  même  ti  tréne  carosse; 

Le  bœuf,  autrefois,  était  cheval,  c'est  lui  qui 
traînait  le  carrosse.  (Il  y  a  quelque  quarante  ans, 
et  c'étaient  de  singuliers  équipages.) 

Laplie  tombé,  couroupas  va  sourti  ; 

La  pluie  tombe,  les  colimaçons  vont  sortir. 

Tonére  ronflé,  diT^éfs  gâté  ; 

Le  tonnerre  ronfle,  les  œufs  se  gâtent,  ou 

Tonére  ronflé,  di:(éfs  couvé  pour  tourné  ; 

Le  tonnerre  ronfle ,  les  œufs  couvés  vont 
tourner. 

Béfs  laquée  en  1ère,  mauves  temps  napas  loin  ; 

Les  bœufs  ont  la  queue  en  l'air,  le  mauvais 
temps  n'est  pas  loin. 

Zo/^o  paillenqui  crié  là  haut,  coudevent  vini  ; 

Le  paille-en-cul  crie  là-haut,  le  coup  de  vent 
vient. 

Plis  vaut  mié  vous  pitit  gagne  larhime  qui  vous 
arrace  son  néncT^  ; 


158  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

Il  vaut  mieux  laisser  votre  enfant  morveux  que 
de  lui  arracher  le  nez. 

Dire  moi  qui  vous  T^atnis,  mo  va  dire  vous  qiH  vous  ; 

Dites-moi  quels  sont  vos  amis,  je  vous  dirai  qui 
vous  êtes.  (Dis-moi  qui  tu  hantes  et  je  te  dirai  qui 
tu  es.) 

Coudepied  napas  empéce  coudecorne  ; 

Les  coups  de  pied  n'empêchent  pas  les  coups 
de  corne. 

Moulins  vapére  fine  tnan:(e  moulins  divent  ; 

Les  moulins  à  vapeur  ont  mangé  les  moulins  à 
vent. 

Açthére  moulin  dilean  rôde  larivière  ; 

A  présent  le  moulin  à  eau  cherche  la  rivière. 

Ça  qui  touye  son  lécorps  travaille  pour  lever  es  ; 

Celui  qui  se  tue  travaille  pour  les  vers. 

Lhére  wou  aile  baigné  amène  cotâmaïe  ; 

Quand  vous  allez  vous  baigner,  portez  une  rafle 
de  maïs  (mot  à  mot  «  un  coton  de  maïs  »,  c'est 
la  savonnette  du  pauvre). 

Ça  qui  boudé  man:(e  boudin; 

Celui  qui  boude  mange  du  boudin  (intention 
pittoresque  ?) 

Séga  av  tamtam  T^autes  dé  fine  mort  ensembe  ; 

Le  séga  et  le  tamtam  sont  tous  deux  morts 
ensemble. 


GRAMMAIRE.  I59 


Quand  lipied  glissé,  restant  sivré  ; 

Quand  le  pied  glisse,  le  reste  suit. 

Pile  enhas  napas  làdans  ; 

Piler  en  bas  n'est  pas  là  dedans.  (Il  ne  faut  pas 
écraser  son  ennemi  par  terre.  On  dit  aussi  bourre 
enbas.) 

Moustique  pitit,  mes  Ihére  li  çanté  vous  T^réye 
plein  ; 

Le  moustique  est  petit,  mais  quand  il  chante, 
votre  oreille  est  pleine. 

Côte  cabri  monté  noir  napas  monté  ; 

Où  monte  le  cabri  le  noir  ne  monte  pas. 

Ça  qui  content  moi  content  mon  licien  ; 

Celui  qui  m'aime  aime  mon  chien. 

Alourdi  toutfenmes  aile  confesse,  mes  Ihére  T^autes 
tourne  léglise  diable  T^étte  encore  pécé  av  T^autes  ; 

Aujourd'hui  toutes  les  femmes  vont  à  confesse, 
mais  quand  elles  reviennent  de  l'église  le  diable 
leur  jeue  encore  des  péchés. 

Quand  léciel  tombé,  tout  mouces  va  maillé  ; 

Quand  le  ciel  tombera,  toutes  les  mouches 
seront  prises. 

Lardent  napas  trouve  dans  lipied  milét; 

L'argent  ne  se  trouve  pas  dans  le  pied  d'un  mulet. 

Roce  entêté,  niés  quand  téti  cause  av  li,  li  réponde; 

La  roche  est  entêtée,  mais  quand  le  têtu  lui 


l60  LE    PATOIS   CRÉOLE, 


parle,  elle  répond.  («  Téti  »  ou  «  titi  »,  le  plus 
gros  des  marteaux  du  casseur  de  pierres.) 

Li  çarrié  dileau  la  rivière  ; 

Il  porte  de  l'eau  à  la  rivière. 

Légiiimes  rare  ;  brin:(éle  av  pomedamour  cacii 
gardes  :  gantes  napas  lar^^ent  pour  péye  patente  ; 

Les  légumes  sont  rares;  les  bringelles  et  les 
pommes  d'amour  se  cachent  des  gardes  :  elles 
n'ont  pas  d'argent  pour  pa)^er  patente. 

Conroupa  dansé,  T^aco  rié  ; 

Le  couroupas,  colimaçon,  danse,  le  singe  rit.. 

Pitit  Timbalo  matiTie  di:(éfs  ; 

Le  fils  de  Timbalo  mange  les  œufs.  (Tel  père, 
tel  fils.  Le  chien  Timbalo  volait  les  poules.) 

Lhére  lamontagne  bourlé,  tout  diniounde  coné; 
Ihére  léqiiére  bourlé,  qui  coné? 

Quand  la  montagne  brûle,  tout  le  monde  le  sait; 
quand  le  cœur  brûle,  qui  le  sait  ? 

Sipas  vous  croire  Cinois  asse:(^  béte  pour  lé^  Ma- 
layes  coupe  :(autes  laquée  ; 

Croyez-vous  les  Chinois  assez  bêtes  pour  laisser 
les  Malais  leur  couper  la  queue?  (Le  français  dit 
dans  le  même  sens  faire  la  barbe,  faire  la  queue.) 

Mon  langouti  dans  piondinde  ; 

Mon  langouti  est  dans  les  pignons  d'Inde.  (Je 
suis  fort  embarrassé  ;  comment  paraître  !) 


GRAMMAIRE.  l6l 


Mo  bout  goni  ; 

Je  bous  du  goni.  (Je  suis  dans  l'embarras.) 

Diabes  dans  filaos  ; 

Les  diables  sont  dans  les  filaos.  (Les  gardes 
arrivent.) 

Péye  av  coquilles; 

Payer  avec  des  coquilles.  (Payer  en  monnaie  de 
singe.) 

Quand  vente  crié,  T^oréyes  sourde; 

Quand  le  ventre  crie,  les  oreilles  sont  sourdes. 
(Ventre  affamé  n'a  point  d'oreilles.) 

Serin  dérobé,  maille  bengali  ; 

Le  serin  se  dérobe,  prenez  le  bengali.  (A  défaut 
de  grives,  contentez-vous  de  merles.) 

Li  plante  boutéyes  vide  pour  gagne  boutéyes 
plein  ; 

Il  plante  des  bouteilles  vides  pour  récolter  des 
bouteilles  pleines.  (Il  ne  risque  rien,  il  ne  peut  que 
gagner  à  l'affaire.) 

Zéné  cornent  T^aco  dans  ronda:(e; 

Gêné  comme  un  singe  dans  un  enclos  circulaire 
en  palissades. 

Li  boire  dileau  Grand  rivière  ; 

Il  boit  de  l'eau  de  la  Grande  rivière.  (Il  est  par- 
venu, il  dédaigne  ses  premiers  amis.) 

Éne  maria:(e  man:(e  dans  marmite; 


l62  LE   PATOIS   CRiOLE, 


Un  mariage  où  Ton  mange  dans  la  marmîte. 
(Noces  contrariées  par  la  pluie.) 

Éne  mariage  dérière  lacousine  ; 

Un  mariage  derrière  la  cuisine.  (Union  libre,) 

Fous  napas  va  montré  vie  :(aco  faire  grimaces; 

Vous  ne  montrerez  pas  à  un  vieux  singe  à  faire 
des  grimaces. 

Bardeaux  couvert  tout  ; 

Les  bardeaux  couvrent  tout.  (Tout  se  passe  à 
huis  clos.  Que  de  choses  dans  les  familles,  qu'igno- 
rent les  étrangers  !) 

Éne  baptême  lérat; 

Un  baptême  de  rat.  (Baptême  sans  dragées.) 

Fouille  batate  av  néncT^; 

Fouiller  les  patates  avec  le  nez.  (Avoir  la  vie 
dure,  manger  de  la  vache  enragée.) 

Vente  enflé,  mouces  T^aune  té  pique  H; 

Le  ventre  enfle,  les  mouches  jaunes  l'ont  piqué. 
(Comment  se  l'expliquer  autrement,  en  dehors  du 
mariage  ?) 

Laprière  martins*  ; 

La  prière  des  martins.  (Conversation  où  tous 
crient  à  la  fois.) 


*  Au  coucher  du  soleil  ils  reviennent  par  milliers  à  l'arbre  qui  leur  sert 
de  dortoir,  et  c'est  un  tapage  étourdissant  avant  que  chacun  ait  retrouvé  ei 
reconquis  sa  place. 


GRAMMAIRE.  163 


Brouille,  dileau  pour  f ère  lahoue  ; 

Brouiller  Teau  pour  faire  de  la  boue,  et  pêcher 
en  eau  trouble. 

Mette  lassomoir  lirais  av  poules* ; 

Tendre  un  assommoir  à  rats  pour  prendre  les 
poules.  (Mésuser  d'une  bonne  chose.) 

Éna  dileau  dans  lacour; 

Il  y  a  de  Teau  dans  la  cour.  (La  maison  est  riche.) 

Éne  çatini  sans  piment  ; 

Un  chatenis  sans  piment.  (Une  chose  manquée, 
ratée.) 

Çatte  noir  apéle  larT^ent  ; 

Un  chat  noir  présage  de  l'argent. 

Couteau  divant  toi; 

Un  couteau  devant  toi.  (Une  ordure.) 

Naplis  éna  çapeau  dans  mo  lacase  ; 

Il  n'y  a  plus  de  chapeau  dans  ma  case.  (Je  suis 
veuve  ;  je  n'ai  plus  de  mari  qui  me  protège.) 

Çatte  boire  dilhouile  enhas  latahe; 

Le  chat  boit  l'huile  sous  la  table.  (On  se  moque 
de  vous  sans  que  vous  vous  en  aperceviez.) 

Li  éna  larouille  dans  coin  :(oréyes; 


*  Les  rats,  qui  dans  les  premiers  temps  de  la  colonisation  infestaient  l'île 
au  point  de  la  rendre  presque  inhabitable,  sont  encore,  dans  quelques  quar- 
tiers, un  des  fléaux  de  la  culture. 


164  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

» 

Il  a  de  la  rouille  dans  le  coin  des  oreilles.  (D 
perd  toujours  au  jeu.) 

Li  fine  marié  éne  boutéye  vide; 

Il  a  épousé  une  bouteille  vide.  (Une  femme  sans 
dot.  On  dirait  aussi  à  une  jeune  fille  qui  prêterait 
Toreille  aux  galanteries  d'un  homme  marié  :  Na- 
pas  acoute  li,  éne  boutéye  vide  ça;  Ne  Técoute  pas, 
c'est  une  bouteille  vide.) 

Vous  napas  bisoin  souffe  difé  enbas  marmite  qui 
napas  pour  vous  ; 

Vous  ne  devez  pas  souffler  le  feu  sous  une  mar- 
mite qui  n'est  pas  à  vous.  (Mêlez-vous  donc  de 
vos  affaires,  ne  fourrez  pas  le  nez  dans  celles  d'au- 
trui.) 

Li  fine  monte  làhatit  tablette*  ; 

Elle  est  montée  sur  la  tablette.  (Elle  a  coiffé 
sainte  Catherine.) 

Napas  vous  sangsie  qui  a  monte  làhaut  moi  ; 

Ce  n'est  pas  votre  sangsue  qui  montera  sur  moi. 
(Vous  ne  m'exploiterez  point.) 

Napas  vous  laliane  dar:(ent  qui  a  monte  làhaut  ma 
tonélle; 

Ce  n'est  pas  votre  liane  d'argent  qui  montera 


*  Est-ce  une  création  du  créole,  ou  la  traduction  de  l'anglais  :  Sht  will 
oson  he  put  on  ihe  shelf. 


GRAMMAIRE.  165 


sur  ma  tonnelle.  (D'une  jeunefiUe  à  un  jeune  homme 
dont  elle  repousse  les  avances.) 

Li  laçasse  :(o:(os  pariaca; 

Il  chasse  aux  oiseaux  à  paliaca.  (Le  paliaca,  mou- 
choir à  carreaux  de  couleurs  vives,  était  la  coiffure 
de  toutes  les  jeunes  négresses.) 

Li  pose  canapé  ; 

Il  dépose  son  canapé.  (Il  s'établit  à  demeure 
dans  la  maison,  soit  comme  pique-assiette,  soit 
comme  prétendant  à  la  main  de  la  demoiselle  de 
céans.) 

LarT^ent.napas  éna  famille; 

L'argent  n'a  pas  de  famille.  (En  affaires,  point 
de  parents.) 

Montagnes  :(amés  T^oinde,  doumounde  T^oinde  ; 

Les  montagnes  ne  se  rencontrent  jamais,  les 
hommes  se  rencontrent.  (Il  n'y  a  que  les  monta- 
gnes qui  ne  se  rencontrent  pas.) 

Li  fére  éne  tour  ou  pour  bouce  laute; 

Il  fait  un  trou  pour  en  boucher  un  autre.  (Il 
emprunte  pour  payer  une  dette.) 

Li  lève  laquée  ; 

Il  lève  la  queue  (il  oublie  son  humble  origine)-. 

Lapauveté  napas  éne  vis,  mes  li  éne  bien  gros  coulou  ; 

La  pauvreté  n'est  pas  un  vice,  mais  c'est  un  bien 
gros  clou.  (On  estime  ce  proverbe  un  des  plus 


l64  LE  P/ 


^OLE 


Il  a  de  la  ro-     .  ^^^'" 

perd  toujourF 

Li  fine  11 

Uaèp^ 

dot.  O-  "'''^^ 

l'ord^  ''^ 

^^  passe,  le  fil  suivra.  CC'est  « 

^  i  exemple  à  ses  hommes.) 

.  fine  vide  son  houite  condamné  ; 

Il  a  vidé  sa  boîte  condamnée.  (Il  a  cassé  sa  tire- 
lire ;  il  dépense  sans  compter.) 

Laline  touve  dire  àsoir,  :(amés  H  trompe  cimin; 

La  lune  voit  clair  le  soir,  jamais  elle  ne  se  tromp 
de  chemin. 

Boncoîip  disic  dans  cannes,  mes  doma:(e  marmitt 
napas  nous  ; 

Beaucoup  de  sucre  dans  les  cannes,  mais  pa 
malheur  nous  ne  sommes  pas  les  marmites.  (O: 
nous  vole  à  l'usine.) 

Dimounde  qui  f ère  lar:(ent,  napas  lar^^ent  qui  fit 
dimounde  ; 

Ce  sont  les  hommes  qui  font  l'argent,  ce  n'eï 
pas  l'argent  qui  fait  les  hommes. 

Mo  naplis  éna  divent  dériére  ; 

Je  n'ai  plus  le  vent  derrière.  (Je  n'ai  plus  lever 
en  poupe;  la  chance  ne  me  sourit  plus.) 


l66  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

spirituels  du  créole;  nous  l'en  croyons  innocent, 
le  mot  vice  n'est  pas  créole.) 

A:(ourdi  soûle  bon  temps,  dimain  pagayé  ; 

Aujourd'hui  le  plaisir,  demain  la  pagaye.  (Les 
jours  se  suivent  et  ne  se  ressemblent  pas.) 

Gouïe  passé,  difil  sivré; 

Que  l'aiguille  passe,  le  fil  suivra.  (C'est  au  chef 
de  donner  l'exemple  à  ses  hommes.) 

Li  fine  vide  son  houéte  condamné; 

Il  a  vidé  sa  boîte  condamnée.  (Il  a  cassé  sa  tire- 
lire ;  il  dépense  sans  compter.) 

Latine  touve  clére  àsoir.  Tramés  li  trompe  cimin  ; 

La  lune  voit  clair  le  soir,  jamais  elle  ne  se  trompe 
de  chemin. 

Boucoup  disic  dans  cannes,  mes  doma:(e  marmites 
napas  nous  ; 

Beaucoup  de  sucre  dans  les  cannes,  mais  par 
malheur  nous  ne  sommes  pas  les  marmites.  (On 
nous  vole  à  l'usine.) 

Dimounde  qui  f ère  lar:(ent,  napas  lar:(ent  qui  f ère 
dimounde  ; 

Ce  sont  les  hommes  qui  font  l'argent,  ce  n'est 
pas  l'argent  qui  fait  les  hommes. 

Mo  naplis  éna  divent  dériére  ; 

Je  n'ai  plus  le  vent  derrière.  (Je  n'ai  plus  lèvent 
en  poupe;  la  chance  ne  me  sourit  plus.) 


GRAMMAIRE.  167 


Lalangue  napas  lé:(os  ; 

La  langue  n'a  pas  d'os.  (De  là  sa  facilité  à  se 
mouvoir.  Le  proverbe  s'applique  un  peu  à  tout 
propos,  pour  une  calomnie,  pour  une  parole  in- 
considérée, pour  une  indiscrétion  ;  mais  jamais 
mieux,  ce  nous  semble,  qu'à  propos  d'une  pro- 
messe que  l'on  fait  quoiqu'on  sache  ne  devoir  pas  la 
tenir,  d'un  engagement  verbal  qu'on  se  promet 
bien  de  considérer  comme  non  avenu.) 

Mégue  cornent  çatte  qui  fnan:(e  lérats  misqué; 

Maigre  comme  un  chat  qui  mange  des  rats  mus- 
qués. 

Coq  çanîé  divant  laporte,  doumoune  vint; 

Un  coq  chante  devant  la  porte,  quelqu'un  vient. 

Si  cancarlat  pas  man:(e  toi,  to  va  man:(e  cancar- 
lat; 

Si  le  cancrelat  ne  te  mange  pas,  tu  mangeras  le 
cancrelat.  (Se  dit  ironiquement  à  quelqu'un  qui 
dit  ou  fait  quelque  chose  d'extraordinaire.) 

Zaffére  pavillon  bâton  bride  ; 

Affaire  d'intérêt  purement  local,  étroitement 
mauricien  ;  du  pavillon  fait  d'un  bâton  de  brède. 

Napas  éna  bouillon  pour  li  ; 

Il  n'y  a  pas  de  bouillon  pour  lui.  (Plus  d'espoir, 
il  est  perdu.) 

Cancarlat  sourti  dans  lafarine  ; 


l68  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


Le  cancrelat  sort  de  la  farine.  (Se  dit  à  une 
femme  noire  couverte  de  poudre  de  riz.) 

Boutéyc  vide  dans  panier  ; 

Une  bouteille  vide  dans  un  panier.  (A  la  même 
qui  a  mis  un  chapeau.) 

Mo  doné,  qui  ous  guété? 

Je  vous  donne,  que  regardez-vous  ?  (Imper- 
tinence à  l'adresse  de  celui  qu'on  vient  de  coudoyer 
par  mégarde  :  vous  avez  déjà  reçu,  réclamez-vous 
encore  quelque  chose  }) 

Zamés  disél  dire  li  salé  ; 

Le  sel  ne  dit  jamais  qu'il  est  salé. 

Quand  done  vous  hourique,  vous  pas  bisoin  guette 
so  labride  ; 

Quand  on  vous  donne  un  âne,  vous  ne  devez 
pas  regarder  sa  bride.  (A  cheval  donné  on  ne  re- 
garde pas  à  la  dent.) 

Bon  bagout  çappe  lavie  ; 

L'habileté  de  la  parole  sauve  son  homme.  (Ba- 
gout ou  bagoul  est  français,  nous  n'avons  pas  à  le 
définir.) 

Napas  rémié  fimié  sec  ; 

Ne  remuez  pas  le  fumier  sec. 


GRAMMAIRE.  1^69 


NOTE  AUX  PROVERBES   ET  DICTONS. 

Nous  devons  prévenir  nos  lecteurs  créoles  que 
plusieurs  de  nos  proverbes  nous  sont  connus  sous 
différentes  formes  entre  lesquelles  nous  avons  dû 
choisir  notre  version.  Ainsi  le  dicton  :  Cornent  ta 
taie  to  natte  faut  to  dourmi.  Comme  tu  étends  ta 
natte,  il  faut  que  tu  te  couches;  se  dit  aussi  :  Acâte 
to  mette  to  natte  to  dourmi,  Où  tu  mets  ta  natte,  tu 
te  couches.  Cet  autre  :  Dans  maria:(e  licien^  témoins 
gagne  batte,  Aux  noces  des  chiens  les  témoii.s  sont 
battus;  est  également:  Létemps  mariaT^e,  quand 
licien  guété,  li  gagne  batte j  En  temps  de  mariage, 
quand  le  chien  regarde,  il  est  battu^  etc.,  etc.  Nous 
pourrions  multiplier  ces  exemples  ;  mais  nous 
croyons  qu'il  suffisait  de  signaler  le  fait. 

Ce  qui  est  bien  autrement  grave,  c'est  que  le 
même  proverbe  a  plusieurs  sens  et,  partant,  des 
appUcations  souvent  contradictoires. 

Bibasse  li  goût,  mes  son  lôyau  qui  li  ?  La  bibasse 
est  excellente,  mais  son  no}'au  qu'est-il?  première 
glose,  la  seule  bonne,  la  seule  sensée^  affirment 
ceux  qui  nous  la  donnent  ;  et  ils  s'appuient  d'un 
dicton  analogue  :    Vide  éne  boutéye  pour  rempli 

PAT.  CR.  8 


lyO  LE   PATOIS  CRÉOLE. 

l'aute,  qui  H  ?  Vider  une  bouteille  pour  en  remplir 
une  autre,  à  quoi  bon  ? 

D'autres  commentateurs  —  assez  voisins  des 
premiers  —  ponctuent  différemment  ;  le  point  d'in- 
terrogation disparait  :  mes  so  lôyau  qui  li;  mais 
c'est  le  noyau  qui  est  soi,  c'est-à-dire  noyau,  par 
conséquent  gênant  et  désagréable.  Ils  apportent, 
eux  aussi,  leurs  preuves  à  l'appui  ;  par  exemple, 
cette  phrase  employée  par  les  créoles  quand  ils  ont 
été  acquittés  en  justice  :  Zaffire  qui  fine  passé  nâ- 
rien,  laute  qui  pour  vini  qui  li,  l'affaire  passée  n'est 
rien,  c'est  l'affaire  à  venir  qui  est  le  hic.  Manénène, 
dit  l'un  des  rédacteurs  de  cette  seconde  version, 
lorsqu'elle  me  voyait  dans  mon  enfance  abuser  de 
mes  jeunes  forces,  et  surtout  de  mon  jeune  esto- 
mac, ne  manquait  jamais  de  me  citer  notre  pro- 
verbe, qu'elle  aurait  donc  interprété  en  prose  fran- 
çaise :  après  le  plaisir  le  déplaisir,  voire  l'indigestion; 
en  vers  : 

La  bibasse  a  bon  goût,  mais  prends  garde  au  noyau  ; 

en  latin  :  uti  non  ahuti. 

Erreur,  corruption,  hérésie  !  s'écrient  de  nou- 
veaux scoliastes.  Mes  so  lôyau  qui  li  I  avec  un 
point  d'admiration.  Monsieur  ;  et  voici  le  seul 
sens  :  Mais  c'est  dans  le  noyau  qu'est  le  fruit  !  On 
leur  objecte  que  des  noyaux  de  bibasse  sont  un 


GRAMMAIRE,  I7I 


régal  médiocre.  Doucement,  disent-ils,  l'amande 
a  son  charme,  et  vous  saurez  qu'on  en  feit  une  eau- 
de-vie  exquise.  Mais,  d'ailleurs,  comment  se  trom- 
per sur  le  qui  H  quand  nous  en  avons  des  emplois 
comme  celui-ci  ;  Mam:(elle  Coco  :(oli,  mes  so  li:(iés 
qui  H,  Mademoiselle  Coco  est  jolie,  mais  ce  sont 
ses  yeux.  Monsieur,  ce  sont  ses  yeux  !  ! 

En  présence  de  ces  autorités  également  consi- 
dérables, de  cç  luxe  de  preuves  sans  réplique,  com- 
ment va  conclure  l'auteur  ?  Il  se  réserve  de  donner 
son  opinion  dans  la  quatrième  édition  de  son  ou- 
vrage. 


LOCUTIONS. 

Méte  av  li,  attaque-le,  cherche-lui  querelle;  mot 
à  mot  :  mets  avec  lui. 

Li  baingne  av  vous,  il  se  moque  de  vous.  Le 
mot  à  mot  :  il  se  baigne  avec  vous,  est  assez  obscur  ; 
s'il  se  moque,  c'est  peut-être  que  vous  n'êtes  pas 
fait  comme  l'Antinous. 

Napas  toi  qui  pour  bite  av  moi,  ce  n'est  pas  toi 
qui  es  de  taille  à  me  le  disputer.  Du  français  débu- 
ter ou  mieux  abuter  :  à  tous  les  jeux  d'adresse  on 
abute  pour  voir  à  qui  l'avantage  de  jouer  le  premier. 


172  LE   PAtOlS   CRÉOLE. 

Li  senti  pi,  il  sent  mauvais.  Adverbe  tiré  du 
verbe  puer. 

Li  pique  souçouna,  il  se  soûle.  Souçouna  c'est 
l'arac  ;  mot  créé. 

Dimande  nouvéles  so  çava,  demandez  des  nou- 
velles de  sa  santé.  Du  français  comment  ça  î//ï-t-il? 

Mo  dibouti,  je  suis  debout.  Verbe  créé  par  le 
créole. 

Li  souk  bontemps,  il  se  soûle  de  bon  temps;  il 
s'amuse  et  ne  travaille  point. 

Civés  cotomaïe,  cheveux  coton  de  maïs^  blond 
très-clair. 

Civés  babamaye,  cheveux  baba  de  maïs,  rouges 
de  la  couleur  des  stigmates  qui  s'échappent  de 
l'épi  de  maïs  encore  enveloppé  dans  les  spathes. 
Nous  avons  plus  haut  expUqué  les  mots  cotomaïe 
et  babamaïe. 

Ene  dimoîinde,  dimoime,  dimonde,  doumounde, 
doumoune,  une  personne,  un  homme.  Au  sens  in- 
défini, o?i. 

Parié  lacourse,  courir  à  qui  plus  vite. 

So  fonça  levé,  sa  folie  se  réveille.  Levé  traduit 
réveiller  à  tous  les  sens  du  mot  :  Mo  té  levé  veut 
dire,  j'étais  réveillé. 

Ene  manman  lacloce,  une  cloche  énorme. 

Ene  papa  bâton,  un  très-gros  bâton,  une  trique. 


QRAM  MAI  RE.  I73, 


Li  tape,  colons^  il  flatte  les  puissants;  mais  que 
viennent  faire  les  colons  là  dedans  ! 

Engué:(e  dimoundey  engueuser  le$  gens,  caJQler. 
Le  redoublement  çngué:(e  çngiié:(é  a  de  plus  le  sen$ 
de  badiner,  ne  pas  faire  sérieuseoieat  ;  ainsi,  aux. 
cartes  :  Nous  ne  jouons  pas  d'argent,  nous  napas 
Trotté  larT^ent,  nous  après  engué:(e  engué^^é, 

Li  maillé,  li  dans  lam^ilk,  il  est  pris,  ou  bien  il 
est  dans,  l'embarras., 

Li  dans  :(affére,  il  est;  dans  une  mauvaise  passe, 
ujae  méchante  affaire;.. 

Batte  lalangue,  mot  à  mot,  battrç  la  languQ, 
médire,  calomnier,  ou  bien  parler  à  tprt  et  à  tra-» 
vers,  et  par  extension,  divulguer  un  secret.. 

Fane  lapipie,  répandre  une  nouvelle.  Lapipie  est; 
l'appât  qu'on  répand  pour  attirer  le  poisson  j  la- 
hauéte  est  l'appât  qu'on  fixe  à  Thameçon. 

Malade  malgace,  la  maladie  malgache,  l'épilepsie. 

Cause  bêtises,  conter  fleurette. 

Ene  cari  brauilla:(e,  un  cari  enabr ouille.  BrouiU 
la:(e,  brouillamîni>  mot  créé  par  le  créole. 

Li  dans  so  séré,  dans  so  ^éni;  il  est  dans  ses  petits 
souliers  ;  serré,  gêné. 

Casse  paquet  dibois,  donner  une  poignée  de 
main  énergique  ;  the  truc  genuine.  shake  hand*  Aussi, 
donner  une  poignàe  de  main  à  un  supérieur  :  M^" 


174  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

tin  !  fine  casse  paqnit  dibois  av  Gouvernera,  lamain 
là  pas  pour  lavé,  on  ne  lavera  pas  cette  maîn-Ià  ! 

Li  dans  gouyaves,  il  est  dans  les  goyaviers  ;  il 
s'est  sauvé.  Dans  un  autre  sens,  il  est  hors  de  la 
question  y  il  s'égare. 

Li  dans  hanoirs,  li  dans  vavangues,  il  est  dans 
les  bois  noirs,  dans  les  vavangues.  Même  sens,  il 
s'égare,  il  boite.  Ces  trois  locutions  ont  une  origine 
commune.  A  l'époque  où  les  courses  furent  intro- 
duites à  Maurice,  le  fond  du  Champ  de  Mars  était 
une  forêt  de  bois  noirs,  de  goyaviers  et  de  brous- 
sailles où  disparaissaient  volontiers  nos  coureurs 
mal  dressés. 

Ene  ^0:^0  dibois,  ine  7^0:^0  grandbois,  :(o:(o  mayoc, 
jfojjo  blanc,  :(o:(0  bétebéte,  un  niais,  un  imbécile. 

Sa  civés  fine  mîr,  ses  cheveux  sont  mûrs,  il  gri- 
sonne. De  môme  :  So  lédents  mîr,  ses  dents  sont 
mûres. 

Mo  lédents  béte,  je  vis  sans  en  avoir  envie,  mot 
à  mot,  mes  dents  sont  bètes.  Bêtes  encore  les  dents 
du  rire  involontaire,  au  milieu  d'une  cérémonie 
triste  par  exemple  ;  bêtes,  dans  tout  rire  hors  de 
saison;  ainsi:  Madame  X...  a  de  jolies  dents 
qu'elle  montre  volontiers.  Elle  sourit  gracieuse- 
ment à  tous  les  menus  propos  de  monsieur  Z.., 
planteur  considérable  qui  lui  fait  les  honneurs  de 


GRAMMAIRE.  175 


sa  table.  On  est  au  dessert  ;  ce  que  j'aime,  dit 
M.  Z..,  —  et  sa  voisine  découvre  ses  perles  —  c'est 
l'haleine  suave  que  donne  le  gruyère.  Le  sourire 
s'achève  en  grimace  :  MadameX.  d,vMQ\xlédents  héte. 

Dimance  rou:(e,  le  dimanche  rouge.  La  semaine 
des  quatre  jeudis. 

Eue  plofiT^ére  à  séc,  un  plongeur  à  sec,  tête  aux 
cheveux  drus  et  crépus. 

Ene  brosse  coco,  une  brosse  de  coco,  tête  aux 
cheveux  courts,  drus  et  rudes. 

Mo  déga:(e  mo  name,  mo  lécorps,  je  me  dépêche, 
mot  à  mot,  je  dépêche  mon  âme,  mon  corps.  Dé- 
ga:(é  traduit  rigoureusement  dépêcher. 

Fére  bétel  coulé,  mettre  la  bouche  en  sang,  mot 
à  mot,  faire  couler  le  bétel. 

To  labouce,  ta  làgnéle  gratté,  tu  parles  sans  rien 
dire.  Nous  avons  vu  gratté  pour  démanger, 

To  lapatte  gratté,  tu  touches  à  tout;  mot  à  mot, 
ta  patte  démange. 

Li  fére  pont  av  moi,  il  fait  de  moi  un  marche- 
pied, un  pont. 

Laguéle  en  patangue,  une  bouche  en  compote. 
Tricmarda:(e,   tripotage,  agissements   malhon- 
nêtes. Mot  créé. 

Pose  lacole  av  doumoune,  poser  la  colle,  la  glu, 
pour  prendre  quelqu'un. 


176  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Lapéce  cahots^  rester  bouche  béante;  mot  à  mot, 
la  pêche  aux  cabots. 

Fére  so  comis,  faire  son  bon  valet,  son  comxms. 

Peingne  latéte  ptit  randatus,  peigner  à  petites 
boucles. 

Lésprit  T^aco,  une  balourdise  ;  mot  à  mot,  esprit 
de  singe.  Le  mot  esprit  ou  siprit  est  récent  ;  le  moi 
manquait,  sinon  la  chose. 

Zanglés  inan:(e  houritte,  un  Anglais  mangeur 
d'houritte,  un  homme  de  la  lie  du  peuple,  dumob. 

Li  pousse  bord,  il  pousse  son  bord,  sa  pointe. 

Li:(iés  soursouris,  des  yeux  de  chauve-souris,  de 
petits  yeux. 

Li^iés  boutonière,  des  yeux  en  boutonnière,  pe- 
tits et  bridés  :  beauté  chinoise. 

Lî:(^iés  bigorneau,  dès  yeux  de  bigorneau  ;  variété 
voisine. 

To  rôde  mo  laguéle,  tu  me  provoques  à  te  dire 
des  injures,  à  te  dire  crûment  ma  façon  de  penser, 
mot  à  mot,  tu  cherches  ma  gueulé. 

Ene  restant  laçaine,  un  ancien  esclave,  un  forçat 
libéré  ;  mot  à  mot,  un  reste  de  chaîne. 

Ene  restant  pendi,  un  reste,  un  fils  de  pendu. 

Brédes  diboute,  brèdes  debout,  saisies  dans  Teau 
bouillante. 

Nous  fine  gâte  /garnis,  nous  sommes  brouillés. 


GRAMMAIRE.  *  I77 


Le  mot  ami  ou  :^ami  est  nouveau  :  c'était  cam- 
rade. 

Reste  séc,  reste  couac,  rester  coi,  la  bouche  clouée. 

Ene  figuire  houtane,  une  grosse  face  bête. 

Ene  gaga,  un  bègue,  en  malgache,  fafa.  Li  gaga, 
il  est  bègue,  ou  bien  il  ne  sait  quoi  dire,  il  bégaye. 

Ene  grand  blanc,  un  personnage,  affaire  d'opti- 
que. 

Laporte  quartier,  la  porte  des  casernes.  (Une 
grande  bouche  sans  dent.) 

Lallée  citrons,  l'allée  des  citrons.  La  ligne  que 
suivent  les  agrafes  ou  les  boutons  d'une  robe  sur 
le  devant  du  buste. 

Li  en  pleine  ceintire,  elle  est  grosse  à  pleine  cein- 
ture. 

Laplie  tombe  par  battant,  il  pleut  à  seaux. 

Laplie  assise,  il  pleut  sans  discontinuer;  mot  à 
mot,  la  pluie  s'assoit.  ^ 

Tombe  par  battant  làhaut  doumounde,  assaillir 
quelqu'un  en  masse. 

Ene  latéte  nique  mouces,  une  tête  à  gros  cheveux 
ébouriffés;  mot  à  mot,  en  nid  de  mouches. 

Ene  bombarde  dimiél,  une  ruche  à  miel. 

Pile  cimin,  beaucoup  niarcher,  piler  le  chemin. 

To  a  manque  lapéle  av  moi,  tu  ne  me  prendras 
pas,  tu  perds  ton  temps  ;  mot  à  mot,  tu  manque- 

8. 


1 78  LÉ  PATOIS  CRÉOLE. 


ras  rappel  avec  moi.  L*appel  matinal  des  travail- 
leurs précède  la  distribution  de  la  tâche  du  jour. 
Je  n'y  serai  pas. 

Mo  a  tombé  levé  pour  H,  je  suis  à  lui  corps 
et  âme  ;  je  me  relèverai  aussi  souvent  que  je  tom- 
berai. 

Coura:(e  qui  av  moi,  c'est  mon  courage  qui  me 
soutient,  qui  est  avec  moi. 

Mo  lamain  levé,  ma  main  se  lève.  L'expression 
a  deux  sens  :  je  suis  en  fonds,  j'ai  touché;  ou  bien 
je  sens  que  la  veine  me  vient. 

Mo  lapoce  catiT^é,  je  suis  sans  un  sou;  ma  poche 
est  collée  par  Tempois,  le  cange.  Cange,  en  fran- 
çais, a  ou  a  eu  le  sens  d'empois. 

Pose  labouéte,  poser  la  bouète,  amorcer  quel- 
qu'un. Le  mot  bouète  est  français  comme  terme 
de  pêche. 

Cimin  lérats,  raie  de  cheveux  mal  faite  ;  chemin 
des  rats. 

Casse  cordon,  rompre  la  paille;  casser  le  cordon, 
d'où  : 

Zassociés  fine  casse  cordon,  l'association  est  rom- 
pue. 

Virecaille,  mourir;  virer,  tourner  de  l'œil. 

Caillelouce,  louche,  borgne,  aveugle. 

Cailleborne,  borgne. 


GRAMMAIRE.  IJ^ 


Blacaille,  œil  poché;  celui-ci  est  tout  simple- 
ment l'anglais  black  eye. 

Ene  vie  cicot  roc,  un  vieillard  décrépit  ;  un  vieux 
chicot  de  rocher. 

Ene  laguéle  pavé,  une  bouche  qui  ne  goûte  pas, 
une  gueule  pavée. 

Ene  gros  palis,  un  palais  indifférent  ;  grossier,  à 
qui  tout  est  bon. 

Li  fére  moi  passe  misères,  il  m'en  fait  voir  de 
grises  ;  il  me  fait  passer  des  misères. 

Ene  bonvalet  lasoupe  salée,  un  rapporteur;  un 
bon  valet  qui  raconte  qu'on  a  renversé  la  salière 
dans  la  soupe  ;  s'en  serait-on  aperçu  ? 

To  li:(iès  béte,  tu  désires  tout  ce  que  tu  vois  ; 
tes  yeux  sont  bêtes. 

Li  éna  léfcie  blanc,  il  a  le  foie  blanc.  Se  dit  d'un 
homme  qui  redevient  veuf  aussitôt  qu'il  se  re- 
marie. 

To  laguéle  pi,  tu  dis  des  jurons;  ta  bouche  sent 
mauvais. 

To  ^oréyes  çaud,  tu  es  désappointé  ;  tes  oreilles 
sont  chaudes. 

So  latéte  coment  lé  roi  martin,  il  est  presque 
chauve  ;  sa  tête  est  comme  celle  du  roi  des  martins. 

Li  néque  fraillef raillé,  il  fouraille  partout. 

Zense  mangue  salée,  la  populace  ;  les  gens  de  la 


j8o  le  patois  créole. 


mangue  salée.  Se  disait  surtout  des  gens  du  quar- 
tier de  la  Saline. 

Li  qiiimequime,  il  est  embarrassé.  Mot  créé. 

To  va  lingue,  tu  seras  pris,  ou  tu  seras  battu. 

To  va  gagne  lingue,  tu  seras  battu.  Du  firançais 
élingue  ou  ralingue. 

Ene  bâté  touyi,  une  pile  à  tuer. 

Li  foulé,  il  est  gros  et  court;  foulé. 

Mo  va  :!^ouingue  toi,  je  vais  te  battre. 

Ene  toupie  av  so  lacorde,  un  tout  petit  homme 
et  une  très-grande  femme  ;  une  toupie  avec  sa 
corde. 

F  ère  viosse,  faire  fiasco.  Terme  emprunté  au 
jeu  de  toupie. 

Zatites  té  affrone  moi,  ils  m'ont  fait  affront. 

Fére  loratére,  faire  le  galant,  Taimable;  l'orateur. 

Quiqueçose  malangue,  quelque  chose  de  nauséa- 
bond. 

Ene  goîU  malangue,  un  mauvais  goût. 

Li  gagne  lamaille,  il  a  une  querelle  ;  il  a  maille 
à  partir. 

Ene  mandingue,  un  mensonge.  C'est  le  mot 
malgache  lui-même. 

Mo  léquére  enbas  roce,  je  suis  dans  l'inquiétude; 
mon  cœur  est  sous  une  roche. 

Ene  cafade,  une  femme  très-noire. 


\ 


GRAMMAIRE.  l8l 


Ene  cipaye,  licorne  sur  la  braise,  arrosée  de  ci- 
tron avec  du  piment. 

Ene  rouharoiiha ,  maïs  en  poudre,  brèdes  et 
viande  salée.  . 

Lavianne  kitouse,  viande  salée,  peu  fraîche. 

Maf,  mou  et  lourd. 

Ene  doumounne  lalo,  un  homme  qui  vous  glisse 
entre  les  doigts,  une  anguille.  Le  lalo  est  un  lé- 
gume visqueux. 

.  Li  éna  moutouc  dans  latéte,  il  a  un  grain,  une 
araignée  dans  le  plafond.  Le  moutouc  est  un  in- 
secte xylophage. 

Li  amére  :(isquci  napas  bon,  c'est  amer  jusqu'à 
n'être  pas  bon.  Il  faut  que  ce  soit  d'une  amertume 
atroce. 

Li  gnangnan,  il  est  indolent  et  mou  ;  ou  bien  il 
ânonne  en  parlant. 

Lipieds  pirogue  malgace,  de^  pieds  énormes  ; 
taillés  en  pirogue  malgache. 

JVou  a  pile  dotiri:^^  avant,  vous  trimerez  aupara- 
vant; vous  pilerez  du  riz. 

Qui  mo  embrasse  !  Que  m'importe  !  en  quoi  cela 
m'embarrasse-t-il . 

Zautes  trop  senti  pi,  motices  jaunes  même  napas 
tini  av  /gantes,  ils  sentent  trop  mauvais,  les  mou- 
ches jaunes  mêmes  ne  tiennent  pas  auprès  d'eux. 


l82  LE   PATOIS  CRÉOLE. 

Mo  napas  mouces  pour  otis  mite  dimiél  av  moi, 
je  ne  suis  pas  une  mouche  pour  que  vous  tentiez 
de  me  prendre  avec  du  miel. 

Efui  laboHCc  av  li,  Ena  bagout  av,  li,  il  a  de  la 
faconde. 

Li  sic  dans  lacase,  disil  mime  napas  dans  calbasse, 
il  fait  sec  à  la  maison^pas  même  de  sel  dans  la  ca- 
lebasse. 

Vantard  sans  disil,  vantard  sans  argent  ;  sans  sel. 

Faraud  sans  disil,  petit-maitre  sans  argent;  fa- 
raud sans  sel. 

Li  enbas  enbas,  ;;amis  li  guitU  vous  drette,  il  est 
en  dessous,  jamais  il  ne  vous  regarde  droit  ;  en 
face. 

hio  labouce  fade,  je  ne  goûte  rien  ;  j*ai  la  bouche 
fade. 

Mo  léqiiére  fade,  je  n'ai  goût  à  rien;  j'ai  le  cœur 
fade. 

Eue  cari  mamou,  un  brouillamini. 

Débrouille  vous  cari,  débrouillez  votre  cari,  ti- 
rez-vous du  guêpier  où  vous  vous  êtes  fourré. 

Asse:;^  guette  ça,  vous  li:^iés  a  côli,  assez  regarder 
ça,  vos  yeux  vont  s'y  coller. 

Eue  capor,  un  fort,  un  athlète. 

Sipéque,  maigre.  Sipèque  est  le  nom  donné  à 
une  espèce  de  sauterelle. 


GRAMMAIRE.  183 


Eue  sipéque,  une  pimbêche.  L'insecte  a  le  cor- 
sage long  et  maigre* 

Lapéce  touctotic*,  pêche  à  l'anguille. 

Lifére  touctouc  av  moi,  il  cherche  à  me  sonder. 

Li  doutése,  li  dans  la  doutance,  il  est  dans  le 
doute,  doutése  est  le  douteux  du  lièvre  de  La  Fon- 
taine. 

Li  envoyé  en  marçant,  à  chaque  pas  il  projette  le 
ventre  en  avant. 

Bisoin  trop  lahouce  av  li,  il  faut  trop  discuter 
avec  lui;  il  faut  trop  de  bouche. 

Mo  napas  faut  ère,  je  ne  suis  pas  coupable,  fau- 
tif. Mot  créé. 

Lifére  cassecou,  Li  lapéce  anguille,  il  fait  casse- 
cou,  il  pêche  à  l'anguille;  il  dort  assis  en  laissant 
à  chaque  instant  retomber  sa  tête  sur  sa  poitrine. 

Mounanmounan,  le  diable. 

Enecamela,  un  Chinois,  terme  d'amitié;  un  ca- 
marade. 

Eue  titimayelo,  un  Chinois,  c'est  un  juron  dans 
leur  langue. 

Li  cause  menti,  il  ment. 

To  menti  enbas  vente,  tu  mens  impudemment; 


Voir  la  création  du  mot  &  rOnomatopée. 


l84  LE  PATOIS  CRÉOLE, 


du  fond  du  ventre,  ce  qui  part  de  plas  bas  que 
notre  o  du  fond  de  b  gorge  »• 

Ene  catacala,  ine  catac,  une  coquette^  mot  créé. 
Le  mot  catac  se  prend  en  très-mauvaise  part. 

Ene  doutnotinde  hiîimhi,  une  personne  aigre. 
Le  bilimbi  est  le  plus  acide  de  nos  fruits. 

Ene  Mangue  laf,  une  bngue  de  vipère.  Lelaf 
est  un  poisson  armé  sur  le  dos  d'un  aiguillon  dont 
la  piqûre  est  parfois  mortelle. 

So  lécorps  coule  dileau,  il  ruisselle  de  sueur; 
mot  à  mot,  son  corps  coule  de  Teau. 

So  lécorps  quime  dileau,  il  est  couvert  d'écume. 

Li  tou:(^onrs  pour  mette  piment,  il  est  toujours 
prôt  à  envenimer  les  choses  ;  à  mettre  du  piment. 

Napas  fére  :(autes  kisskiss,  ne  les  irritez  pas  l'un 
contre  Tautrc*. 

Li  lire  li::^iés  av  moi,  il  me  fait  des  yeux  furieux. 

Li  iéfite  lédent  av  moi,  il  a  affûté  sa  dent  contre 
moi.  De  Tonglc  du  pouce  on  aiguise  une  de  ses 
dents  incisives  :  c'est  une  forme  de  défi  outra- 
geante. 

Li  fére  so  laga:^étte,  li  amène  li  partout,  il  fait  sa 
gazette,  il  le  répand  partout. 


*  Voir  l'Interjection. 


GRAMMAIRE.  iSî 


Li  fine  casse  so  laguéU  dans  so  lahouce,  il  lui  a 
clos  le  bec. 

Mo  déhaïe  li  morceau,  je  commence  à  le  haïr 
moins.  Mot  créé. 

Li  casse  bancal,  il  boite. 

La^ambe  torte,  pied  bot. 

Li  fine  granfougne  moi,  il  m''a  égratigné. 

Bouce  trou  av  mo  quilotte,  raccommodez  mon. 
pantalon. . 

Mo  ti  passe  li  ine  coude:(ambéque,  je  lui  ai  donné 
un  croc-en-jambe. 

Fére  guidiguidi,  chatouiller:, 

Li  napas  capave  sourti  so  lipied  dans  bloc,  il  ne 
peut  retirer  son  pied  du  bloc.  Le  bloc  était 
l'énorme  brodequin  de  bois  où  l'on  emprisonnait 
la  jambe  du  noir  marron  qu'on  avait  repris  :  l'ex- 
pression est  donc  purement  figurée, 

Li  doite  laboutique,  il  a  des  dettes. 

Li  trop  content  çan:(e  lassiitte,  il  aime  trop  le  chan- 
gement.  La  boutique  et  l'assiette,  parce  qu'à  l'indé- 
fini nous  préférons  le  défini,  au  général  le  particulier. 

So  lilét  rode  so  boutons,  il  est  débraillé  ;  son  gi- 
let cherche  ses  boutons. 

Li  ronflé  cornent  cervolant  patangue,  il  ronfle 
comme  un  tuyau  d'orgue  ;  comme  un  cerf-volant 
patangue. 


l86  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Li  gagne  lapipie,  il  a  toujours  soif;  il  a  la  pépie. 

Pare  di:(}ii,  préparez  le  déjeuner. 

Pare  vous  lipied,  garez  votre  pied. 

Zautes  sourti  av  moi  cornent  mouce  dimiél  dam 
bombarde,  ils  sortent  contre  moi  comme  un  essaim 
d'abeilles  d'une  ruche.    . 

Li  trop  gouyave,  il  est  trop  poltron  ;  trop  goyave. 
Nous  avons  expliqué  plus  haut  :  Li  dans  gouyave. 

Li  mire  moi,  il  me  vise.  C'est  du  français. 

Zautes  napas  encore  té  saye  ensembe,  ils  ne  se  sont 
pas  encore  mesurés,  essayés. 

Li  même  qui  grosjacloce,  c'est  lui  qui  a  la  voix 
prépondérante;  qui  est  la  grosse  cloche. 

Li  fine  lave  so  dette,  il  a  payé  sa  dette  ;  lavé. 

Li  fine  coquin  tout,  il  a  tout  volé. 

Mo  va  fére  li  dans  mo  breloque,  je  le  ferai  dans 
mes  loisirs.  Le  temps  de  breloque  était  la  couple 
d'heures  que  le  maitre  donnait  à  l'esclave  dans  le 
haut  du  jour.  Peut-être  dans  les  premiers  temps 
annonçait-on  la  suspension  du  travail  par  un  rou- 
lement de  tambour,  d'où  l'expression. 

Li  marron  lacase  so  manman,  il  s'est  sauvé  chez 
ou  de  chez  sa  mère. 

Ene  gauçard,  éne  gauçarde,  un  gaucher,  une 
gauchcre. 

Ejte  robe  gona:(^e,  une  robe  de  mauvaise  étoffe. 


GRAMMAIRE.  187 


Gona:(e,  cochonnerie,  ordure  :  Li  man:(e  gona:(e, 
il  mange  des  cochonneries. 

Ene  grand  balalame,  un  grand  dégingandé.  Mot 
créé  :  peut-être  un  «  bat  la  lame  »,  qui  projette  les 
bras  comme  dans  la  façon  de .  nager  que  l'on 
nomme  la  brasse  ? 

Li  coHtirié:(e,  elle  est  couturière. 

Li  manie  pi^on,  il  mange  du  pigeon,  pour  il  fait 
bonne  chère  :  toujours  le  particulier  pour  le  gé- 
néral. 

Napas  café,  dileau  bardeaux,  ce  n'est  pas  du 
café,  c'est  de  l'eau  sale,  telle  que  la  pluie  la  fait 
couler  des  bardeaux  de  nos  toits  ;  reproche  sensi- 
ble à  la  «  Madame  »  dont  le  café  est  clairet. 

Li  fine  niante  mangue  vert,  il  est  ivre;  il  a  mangé 
des  mangues  vertes. 

Moicassetoi,  de  Tarac  ;  du  «  je  te  casse  » . 

Dileau  sans  gournouïe,  de  l'arac  ;  de  l'eau  sans 
grenouilles. 

Dilét  tigue,  de  l'arac  ;  du  lait  de  tigre. 

Li  casse  lamarre,  il  est  ivre;  il  casse  l'amarre,  il 
va  à  la  dérive. 

Ene  ptit  coudesipion,  un  petit  coup  de  sec  ;  plus 
d'un  de  nos  Africains  s'est  appelé  Scipion. 

Ene  coudemoustique,  un  coup  d'arac  avant  de  se 
coucher  ;  pour  chasser  les  moustiques. 


t^: 


Ene  coup  coq  çattU,  un  coup  au  chant  du  coq, 

Li  fine  gagne  éne  coudesoléye  dans  lotnbe,  il  est 
ivre;  il  a  pris  un  coup  de  soleil  à  l'ombre. 

Li  ripliprés,  il  fi;stonne,  il  bat  les  murs  ;  il  a  pris 
les  ris  au  plus  près..  Aliàs  :  /(  riperipé? 

Zaules  après  cause  piit  causé  cornent  ^ti^oj  qitin.' 
qtiin,  ils  chuchotent  comme  deux  bengalis. 

£■«13  couteau  divant  toi,  il  y  a  un  couteau  de\-ant 
une  ordure. 

Ta  fine  marce  dans  difé  to  fine  hourU,  tu  as  mar- 
ché sur  du  feu,  tu  t'es  brûlé;  sur  quelque  ordure. 

Li  fine  iaqué,  doctére  té  dire  U  tétie  av  bourrique, 
il  est  attaqué  de  la  poitrinC)  le  médecin  lui  a  or- 
donné le  lait  d'ànesse  ;  mot  à  mot,  de  teter  avec 
une  bounique. 

Ene  gouUpia,  éne gouyaffe,  un  goulu.'Un  goinfre. 

Mo  fine  saute  so  latéle  éne  couderoce,  je  lui  ai  fait 
sauter  la  tète  d'un  coup  de  pierre. 

Lahec  sauté,  rester  coi,  avoir  le  bec  emporté. 

Li  dire  moi  ça,  mo  vtne  courte,  il  me  dit  cela,  je 
reste  interdit  t  je  deviens  court, 

Li  macole,  il  est  sans  sou  ni  maille.  Sans  doute 
du  malgache  o  macota  »,  sale. 

Li  pique  en  décendant,  il  fait  le  crâne;  il  affecte 
de  mépriser  le  danger,  il  pique  son  cheval  en  des- 
cendant. 


GRAT^MAIRE,  189 


Plante  ba^ar,  planter  des  légumes  pour  les  ven- 
dre. 

Zespéce  blancs  qui  napas  goût,  des  gens  de  rien  ; 
une  espèce  de  blancs  qui  n'cmt  pas  bon  goût. 

Li  taillé  cornent  sipas,  il  est  fait  à  la  diable;  taillé 
je  ne  sais  comme.  Quelques-uns  disent  cornent  si- 
pas  quiçaça. 

Quinine  là  ronflé  dam  mo  latéte  cornent  mvuce 
dimiél  dans  bombarde,  cette  quinine  bourdonne 
dans  ma  tête  comme  des  abeilles  dans  une  ruche. 

Li  té  mette  senti  bon  dans  so  mouçoir,  il  a  mis 
de  l'essence  dans  son  mouchoir;  du  «  sent  bon  ». 

Mo  fine  passe  li  éne  vomi,  je  lui  ai  donné  un  vo- 
mitif. 

Mo  té  féque  sourti  dans  vente  mo  manman,  je 
venais  de  naître.  Le  verbe  naître  n'existe  pas,  de 
là  la  périphrase. 

Faut  vous  bonquére  pour  vous  lostomac,  il  faut 
prendre  sur  vous  de  manger  quelque  chose;  avoir 
"bon  cœur  pour  votre  estomac. 

Mo  té  pèse  so  laclé,  j'ai  pris  sa  clé  ;  pesé,  prendre 
subrepticement,  à  l'improviste. 

Fére  moutiouc,  faire  la  moue  en  signe  de  dédain, 
de  mépris. 

Lhéré  mo  vini  li  dérobé,  quand  je  viens,  il  Se 
sauve  ;  il  se  dérobe. 


190  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

Ti  prend  H  latnain  dans  marmite,  on  l'a  pris  la 
main  dans  le  sac;  dans  la  marmite. 

Mo  napas  té  capave  trouve  so  figuire,  té  dans  la- 
marée  noire,  je  n'ai  pas  pu  voir  sa  figure,  c'était 
dans  une  obscurité  profonde  :  la  marée  noire, 

Napas  pèle  gros  gros  cannes  ça  I  Mali:(a  même  m 
dire  ous  I  Ça  ne  s'appelle  pas  de  grosses  cannes  ! 
Des  maman  Elisa  même,  vous  dis-je  !  C'est  tout 
ce  que  nous  savons  de  cette  Elisa. 

Ene  maccahée,  quelque  chose  de  gros  et  de  fort. 
On  nomme  maccabée  une  pince  puissante  em- 
ployée dans  les  travaux  des  champs  pour  déraciner 
les  roches  énormes  sur  le  tracé  du  sillon. 

Ene  pièce,  une  pièce  a  le  même  sens.  Ene  pièce 
posson  ma  dire  ous  !  Un  poisson  magnifique,  vous 
dis-je  ! 

Mo  amare  ino  lèquère,  j'appelle  à  moi  tout  mon 
courage  ;  mot  à  mot,  j'attache  mon  cœur. 

Li  finie  gandin,  il  est  un  peu  fou  ;  il  fume  le 
gandia.  Le  gandia,  préparation  enivrante  extraite 
du  Cannabis  indien. 

Fous  napas  va  maille  li,  éne  houétére,  ça,  vous 
ne  le  prendrez  pas,  il  éventera  le  piège.  Nous  avons 
expliqué  bouètère ,  tiré  du  français  «  bouette  »  ou 
«  boitte  »,  appât  pour  la  morue. 

Mo  manque  li  pour  donne  moi  lamain,  il  me 


GRAMMAIRE.  ,  I9Ï 


manque  pour  me  donner  la  main  ;  pour  m'aider. 
«  I  want  him.  » 

Mo  va  tire  so  difil,  je  tirerai  de  lui  ce  que  je 
■désire  ;  mot  à  mot,  je  tirerai  son  fil.  •  Dans  un 
autre  sens,  je  lui  en  ferai  voir  de  grises.  On  tire 
de  la  grosse  araignée  noire  de  nos  jardins  un  fil 
d'un  éclat  et  d'une  transparence  telle,  que  nos 
grand'mères  en  firent  pour  l'impératrice  José- 
phine une  paire  de  gants  «  sans  seconde  ». 

Mo  dans  dilhouile,  je  suis  dans  le  pétrin;  dans 
l'huile. 

Ene  couteau  moucéna,  qn  fourbe,  un  traître  f  un 
couteau  moucéna. 

So  laniain  fine  aile  promené,  il  a  volé  ;  sa  main 
est  allée  se  promener. 

Ene  métére,  un  casseur,  un  provocateur.  Nous 
avons  vu  ce  sens  du  verbe  mété,  mettre. 

Ene  lémétére,  un  petit-maître. 

Ene  embaratére,  un  faiseur  d'embarras. 

Ene  médar,  éne  médame,  un  maître  passé  ; .  un 
maître  d'armes.  Toujours  le  particulier  pour  le 
général. 

Ene  matienpas ,  un  «  je  n'y  tiens  pas  »  ;  un 
homme  insouciant  de  sa  personne  et  du  reste,  dé- 
braillé, revenu  de  tout. 

Ene  ptit  gadiac,  un  petit  morceau. 


192  LE  PATOIS  -CRÉOLE. 

Mo  déqitére,  je  suis  iodéck;  je  suis  deux  cœurs, 
pour  j'ai  deux  cœurs. 

Ene  lalangnc  cabri^  inc  labouce  cabri,  une  lan- 
%\x(t^  une  bouche  de  cabri^  langue  ou  bouche  T^ 
nimeuse,  au  propre  comme  :au  figurée 

Li  guette  bord  lamer,  il  louche;  il  regarde  au 
bord  de  la  mer. 

Tambave,  maladie  des  enfants»  le  carreau  ou 
Tune  de  ses  variétés. 

Latisane  tambave ^  tisane  contre  le  tambave;  au 
figuré,  de  Farac. 

Mo  té  gagne  dourmi,  j'ai  été  vaincu  par  le  som- 
meil, j'ai  dormi;  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec 

Mo  té  gagne  soméye,  j'avais  sommeil;  ou  plus 
élégamment  :  Soméye  te  av  moi,  le  sommeil  était 
avec  moi. 

Mo  même  qui  té  amène  toi  manT^e  disél,  je  suis  ton 
parrain,  c'est  moi  qui  t'ai  porté  pour  te  faire  man- 
ger le  sel. 

Mo  léqtiére  té  aile  loin,  mo  dire  vous  I  j'ai  eu  une 
peur  !  Mon  cœur  est  allé  loin,  vous  dis-je  ! 

Li  comcnce  çante  coq,  il  commence  à  se  sentir 
homme;  à  chanter  comme  un  coq;  mot  à  mot,  à 
chanter  le  coq. 

Lifine  manie  :(]mricots,  elle  est  enceinte. 

Li  éna  laquinte,  il  est  riche  ;  mot  à  mot,  il  a  la 
quinte? 


GRAMMAIRE.  I93 


Li  mingui,  il  est  ladre,  avare, 

Li  crainte  ça  doumoune  là,  il  est  vantard,  il  est 
fier  cet  homme-là.  Crainte  peut  être  une  corruption 
de  crâne. 

Vou  a  ,done  moi  dères,  vous  me  donnerez  des 
arrhes.  Le  mot  dères  peut  venir  d'une  construction 
comme  «  pas  besoin  d'arrhes  ». 

Mo  té  coince  li,  je  l'ai  priç.  Coincer  a  le  sens 
d'acculer  dans  un  coin. 

Sapatére,  savetier,  cordonnier. 

Ene  belle  cafade,  une  femme  très-noire.  Les  en- 
fants appellent  aussi  cafade  la  grosse  bille  qui  leur 
sert  de  palet. 

Vous  f ère  ous  rôle,  vous  faites  le  malin,  le  plai- 
sant ;  votre  rôle. 

Li  désafléré,  il  est  hors  de  son  assiette,  de  son 
caractère. 

Toi  !  to  éne  godron  !  toi  !  tu  es  un  goudron  ! 
âme  et  peau  noires. 

Peintiré,  peindre,  appliquer  de  la  couleur.  D'où  : 

To  fine  peintiré  li,  tu  l'as  fait  boire,  le  voilà 
gris;  or  le  gris  est  une  couleur,  donc... 

Li  coupé,  il  se  sauve,  il  fuit. 

Ene  malinbougue,  un  homme  très-fin.  Étymo- 
logie  facile. 


PAT.  CR. 


194  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Li  lagratte,  il  vit  aux  dépens  d*un  autre  ;  mot  à 
mot,  c'est  une  gratte. 

Li  fire  moi  fire  ^inga,  il  me  fait  faire  zinga. 
L'expression  n'est  plus  que  figurée.  Au  temps 
margoze  l'expression  voulait  dire  au  propre  :  s'ac- 
croupir sur  les  talons,  se  relever,  s'accroupir  et  se 
relever  encore,  et  aussi  longtemps  que  durait  la 
punition.  Le  coupable  devait  de  la  main  gauche 
se  tenir  le  lobe  de  l'oreille  droite,  et  vice  versa;  on 
lui  posait  sur  la  tête  un  objet  qu'il  ne  devait  pas 
laisser  tomber.  Aujourd'hui,  faire  zinga  c'est  tri- 
mer, se  fatiguer  en  pure  perte. 

Ene  :^anguerna,  un  idolâtre,  un  païen;  sans 
doute  de  Jaggcrnaut. 

Léglise  :(anguerna,  la  cantine. 

Parain  dragées,  maréne  drapeaux,  parrain  à  dra- 
gées, marraine  à  drapeaux  ;  ayant  donc  toutes  les 
qualités  requises  pour  l'emploi. 

Lampangiie  douri:^^,  croûte  formée  par  le  riz  qui 
adhère  à  la  marmite.  Mot  malgache. 

Li  monte  courant,  il  remonte  le  courant. 

So  name  canne,  Tâmc  de  la  canne,  l'arac. 

Ene  gabion,  éne  viel,  un  bout  de  cigare. 

Entêté  cornent  pice  mégue ,  entêté  comme  une 
puce  maigre. 


GRAMMAIRE.  I95 


Vantard  cornent  trouloiilou,  vantard  comme  un 
tourlourou  (espèce  de  crabe). 

Grandtére,  le  pays  natal.  Pour  les  Malgaches 
c'est  Madagascar  la  grande  terre  par  excellence, 
mais  ils  prêtent  le  mot  à  la  mère  patrie  de  quicon- 
que n'est  pas  né  à  Maurice. 

Ene  lagrain,  la  mi  grain,  une  graine,  la  mi- 
graine. 

Di:(éf  canard,  œuf  de  cane  ;  dilit  béf,  dilét  cabri, 
lait  de  vache,  lait  de  chèvre;  nous  ne  pensons  ja- 
mais à  distinguer  le  mâle  d'avec  la  femelle  :  Milét, 
mule  ou  mulet;  çatte,  chatte  ou  chat.  Par  un  juste 
retour,  certaines  gens,  au  lieu  d'un  mulet  (poisson), 
disent  une  mule. 

Ene  mauves  malade,  une  maladie  grave;  éne 
mauvése  mal,  une  maladie  secrète. 

Li  dans  tangage,  il  est  dans  une  difficulté  ;  dans 
le  tangage. 

Ene  grospôsson,  un  personnage,  un  gros  poisson. 

Li  grosquére,  il  est  jaloux,  envieux;  il  a  le  cœur 
gros  de  ce  qui  vous  arrive  d'heureux. 

Ene  ptit  dilhouile,  une  petite  beauté. 

Mitan,  milieu.  Vieux  français. 

Mo  fine  arive  dans  so  mitan,  j'ai  pleinement 
atteint  mon  but;  j'ai  fait  mouche. 


/ 


î^6  LE  RATmS  CWÈOLE. 

\  FîèU,  m&  amteau,  petit,  maksdîde^  ée  grandie 
valeur»  indépendant;  mot  imot,  pcïtit  irnssom- 
teau,  coupant  Uen.       ,  '    .  ^^ 

.  Mo  Mpasfié  li,  je  ne  xne  fie  pas  à  lui. 
.    Hi  vous  i  aranç^  bamis  ça  çoimd  Jà,mm$  m^$$ 
trouvé  croupière  tranglé  H,  dh  vous  i  ^uamng&s  le 
Jbarnais  de  ce  cheval;  ne  voyez*yaus  pas  qw  b 
croupière  est  trop  serrée;  Tétrangle. 

N/if^  cambar€,  nez  énorme*  La  cambare  est  te 
plus  gros  de  nos  tubercules  comestibles.       .     ^  j 

Empéce  baba  là  crié,  fére  canana  av  &V  ctnpêdscz 
ce  bébé  décrier^  faites  aller  son  hochet*  Oa  Aoiruae 
mnana  un  hochet  suspendu  à  l'aide  d'un  fflà^u^* 
ques  pouces  du  visage  d'un  nouveau-né,  et  que 
l'on  balance  pour  occuper  ses  yeux. 

Li  mégue  !  Tout  so  côtléttes  dohors,  il  est  maigre  ! 
toutes  ses  côtes  sont  dehors. 

Li  gagne  Ihoquét,  méte  li  dans  laporte  qui  napas 
éna,  il  a  le  hoquet,  mettez-le  à  la  porte  qui  n'a  pas 
de  loquet;  mais  ça  perd  à  être  traduit. 

Toi!  qui  va  dihoute  av  moi!  C'est  toi  qui 
me  tiendras  tête;  mot  à  mot,  qui  seras  debout 
avec  moi. 

Pointi  li,  taillez-le  en  pointe.  Adjectif  ayant  la 
force  verbale. 

Li  content  godaillé,  il  aime  à  courir  le  guilledou. 


GRAxMMAIRE.  1 97 


Godailler,  de  godet;  le  français  familier  lui  faisait 
signifier  boire  à  coups  répétés. 

Mette  mi:(lé  av  li,  mettez-lui  une  muselière. 

Ene  gâteau  poutou,  un  gâteau  poutou,  grosse  pe- 
lote indigeste  faite  de  farine  de  riz  malgache.  D'où  : 

Ene  poutou,  une  grosse  femme  difforme. 

Mo  napas  vous  lilit,  ne  vous  appuyez  pas  sans 
façon  sur  moi,  je  ne  suis  pas  votre  lit. 

Carahis  laquée  béf,  favoris  couleur  queue  de 
bœuf. 

Camgnioco  ou  cagnioco,  racaille. 

Cayacaya,  clopin-clopant,  cahin-caha. 

Tamhres  ou  tatnhes,  dattes.  Ene  pied  tambe,  un 
dattier. 

Ene  ptit  piment,  un  enfant  rageur. 

Ene  matapan ,  un  homme  ridicule ,  un  gro- 
tesque. 

Mo  té  tnatapane  li,  je  l'ai  v  tourné  en  bour- 
rique ». 

Li  fine  mette  catéra  av  moi,  il  m'a  jeté  un  sort. 
Catéra  est  un  synonyme  nouveau  de  yangue,  sor- 
tilège. 

Mo  vergue,  je  suis  décavé,  j'ai  tout  perdu;  je 
suis  vergue,  plus  de  voile,  la  vergue  est  nue. 

ZaT^a,  avlà  to  pointére,  Zaza,  voilà  ton  galant, 
celui  qui  te  pousse  sa  pointe. 


198  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


Li  souqué,  il  marronne,  il  rage  en  dedans. 

Lapeau  I  C'est  l'avertissement  du  charretier 
pour  demander  à  une  charrette  qui  le  précède  de 
se  ranger  pour  lui  bisser  le  passage. 

Bon  gnamegname,  bon  manger.  Onomatopée. 

Perce  ine  citron  dans  çatenis ,  exprimez  le  jus 
d'un  citron  dans  le  chatenis.  Percé  pour  presser. 

Vous  gamelle  sale,  lisse  diUau  trempé  làdans, 
votre  gamelle  est  sole,  «  laissez  de  l'eau  tremper 
dedans  ».  C'est  une  hypollage  amusante. 

Grand  bomatin,  coq  çanti,  de  grand  matin,  au 
chant  du  coq. 

Li  nique  mouli,  il  ne  fait  que  moudre  (manger 
avidement),  il  ne  fait  que  tordre  et  avaler. 

Li  :(éni  content  couroupas  làhaut  lasabe,  il  est 
gûnù  comme  un  colimaçon  sur  le  sable. 

LiJents  blanc,  liquire  noir,  les  dents  blanches, 
le  cœur  noir.  Il  a  l'air  de  vous  vouloir  du  bien,  il 
ne  vous  veut  que  du  mal. 

Baba  là  trop  giiili,  batte  li  pour  fire  li  pé,  cet 
enfant  crie  trop,  battez-le  pour  le  faire  taire.  Le 
français  a  l'interjection  Paix  !  pour  silence  !  le 
créole  a  fait  de  «  paix  »  un  synonyme  de  «  se 
taire  »  :  Quand  grand  dimounes  causi,  pitits  doite 
pi,  quand  les  grandes  personnes  parlent,  les  en- 
fants doivent  se  taire. 


GRAMMAIRE.  I99 


Li  borde  enpendant,  il  est  au  bord,  suspendu. 
Il  branle  dans  le  manche;  il  est  au  bord  du 
fossé. 

Hé  wous  !  éne  blanc  marce  dans  calice  çà  !  Eh 
vous!  c'est  un  blanc  qui  marche  en  voiture,  çà! 
soyez  respectueux. 

Ene  causé  cabri  cornes  cassé,  un  quiproquo,  un 
coq-à-l'âne;  mot  à  mot,  une  conversation  de  cabri 
qui  a  les  cornes  cassées. 

Napas  iini  qui  li  tini,  ce  n'est  pas  tenir  ce  qu'il 
tient;  de  même  Napas  vané  qui  li  vané,  ce  n'est 
pas  courir  ce  qu'il  court  ;  c'est  une  ellipse,  au  lieu 
de  Napas  apéle  vané  ça  qui  li  vané,  ça  ne  s'appelle 
pas  courir  ! 

Ene  batchiara,  un  entremetteur  ;  mot  indien 
entré  dans  la  langue. 

Note  i  .  —  Si  nous  avions  à  donner  un  voca- 
bulaire complet  de  tous  les  mots  que  peut  porter 
la  phrase  créole,  nous  devrions  élargir  singulière- 
ment notre  cadre  ;  mais  sans  prétendre  à  énumé- 
rer  tous  les  termes  étrangers  qui  ont  plus  ou 
moins  cours  parmi  notre  population  créole,  nous 
indiquerons  sommairement  quelques-uns  de  ces 
mots  exotiques  dont  plusieurs  sont  connus  de 
tous,  et  les  autres  du  plus  grand  nombre;  le  lec- 


teur  en  saisira  mieux  le  caractère  cosmopolite  Je 
notre  patois, 

D'ahord  a  of  course»,  des  mots  anglais,  de  jour 
en  jour  plus  nombreux  :  v  ticket,  policeman, 
watchman,  jockey,  wagon,  régates  n,  dont  k  plu- 
part du  reste  sont  naturalisés  français,  sans  compter 
tous  les  noms  de  monnaies:  «roupie,  s^/in,  shil- 
ling, sixpence»,  etc.,  etc. 

Des  mots  indiens  en  grand  nombre,  dont  quel- 
ques-uns comme  «  chocra  a ,  jeune  garçon  indien  ; 
«bibi»,  femme  indienne;  iidobi»,  blanchisseur; 
nbacsisse»,  pourboire,  sont  d'un  emploi  univer-  - 
sel;  joîgnons-y  a  capra  n,  vôtement;  n  sirdar  », 
chefde  bande,  et  son  féminin  «  sirdarine  »  ;  «Iota», 
vase  en  cuivre;  «  saheb  »,  monsieur  ou  seigneur, 
etc.,  etc. 

Quelques  mots  arabes  :  «  salam  »  *,  salut,  au 
sens  de  bonjour  comme  au  sens  d'adieu  ;  «  laloi  », 
gâteau  fait  de  laît  de  chamelle  et  de  miel, 

Deuszoulous  :  «kalîpa»,  brave  en  zoulou,  en 
créole  bien  mis,  le  français  connaît  ce  second  sens 
du  mot  brave;  «djoubané»,  danser,  sauter,  en 
zoulou  se  démener,  se  dépêcher. 


GRAMMAIRE.  20I 


Le  malais  et  le  chinois  nous  ont  envoyé  nombre 
d'arbres  et  de  fruits  avec  leurs  noms.  Citons,  à 
titre  d'anecdote,  le  juron  chinois  «  titimayelo  »  ? 
Nos  petits  noirs,  en  dispute  avec  un  Chinois,  ne 
le  nomment  pas  autrement  ;  le  nom  "de  paix  est 
c<  camela»,  camarade. 

Nombre  de  mots  malgaches,  que  nous  avons 
pour  la  plupart  signalés  au  passage  :  «mangouate», 
nom  d'un  coquillage  bivalve,  en  malgache,  man- 
gouate ,  bâiller  ;  a  mandingue  »  ,  mensonge  ; 
«  maouli  »  ,  endormi ,  lourd ,  pesant  ;  «  cabare  »  , 
nouvelle  en  malgache,  ici  conférence,  meeting; 
«lamba»,  harde,  linge  en  malgache,  ici  châle  ve- 
nant de  Madagascar;  «  mavouzou  »,  paresseux,  et 
par  extension,  un  homme  commun  et  grossier  ; 
«  matoutou  »,  sale  ;  «  macote  »,  sale  en  malgache, 
ici  sans  sou  ni  maille,  déguenillé  ;  «  tandrac  » , 
espèce  de  taupe  rousse,  le  créole  l'appelle  aussi 
tangue;  «mamou»,  ivre;  «houritte»,  espèce  de 
sèche,  de  pieuvre;  «mahoula»,  paresseux;  «van- 
gassaye»,  espèce  de  petite  orange  acide,  en  mal- 
gache «  vouangassaye»,  etc.,  etc. 

Enfin  des  mots  venus  du  Mozambique,  et  sans 
doute  d'autres  régions  africaines  encore  ;  mais 
dont  la  pénurie  de  nos  bibliothèques  ne  nous  per- 
met pas  d'indiquer  la  provenance. 

9- 


202  LE   PATOIS    CRÉOLE. 


Note  2.  —  To  va  moule  to  mate.  Tu  moudras 
ton  maïs. 

Cette  expression  pourrait  provenir  d'une  vieille 
coutume  du  «  temps  margoze  » . 

Lorsqu'un  jeune  homme  voulait  épouser  une 
jeune  fille,  il  se  rendait  auprès  de  la  mère,  et  le 
dialogue  suivant  s'engageait  entre  eux  : 

Bonsoir,  grandtnaman.  —  Bonsoir,  tno  pitit.  Qui 

Bonsoir,  grand'maman.  —  Bonsoir,  mon  enfant. 
vous  bisoin,  tno  pitit?  —  Ah!  grand  maman  ^  tno 
Que  voulez-vous,  mon  enfant  ?  —  Ah  !  grand'ma- 
voulé  cause  quiqueçose  av  vous,  —  Qui  çaça,  mo 
man,  je  veux  vous  dire  quelque  chose.  —  Qu'est-ce, 
pitit?  causé,  mo  tende,  —  Ah!  grandmamany  mo 
mon  enfant?  parlez,  j'entends.  —  Ah!  grand'ma- 
content  ous  pitit-là  !  —  Cornent,  mo  pitit,  eus  con- 
man,  j'aime  votre  fille  !  —  Comment,  mon  enfant, 
tent  mo  pitit  !  —  Oui,  grandmaman,  mo  content 
vousaimez  ma  fille  ! —  Oui,  grand'maman,  je  l'aime 
//  même  !  —  Ous  capave  carié  dileau ,  ma  pitit  ? 
même!  —  Pouvez-vous  charroyer  de  l'eau,  mon 

—  Oui,  grandmaman,  mo  capave,  —  Dileau  là 

enfant  ?  —  Oui,  grand'maman,  je  le  puis Cette 

//  loin,  oui  !  —  Narien,  grandmaman,  qui  a  fére  ? 
eau-là  est  loin,  oui  !  —  Ça  ne  fait  rien,  grand'ma- 

—  Ous  capave  casse  dibois  ?  —  Oui,  grandînaman 


GRAMMAIRE.  20^ 


man,  qu'y  faire  ?  —  Pouvez-vous  fendre  du  bois  ? 
ma  capave,  —  Dibois  là  réde  pour  cassé,  oui  !  — 

—  Oui,  grand'maman,  je  le  puis.  —  Ce  bois-là  est 
N arien,  grandmaman,  qui  a  fére  ?  —  Ous  capahe 
rude  à  fendre,  oui  !  —  Ça  ne  fait  rien,  grand'ma- 
râpe  mayôc  ?  —  Oui,  grandmaman,  mo  capahe, 
man,  qu'y  faire  ? — Pouvez-vous  râper  lemagnoc  ? 

—  Eh  ous!  mayôc  là  lapéne  pour  râpé,  oui!  — 

—  Oui,  grand'maman,  je  le  puis.  —  Eh  vous  !  ce 
Narien,  grandmaman,  qui  a  fére  ?  —  Ous  capabe 
magnoc-là  est  difficile  à  râper,  oui  !  —  Ça  ne  fait 
moule  mate,  mo  pitit  ?  —  Oui,  grandmaman,  mo 
rien,  grand'maman,  qu'y  faire?  —  Pouvez-vous 
capabe.  —  Eh  ous  !  pitit  ;  mate  là  H  dir,  oui  !  — 
moudre  le  maïs,  mon  enfant  ?  —  Oui,  grand'ma- 
N arien,  grandmaman,  qui  a  fére?  Tout  céque 
man,  je  le  puis.  —  Eh  vous  !  mon  enfant,  ce  maïs- 
ous  a  dire  moi,  mo  a  fére  ;  mo  content  vous  pitit. 

là  est  dur,  oui  !  —  Ça  ne  fait  rien,  grand'maman, 
qu'y  faire.  Tout  ce  que  vous  me  direz,  je  le  ferai  ; 
j'aime  votre  fille. 

Après  cela,  le  prétendant  était  mis  à  l'épreuve. 
Aussi  longtemps  que  durait  sa  cour,  il  charroyait, 
fendait,  râpait  et  moulait;  et,  sa  constance  bien 
démontrée,  notre  Jacob  enfin  possédait  sa  Rachel. 


204  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


SIRANDANES. 

Nous  demandons  à  nos  lecteurs  français  de 
nous  pardonner  ce  qui  suit  :  c'est  à  nos  compa- 
triotes fixés  en  France  que  nous  avons  surtout 
songé  en  colligeant  nos  trop  nombreuses  siran- 
danes.  Il  nous  souvient  des  treize  années  que  nous 
avons  passées  loin  du  pays  ;  quelle  saveur  exquise 
nous  aurions  trouvée  au  plus  contestable  de  nos 
fruits!  une  vavangue,  une  roussaille,  voire  une 
carambole;  quel  délice  !  Mais  comme  ce  serait  là, 
nous  en  convenons,  un  pauvre  régal  pour  des  pa- 
lais européens,  il  y  allait  de  notre  probité  de  le 
dire. 

Dileau  diboute  ?  —  Canne. 

De  Teau  debout  ?  —  Une  canne  à  sucre. 

Dileau  en  pendant  ?  —  Coco, 

De  l'eau  suspendue  ?  —  Un  coco. 

Pitit  batte  manman  ?  —  Lacloce. 

L'enfant  bat  la  mère  ?  —  Une  cloche. 

Boidebéne  dans  dileau?  —  Zauguïe, 

Du  bois  d'ébène  dans  l'eau }  —  Une  anguille. 

Cinque  brances  dans  dileau  ?  —  Zouritte. 

Cinq  branches  dans  l'eau  ?  —  Une  hburitte. 

Dé  vannes  dériére  montagne  ?  —  Zoréyes. 


GRAMMAIRE.  205 


Deux  vans  derrière  une  montagne  ? — Les  oreilles. 

Mo  lesprit  par  dériére  ?  —  Navire  àcause  so  gou- 
vernail. 

Mon  esprit  est  par  derrière  ?  —  Un  navire  à 
cause  de  son  gouvernail. 

Baïonétte par  dériére?  —  Mouce  jaune. 

Baïonnette  par  derrière  ?  —  Une  guêpe. 

Pariaca  dans  dileau  ?  —  Madameséré. 

Mouchoir  à  carreaux  dans  Teau  ?  —  Une  dame- 
cérè. 

Man^^e  par  vente,  rende  par  lédos  ?  —  Rabot. 

Qu'est-ce  qui  mange  par  le  ventre  et  rend  par 
le  dos? —  Un  rabot. 

Poule  ponde  dans  raquettes  ?  —  Lalangue. 

Une  poule  pond  dans  les  raquettes? — La  langue. 

Guéle  dans  giiéle,  sette  lapattes,  quate  ^oréycs? 

—  Licien  man:(e  dans  marmite. 

Gueule  dans  gueule,  sept  pattes,  quatre  oreilles  ? 

—  C'est  un  chien  qui  mange  dans  une  marmite. 
Cabinets,  cabinets  :(isqnà  dansféta:(e ?  —  Bambou . 
Des  cabinets,  des  cabinets  jusqu'au  faitage  ?  — 

Un  bambou. 

Mo  cône  éne  mam:(elle  li  man:(e  so  tripes,  li  boire 
so  disang  ?  —  Lalampe. 

Je  connais  une  demoiselle  qui  mange  ses  intes- 
tins et  boit  son  sang?  —  Une  lampe. 


206  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

Ptù  bonhome,  grand  çapeau?  —  Çampion, 

Petit  bonhomme^  grand  chapeau  ?  —  Un  cham- 
pignon. 

Mo  éna  ine  banne  ptit  bonhomes  :  T^our  T^aute 
fite  Tuantes  tout  habille  en  rou^^e  ?  —  Piments, 

J'ai  une  bande  de  petits  bonshommes  :  le  jour 
de  leur  fête  ils  sont  tous  habillés  de  rouge  ?  —  Les 
piments. 

Qui  îi  bouir  premier  marmite  dans  péye  Mau- 
rice ?  —  Difé. 

Qui  a  fait  bouillir  la  première  marmite  à  Mau- 
rice? —  Le  feu. 

Qiiate  pattes  monte  làhaut  quate  pattes  ;  quate 
pattes  allé,  quate  pattes  resté? —  Licien  làhaut  cése. 

Quatre  pattes  montent  sur  quatre  pattes  ;  quatre 
pattes  s'en  vont,  quatre  pattes  restent?  —  Un 
chien  sur  une  chaise. 

Béf  crié  dans  milié  dé  montagnes?  —  Sa  toussé 
éne  doumounde  gros  la:(oues. 

Un  bœuf  crie  entre  deux  montagnes  ?  —  La 
toux  d'une  personne  qui  a  de  grosses  joues. 

Man:(e  noir,  rende  rou:(e  ?  —  Fisi, 

Qui  mange  noir  et  rend  rouge  ?  —  Un  fusil. 

Mo  bassinliséc,  mette  éne  la  paille  libordé? — Li:^ié. 

Mon  bassin  est  sec,  mettez-y  une  paille,  il  dé- 
borde? —  L'œil. 


GRAMMAIRE.  207 


Tambour  lor  enhas  latére?  —  Safran, 

Tambour  d'or  sous  la  terre?  —  Le  safran. 

Serpent  mar ce,  lésse  50  di^^éfs?  —  Ziraumon, 

Le  serpent  marche,  il  laisse  ses  œufs  ?  —  Le 
giraumon. 

Mo  envoyé  éne  lette,  mo  cône  Ihére  décacétte  li  ? 
—  Lhameçon. 

J'envoie  une  lettre,  je  sais  quand  on  la  déca- 
chette ?  —  Un  hameçon. 

Mo  gagne  éne  couvai ,  mo  beau  jréme  li  dans 
léquirie  so  laquée  tou:(ours  dohors  ?  —  Lafimée. 

J'ai  un  cheval,  j'ai  beau  l'enfermer  dans  l'écurie, 
sa  queue  est  toujours  dehors  ?  —  La  fumée. 

Mo  lacase  endans  peintire  en  :(aune,  en  dohors 
peintire  en  blanc  ?  —  Di^éf, 

Ma  maison  à  l'intérieur  est  peinte  en  jaune,  en 
dehors  elle  est  peinte  en  blanc  ?  —  Un  œuf. 

Lacorde  mar  ce,  béf  dourmi  ?  —  Ziraumon. 

La  corde  marche,  le  bœuf  se  couche  ?  —  Gi- 
raumon. 

Brédes  5on:(e  dans  dilcau  ?  —  Gouramié. 

Brèdes  songes  dans  l'eau  ?  —  Un  gourami. 

Mo  lacase  peintire  en  :(aune,  endans  mo  éna  éne 
banne  ptits  ma^^ambiques  ?  —  Papaye  mîr. 

Ma  maison  est  peinte  en  jaune,  à  l'intérieur  j 'ai  une 
bande  de  petits  mozambiques  ?  —  Une  papaye  mûre. 


208  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

Mo  viisire  éne  laîouéle  :(amés  mo  trouve  so  lafin? 

—  Mo  marce  dans  grand  cimin. 

Je  mesure  une  toile  dont  je  ne  trouve  jamais  la 
fin  ?  —  Je  marche  sur  le  grand  chemin. 

Asoir  mo  trouve  éne  banne  lagrains  dans  mo  la- 
pléne  ;  Ihére  mo  levé  mo  naplis  trouve  :^aute$  ?  — 
Zétoiles, 

Le  soir  je  vois  une  quantité  de  graines  dans  ma 
plaine;  quand  je  me  réveille,  je  ne  les  vois  plus? — 
Les  étoiles. 

Qui  ça  Moussié  là  qui  amène  so  lacase  làhaut  so 
lédos  ?  —  Couroupas, 

Quel  est  le  monsieur  qui  porte  sa  maison  sur 
son  dos  ?  —  Le  colimaçon. 

Nhabit  napas  quilotle  ?  —  Cancarlat, 

Un  habit,  point  de  culottes  ?  —  Un  cancrelat. 

Mo  lacase  plein  lafenétes,  éne  laporte  ?  —  Lédé 
coude, 

A  ma  maison  beaucoup  de  fenêtres,  une  porte  ? 

—  Un  dé  à  coudre. 

Mo  éna  disse  ptit  honhomes ,  tout  :(autes  latéte 
blanc  ?  —  Zongues, 

J'ai  dix  petits  bonshommes,  ils  ont  tous  la  tête 
blanche  ?  —  Les  ongles. 

Quate  pilé,  éne  vané  ?  —  Couvai  pousse  nionces  : 
50  lipieds  pilé,  so  laquée  vané. 


GRAMMAIRE.  209 


Quatre  pilent,  un  vanne?  —  Cheval  qui  chasse 
les  mouches  :  ses  quatre  pieds  pilent,  sa  queue 
vanne. 

Mo  noir  dans  mo  honhére,  mo  rou:(e  dans  tno 
malhére  ?  —  Cévrétte, 

Je  suis  noir  dans  mon  bonheur,  je  suis  rouge 
dans  mon  malheur  ?  —  Une  chevrette. 

Mo  rouT^e  dans  mo  honhére,  mo  noir  dans  mo 
malhére  ?  —  Lagrain  café. 

Je  suis  rouge  dans  mon  bonheur,  je  suis  noir 
dans  mon  malheur  ?  —  Un  grain  de  café. 

Blanc  dans  gtiinée  ?  —  Douri:^^  dans  marmite. 

Du  blanc  dans  du  très-noir  ?  —  Le  riz  dans  la 
marmite. 

Maman  guinée  T^oué  viélon,  4out  ptits  blancs 
dansé?  —  Marmite  douri^^  Icihaut  difé. 

Maman  guinée  joue  du  violon,  tous  les  petits 
blancs  dansent?  —  La  marmite  de  riz  sur  le*feu. 

Mam^^élle  làhaut  ciniin,  tout  doiimounde  qui  passé 
embrasse  so  labouce?  —  Lapompe, 

Mademoiselle  est  sur  le  chemin,  tous  ceux  qui 
passent  embrassent  sa  bouche?  —  Une  fontaine. 

Mo  éna  éne  barique  av  dé  qualités  dileau?  —  Éne 
di:(éf. 

J'ai  une  barrique  avec  deux  espèces  d'eau  ?  —  Un 
œuf. 


210  LE   PATOIS   CREOLE. 

^ 

Cotirone  dans  mo  latite^  T^éprons  dans  mo  lipieds 
mo  liroi  dans  basse  cour,  mi  mo  napas  léroi? —  Côq. 

Une  couronne  sur  ma  tête,  des  éperons  à  mes 
pieds,  je  suis  roi  dans  la  basse-cour,  mais  je  ne 
suis  pas  roi?  —  Un  coq. 

Coupe  mo  vente,  ous  a  gagne  mo  trésor?  —  Éne 
grenade. 

Coupez  mon  ventre,  vous  aurez  mon  trésor?  — 
Une  grenade. 

Tapis  lareine  touT^ours  ouvert,. Tramés  plié?  — 
Grand  cimin. 

Le  tapis  de  la  reine  toujours  ouvert,  jamais 
plié?  —  Le  grand  chemin. 

Mo  éna  lacase,  asoir  H  vide,  la:(ournée  H  plein  ?  — 
Soulié, 

J'ai  une  maison,  le  soir  elle  est  vide,  le  jour 
elle  est  pleine  ?  —  Un  soulier. 

So  robe  ma  grandmaman  aT^oute  a:(outé  boute  en 
boute  ?  —  Létoit  bardeaux. 

La  robe  de  ma  grand'maman  est  rapiécetée  d'un 
bout  à  l'autre  ?  —  Un  toit  de  bardeaux. 

Mo  lacase  tout  en  bardeaux,  endans  éne  banne 
piit  ma:(ambiqiies  habille  en  blanc?  —  Zatte. 

Ma  maison  est  toute  en  bardeaux,  à  l'intérieur 
une  bande  de  petits  mozambiques  vêtus  de  blanc  ? 
—  Une  atte. 


GRAMMAIRE.  211 


Mo  :(étte  li  blanc,  li  tombe  :(ctune  ?  —  Di:(éf. 

Je  le  jette  blanc,  il  tombe  jaune  ?  —  Un  œuf. 

Rente  par  laporte,  sourti  par  lafenéte  ?  —  Possons 
dans  laséne. 

Entrer  par  la  porte,  sortir  par  la  fenêtre  ?  — 
Les  poissons  dans  la  seine. 

Mété,  levé,  tapé  ?  —  Saye  souliers  néf. 

On  met,  on  se  lève,  on  tape  ?  —  Essayer  des 
souliers  neufs. 

Menace  doumoune,  napas  causé?  —  Lédoîgt. 

Je  menace,  je  ne  parle  pas  ?  —  L'index. 

Boidebéne  làhaut  rempart?  —  Moustace. 

Du  bois  d'ébène  sur  un  rempart  ?  —  La  mous- 
tache. 

Pitit  crase  manman  ?  —  Laroce  cari. 

L'enfant  écrase  la  mère  ?  —  La  pierre  à  broyer 
le  safran  pour  le  cari. 

Pitit  pile  manman  ?  —  Bâton  pilon. 

L'enfant  pile  la  mère  ?  —  Le  pilon  pile  le  mor- 
tier. 

Qui  lalangue  qui  Tramés  té  menti  ?  —  Lalangue 
T^animaux. 

Quelle  est  la  langue  qui  n'a  jamais  menti  ?  — 
La  langue  des  animaux. 

Mo  grandmaman  :(amès  oulédourmi  làhaut  so  natte, 
li  quitte  so  natte  li  dourmi  par  tére  ?  —  Ziraumon. 


212  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

Ma  grand 'maman  jamais  ne  veut  se  coucher 
sur  sa  natte,  elle  laisse  sa  natte  et  se  couche  par 
terre?  —  Le  giraumon. 

Mo  :(étte  mo  mouçoir  dans  dileau,  Tramés  mo  ca- 
pave  mouille  li  ?  — •  Feille  son:(e. 

Je  jette  mon  mouchoir  dans  l'eau,  jamais  je  ne 
peux  le  mouiller?  —  Une  feuille  de  songe. 

Lhére  mo  encoUre,  mo  vomi  difé?  —  Canon. 

Quand  je  suis  en  colère,  je  vomis  du  feu  ?  — 
Un  canon. 

Attrape  li  mo  alleçace  Vaute  ?  —  Ça  même  la- 
main  dire  av  labouce  lhére  après  man:(é. 

Attrape-le,  je  vais  en  chercher  d'autre  ?  —  C'est 
là  ce  que  la  main  dit  à  la  bouche  quand  on  mange. 

Mo  guette  li,  li  guette  moi  ?  —  La  glace. 

Je  le  regarde,  il  me  regarde?  —  Un  miroir. 

Ene  banne  sale,  éne  banne prope? — Latére  av  léciéL 

Une  bande  sale,  une  bande  propre?  —  La  terre 
et  le  ciel. 

Quaméme  fére  çaud,  mo  toujours  frés?  —  Lé:(ard. 

Quand  même  il  fait  chaud,  je  suis  toujours 
froid  ?  —  Un  lézard. 

Ça  banane  là,  mo  beau  man:(é  :(amés  mo  capabe 
fini  li  ?  —  Grand  cimin. 

Cette-banane  là,  j'ai  beau  manger,  jamais  je  ne 
peux  la  finir  ?  —  Le  grand  chemin. 


GRAMMAIRE.  213 


Pitit  noir  batte  grand  noir?  —  Piment. 

Le  petit  noir  bat  le  grand  noir  ?  —  Le  pi- 
ment. 

Mo  aile  lavente,  mo  acéte plein  noirs,  mo  tourne  la- 
case,  mo  servi  :(autes  néque  éne  éne  ?  —  Éne  paquet 
goûtes. 

Je  vais  à  la  vente,  j'achète  beaucoup  d'esclaves, 
je  retourne  à  la  maison,  je  ne  les  emploie  qu'un  par 
un  ?  —  Un  paquet  d'aiguilles. 

Mille  tourous  dans  éne  fourou  ?  —  Lédé  coude. 

Mille  trous  dans  un  trou  ? —  Un  dé  à  coudre. 

Tout  mo  camrades  enbande  av  moi,  mo  allé, 
:(autes  resté?  —  Posson  maillé  dans  Ihameçon. 

Tous  mes  amis  m'entouraient  en  foule,  je  pars, 
ils  restent  ?  —  Le  poisson  pris  à  l'hameçon. 

Cote  mo  allé  li  sivré  moi  ?  —  Mo  lomhe. 

Où  je  vais,  elle  me  suit  ?  —  Mon  ombre. 

Éna  quate  frères,  dé  grand  dé  pitit  ;  :(autes  tout 
galpé  ensembe  ;  pitit*divant,  Tramés  grand  capabe 
gagne  :(autes  ?  —  So  quate  laroues  éne  caléce. 

Il  y  a  quatre  frères,  deux  grands,  deux  petits; 
tous  courent  ensemble;  les  petits  sont  toujours 
devant,  jamais  les  grands  ne  peuvent  les  dépasser? 
—  Les  quatre  roues  d'une  voiture. 

Dé  fours  campagne  dans  milié  lapléne  ?  —  Tou- 
rous néne:i^. 


214  LE   PATOIS   CRÉOLE. 


Deux  fours  de  campagne  au  milieu  d'une  plaine? 
—  Les  narines. 

Lapeau  mort  condire  vivant  ?  —  Souliers. 

Une  peau  morte  conduit  un  vivant  ?  —  Des 
souliers. 

Mo  alon:(e  li  li  alon:(e*  moi  ?  —  Natte. 

Je  l'allonge,  elle  m'allonge  ?  —  Une  natte. 

Figuire  éne  :(enfant  cadette  enbas  labarbe  éne 
bonhome?  —  Coco. 

Une  figure  d'enfant  se  cache  sous  la  barbe  d'un 
vieillard  ?  —  Un  coco. 

Tout  soldats  mo  ré:(iment  nhabits  vert  bonéts 
ron^e  ?  —  Framboises, 

Tous  les  soldats  de  mon  régiment  ont  l'habit 
vert  et  le  bonnet  rouge  ?  —  Les  framboises. 

Éfie  bande  béfs  làhaut  montagne,  :^autes  man^e 
roc  es  :(aiites  quitte  Ihérbe  ?  —  Lipoux. 

Un  troupeau  de  bœufs  sur  la  montagne,  ils 
mangent  les  roches  ils  laissent  l'herbe  ?  —  Les 
poux. 

Mo  ena  cinqiie  ptit  bonhomes,  dé  baingné  trois 
guété?  —  Monce  néne:(^  av  lédoigts. 

J'ai  cinq  petits  bonshommes,  deux  se  baignent, 
trois  regardent }  —  Se  moucher  avec  les  doigts. 


*  Li  aloti^e  moi,  elle  me  reçoit  tout  de  mon  long. 


GRAMMAIRE.  21 5 


Zamés  mo  té  capahe  trouvé  ça  qui  gagné  dériére 
■  mo  lacase  ?  —  Mo  dériére  latéte. 

Jamais  je  n'ai  pu  voir  ce  qu'il  y  a  derrière  ma 
maison  ?  —  Le  derrière  de  ma  tête. 

Mo  dé  ptit  bonhomes  marce  ensemhe,  çaquéne  so 
tour  divant?  —  Mo  lipieds. 

Mes  deux  petits  bonshommes  marchent  en- 
semble, chacun  à  son  tour  est  devant  }  —  Mes 
pieds. 

Trois  ptils  noirs  guette  vente  :(aute  manman 
bourlé?  —  Lipieds  marmite. 

Trois  petits  noirs  regardent  brûler  le  ventre  de 
leur  maman  ?  —  Les  pieds  d'une  marmite. 

Tambour  dansé  dans  milié  so  la  cour  ?  —  Dinde. 

Un  tambour  danse  au  milieu  de  sa  cour?  — 
Un  dindon. 

Quate  noirs  aporte  éne  gros  noir  ;  quate  noirs 
napas  transpiré,  gros  noir  qui  transpiré?  — Boudin 
làhaut  gri. 

Quatre  noirs  portent  un  gros  noir;  les  quatre 
noirs  ne  transpirent  pas,  c'est  le  gros  noir  qui 
transpire  ?  —  Un  boudin  sur  un  gril. 

Mo  lacase  endans  peintire  en  rose,  en  dohors 
peintire  en  vert  av  éne  banne  ptit  ma:(ambiques  là- 
dans  ?  —  Moulondeau. 

Ma  maison  en  dedans  est  peinte  en  rose,  en  de- 


21 6  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

hors  elle  est  peinte  en  vert  avec  une  bande  de  pe- 
tits mozambiques  à  l'intérieur?  — Un  melon  d'eau. 

Moulin  marcé  quate  fois  par  :(Our  ?  —  Labouce. 

Le  moulin  qui  marche  quatre  fois  par  jour  ?  — 
La  bouche. 

Tambour  divant,  pavillon  dériére?  —  Licien:  so 
labouce  :(apé,  so  laquée  diboute. 

Tambour  devant,  pavillon  derrière  ?  —  Un 
chien  :  sa  gueule  aboie,  sa  queue  est  dressée. 

Enne  banne  mam:(élles  dans  bitation,  tout  :(auU 
in  :(e  dicire  diciré?  —  Pieds  banane:  tou^^ours :^autes 
freïlles  dicié. 

Une  foule  de  petites  demoiselles  dans  l'habita- 
tion, tous  leurs  vêtements  sont  en  guenilles  ?  — 
Les  bananiers  :  leurs  feuilles  sont  toujours  déchi- 
rées. 

Sicoupe  dans  dileau  ?  —  Laline. 

Une  soucoupe  dans  l'eau  ?  —  La  lune. 

Mo  marcé  H  marcé,  mo  arété  li  marcé? —  Mo 
monte. 

Je  marche,  elle  marche;  je  m'arrête,  elle  marche? 

—  Ma  montre. 

Mo  bonne janme  a  côte  li  passé  lésse  so  lacrace? — 
Couroîipas. 

Ma  bonne  femme  où  elle  passe  laisse  sa  salive  ? 

—  Un  colimaçon. 


GRAMMAIRE.  217 


Mars  condire  vivant  ?  —  So  mors  couvai. 

Le  mort  conduit  le  vivant  ?  —  Le  mors  du  che- 
val. 

Mo  éna  éne  :(arbe,  quand  H  éna  feilles  li  napas 
racines,  quand  li  éna  racines  li  napas  éna  feilles  ? — 
Navire. 

J'ai  un  arbre,  quand  il  a  des  feuilles,  il  n'a  pas  de 
racines  ;  quand  il  a  des  racines,  il  n'a  pas  de  feuilles  ? 

—  Un  navire. 

Zautes  fére  énepitit  tourne  làhaut  vente  so  man- 
man  risqua  li  vomi;  son  vomi  nous  man^^é?  — 
Moulin  mate. 

On  fait  tourner  un  petit  sur  le  ventre  de  sa  ma- 
man jusqu'à  ce  qu'elle  vomisse;  ce  qu'elle  vomit, 
nous  le  mangeons  ?  —  Un  moulin  à  maïs. 

Ça  qui  mo  fine  trouvé,  Bondié  napas  fine  trouvé? 

—  Mo  fine  trouve  mo  méte,  Bondié  napas  fine  trouve 
pour  li. 

Ce  que  j'ai  trouvé,  Dieu  ne  l'a  pas  trouvé  ?  — 
J'ai  trouvé  mon  maître.  Dieu  n'a  pas  trouvé  le 
sien. 

Quate  pattes  làhaut  quate  pattes  aspére  quate 
pattes;  quate  pattes  napas  vini,  quate  pattes  dllé, 
quate  pattes  resté?  —  Çatte  làhaut  çése  aspére  lérat; 
lérat  napas  vini,  çatte  allé,  cése  resté. 

Quatre  pattes  sur  quatre  pattes  attendent  quatre 
PAT.  cR.  10 


2l8  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


pattes  ;  quatre  pattes  ne  viennent  pas,  quatre 
pattes  s'en  vont,  quatre  pattes  restent  ?  —  Un 
chat  sur  une  chaise  attend  un  rat  ;  le  rat  ne  vient 
pas,  le  chat  s'en  va,  la  chaise  reste. 

Éne  fou,  dé  sec,  dé  mou,  quate  roule  dans  lahoue  ? 
—  Éne  vace:  so  laquée  fou,  so  cornes  sec,  so  :(oréyes 
mou,  so  lipieds  dans  laboue. 

Un  fou,  deux  secs,  deux  mous,  quatre  roulent 
dans  la  boue  ?  —  Une  vache  :  sa  queue  est  folle, 
ses  cornes  sèches,  ses  oreilles  molles,  ses  pieds 
sont  dans  la  boue. 

Boutéye  endans,  divin  dohors  ?  —  Zanblongue. 

La  bouteille  en  dedans,  le  vin  en  dehors  ?  — 
Un  jamlong. 

Casse  bancal  dans  bord  canal  ?  —  Gournouïes. 

Des  boiteux  au  bord  d'un  canal  ?  —  Des  gre- 
nouilles. 

Tambour  lar:(ent  enbas  latére?  —  Zin:(embe. 

Tambour  d'argent  sous  la  terre?  —  Le  gin- 
gembre. 

Tapis  mo  grandppâ  plein  pinaises  ?  —  Léciel  av 
:(étoiles. 

Le  tapis  de  mon  grand-père  est  plein  de  punai- 
ses ?  —  Le  ciel  et  les  étoiles. 

Tabaquiére  mo  grandppâ  touT^ours  crié  ?  — 
Monte. 


GRAMMAIRE.  21 9 


La  tabatière  de  mon  grand-père  crie  toujours  ? 

—  Une  montre. 

Mo  grandmmân  fére  éne  pont,  H  tout  sél  capabe 
passe  làhaut  là?  —  Zergnée. 

Ma  grand'maman  fait  un  pont,  elle  seule  peut 
passer  dessus  ?  —  Une  araignée. 

Quand  mo  laporte  ouvert  li  fermé,  quand  li 
fermé  li  ouvert  ?  —  So  laporte  éne  cimin  qui  passe 
làhaut  lérails. 

Quand  ma  porte  est  ouverte,  elle  est  fermée  ; 
quand  elle  est  fermée,  elle  est  ouverte  ? —  La  porte 
d'un  chemin  qui  coupe  les  rails  à  niveau. 

Vivants  napas  causé,  morts  causé?  —  Barvades. 

Les  vivants  ne  parlent  pas,  les  morts  parlent  ?  — 
Les  embrevades. 

Mo  marce  dans  éne  ptit  cimin,  :(amés  mo  va  posé, 
Tramés  mo  va  tourné?  — -Lariviére. 

Je  marche  dans  un  petit  chemin,  jamais  je  ne 
m'arrêterai,  jamais  je  ne  reviendrai  sur  mes  pas  ? 

—  Une  rivière. 

Tout  so  noirs  mo  papa  :(autes  lipieds  torte  ?  — 
Liciens  fisi. 

Tous  les  noirs  de  mon  papa  ont  les  pieds  tor- 
dus ?  —  Les  chiens  de  fusil. 

Mo  éna  éne  grand  bande  marmaille;  soléye  levé 
:(autes  caciéte,  soléye  coucé  :(autes  sourti?  —  Z étoiles. 


220  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

J'ai  une  grande  bande  de  marmaille;  le  soleil  se 
lève,  ils  se  cachent  ;  le  soleil  se  couche,  ils  parais- 
sent ?  —  Les  étoiles. 

Li  éna  lédents  li  napas  labouce,  li  capabe  fnan{t 
lanouite  Ut^out  sans  posé?  —  I^ascie. 

Elle  a  des  dents,  elle  n'a  pas  de  bouche,  elle  peut 
manger  jour  et  nuit  sans  se  reposer  ?  —  Une  scie. 

Brides  dourmi?  —  Ziraumon, 
*  Brèdes  couchées  ?  —  Giraumon. 

Brides  galpi  ?  —  live. 

Brèdes  qui  courent  ?  —  Lièvre. 

Tou:(Oîirs  li  man:(i  T^amis  li  avalé?  —  Moulin 
cannes. 

Il  mange  toujours,  il  n'avale  jamais  ?  —  Un 
moulin  à  cannes. 

So  lésprit  VIO  ptit  noir  dans  so  néne:(^  ?  —  Licien. 

L'esprit  de  mon  petit  noir  est  dans  son  nez  ?  — 
Un  chien. 

Tou:(Ours  li  marce  latéte  enhas  ?  —  Coulou  soulier. 

Toujours  il  marche  la  tête  en  bas  ?  —  Un  clou 
de  soulier. 

Lhére  ma  aile  baingne  lariviére  mo  lésse  mo 
tripes  lacase  ?  —  Latoéle  matelas. 

Quand  je  vais  me  baigner  à  la  rivière,  je  laisse 
mes  entrailles  à  la  maison  }  —  La  toile  d'un  ma- 
telas. 


GRAMMAIRE.  221 


Lhire  mo  aile  lariviére  mo  çantéy  Ihére  mo  tourné 
mo  ploré  ?  —  Barique  galère. 

Quand  je  vais  à  la  rivière,  je  chante;  quand  j'en 
reviens,  je  pleure  ?  —  Un  barillet. 

Mo  boire  dileau  àcause  napas  dileau  ?  —  Navire 
tombe  au  sic. 

Je  bois  parce  qu'il  n'y  a  pas  d'eau  ?  —  Un  navire 
tombé  au  sec. 

Si  :(autes  vini  T^autes  napas  va  vini,  mes  si  :(autes 
napas  vini  :(autes  va  vini?  —  Doumounde  plante 
pitits  pois  :  li  père  pi:(ons  vine  man:(é. 

S'ils  viennent,  ils  ne  viendront  pas;  mais  s'ils  ne 
viennent  pas,  ils  viendront }  • —  Un  homme  qui 
plante  des  petits  pois  :  il  a  peur  que  les  pigeons  ne 
viennent  les  manger. 

Tour  ou  sans  fond  ?  —  Bague. 

Trou  sans  fond  ?  —  Une  bague. 

Mo  dibouté  li  alon:(é,  mo  alon:(é  li  dibouté?  — 
Lipied  doumoune. 

Je  suis  debout,  il  s'allonge  ;  je  m'allonge,  il  est 
debout  ?  —  Le  pied. 

Mo  ina  éne  ptit  noir  quâna  pas  mette  liso  langouti 
//  napas  travaille? —  Gouïe  bisoin  difile  pour  coude. 

J'ai  un  petit  noir,  quand  on  ne  lui  met  pas  son 
langouti,  il  ne  travaille  pas  }  —  L'aiguille  a  besoin 
de  fil  pour  coudre. 


I 


222  LE  PATOIS  CRÉOLE. 

Mo  lacase  ina  belbel  couvertire,  mes  éne  poteau 
mime  qui  tini  li  ?  —  Parasol. 

Ma  maison  a  une  belle  couverture,  mais  un  seul 
poteau  qui  la  retienne  ?  —  Un  parasol. 

Mo  lacase  longue  longue,  tout  so  laçambes  rond 
et  parta:(e  en  longuére  ?  —  Bambou. 

Ma  maison  est  très-longue,  toutes  les  chambres 
sont  rondes  et  distribuées  dans  la  longueur  ?  — 
Un  bambou^ 

Mo  éna  ine  qualité  comandére  qui  touT^ours  mort 
sembe  so  fouéte  làhaut  so  :(épole?  —  Lérat  tou:(ours 
mort  av  so  laquée. 

J'ai  une  espèce  de  commandeur  qui  meurt  tou- 
jours avec  son  fouet  sur  l'épaule  ?  —  Le  rat  meurt 
toujours  avec  sa  queue. 

Mo  éna  éne  lacase,  quand  mo  fine  ouvert  li,  :(amés 
ma  capave  fréme  li  encore  ?  —  Bigorneau. 

J'ai  une  maison,  quand  je  l'ai  ouverte,  je  ne 
puis  jamais  plus  la  refermer  ?  —  Un  bigorneau. 

Cicot  dans  milié  lapléne  ?  —  Lombri, 

Un  chicot  au  milieu  d'une  plaine?  —  Le  nombril. 

Dans  tout  lacases  so  place  7710  bonnefe77i77ie  diboute 
dans  coi7i  ?  —  Balte, 

Dans  toutes  les  maisons  la  place  de  ma  bonne 
femme  est  d'être  debout  dans  un  coin  ?  —  Un 
balai. 


GRAMMAIRE.  223 


Mo  :(étte  lasine,  tno  lève  ine  gros  posson,  mis  moi 
tout  séle  qui  a  inan:(e  li  ?  —  Mo  fanme. 

Je  jette  la  seine,  je  relève  un  gros  poisson,  mais 
je  serai  seul  à  le  manger  ?  —  Ma  femme. 

Éna  éne  mam:(ille,  li  sivré  moi  partout  mes  :(amés 
mo  capabe  embrasse  li?  —  Mo  lombe. 

Il  y  a  une  demoiselle,  elle  me  suit  partout,  mais 
jamais  je  ne  puis  l'embrasser  ?  —  Mon  ombre. 

Blanc  napas  capabe  travaille  sans  noir  ?  —  Plime 
hisoin  lenque. 

Le  blanc  ne  peut  travailler  sans  le  noir  ?  —  La 
plume  a  besoin  d'encre. 

Mo  çaud  mo  napas  transpiré,  mo  fris  mo  trans-- 
pire?  —  Gargoulette. 

J'ai  chaud,  je  ne  transpire  pas;  j'ai  froid,  je  trans- 
pire ?  —  Une  gargoulette. 

Mo  :(étte  li  en  lire  li  tombe  en  bas,  mo  :(itte  li  en- 
bas  li  monte  en  lire  ?  —  Boule  lastique. 

Je  la  jette  en  l'air,  elle  tombe  à  terre;  je  la  jette  à 
terre,  elle  monte  en  l'air  ?  —  Une  balle  élastique. 

Mo  touffe  li,  li  touffe  moi?  —  Ladoulère. 

Je  l'étoufFe,  elle  m'étouffe  ?  —  La  douleur. 

Pavé  làhaut,  pavé  enbas? —  Tourtie. 

Pavé  en  haut,  pavé  en  h^Ls?  —  Une  tortue. 

Latére  blanc,  lagrains  noir?  —  Papier  sembe  lé-- 
critire. 


224  LE  PATOIS  CRÉOLE. 


La  terre  est  blanche,  la  semence  noire  ?  —  Le 
papier  et  l'écriture. 

La  main  semé,  li:(iés  récolté?  —  Crire  av  lire. 

La  main  sème,  les  yeux  récoltent?  —  Écrire  et 
lire. 

Longue  labarbe,  courte  laquée  ?  —  Cévrétte. 

Longue  barbe,  courte  queue?  —  Une  «  che- 
vrette», crevette. . 

Phn:(^é,  levé,  séc? —  Feille  son:(e. 

Je  la  plonge,  je  la  retire  de  Teau,  elle  est  sèche? 

—  Une  feuille  de  songe. 

Mo  ^envoyé  moptit  noir  comission,  :^amés  li  tourné? 

—  Couderoce, 

J'envoie  mon  petit  noir  en  commission,  il  ne 
revient  jamais?  —  Une  pierre. 

Asoir  li  promue  partout,  grand:(our  so  latéte  en 
bas,  so  lipieds  en  1ère?  —  Sour souris. 

Le  soir  elle  se  promène  partout,  pendant  le  jour 
elle  a  la  tête  en  bas,  les  pieds  en  l'air  ?  —  Une 
chauve-souris. 

Mo  grandmanman  li  beau  f ère  nattes  tout  so  pitits 
dourmi  partére?  —  Ziraumon, 

Ma  grand'maman  a  beau  faire  des  nattes,  tous 
ses  petits  enfants  se  couchent  par  terre?  —  Le 


giraumon. 


Mo  x^oinde  eue  grande  bande  'doumoune,  quand 


GRAMMAIRE.  22  J 


ma  loin  :(autes  dire  moi  bon:(our,  quand  mo  proce 
fautes  napas  dire  narien  ?  —  Gournouïes  dans  bârd 
dileau. 

Je  rencontre  une  grande  bande  de  gens;  quand 
je  suis  loin,  ils  me  disent  bonjour;  quand  je  suis 
proche,  ils  ne  disent  rien?  —  Les  grenouilles  au 
bord  de  l'eau. 

Li  éna  quator^^e  pieds  dipis  so  lécou  T^isqu'à  dans 
so  léreins;  quand  vous  tnisire  tout  so  lécorps  li  iéna 

I 

néque  éne  pied  dimi?  —  Homard  *, 

Il  a  quatorze  pieds  depuis  le  cou  jusqu'aux  reins; 
quand  vous  mesurez  tout  son  corps,  il  n'a  qu'un 
pied  et  demi?  —  Un  homard. 

Mo  beau  lève  li  enlére^  li  tou:(ours  bas?  — Lébas. 

J'ai  beau  le  lever  en  l'air,  il  est  toujours  bas?  — 
Un  bas. 

Si  vous  lavé  pas,  prête  moi  li;  si  vous  lavé,  napas 
prêté?  —  Battoir. 

Si  vous  ne  lavez  pas,  prêtez-le;  si  vous  lavez,  ne 
le  prêtez  pas?  —  Un  battoir. 

Mo  éna  trois  gros  noirs  qui  travaille  tou:(ours 
ensembe,  Tramés  :(autes  avancé  Tramés  :^autes  arquilé  ? 
—  Cylindes  moulin. 


*  Cette  ineptie  et  les  deux  suivantes  ne  sont  rien  moins  que  créoles: 
c'est  par  rancune  que  nous  les -citons. 

to. 


226  LE  PATOIS  CREOLE. 


J'ai  trois  gros  noirs  qui  travaillent  toujours  en- 
semble,  jamais  ils  n'avancent,  jamais  ils  ne  re- 
culent? —  Les  cylindres  d'un  moulin. 

Li  napas  ina  lavianne,  sa  lé:(os  lahaut  so  disang? 
— Banque  divin. 

Elle  n'a  pas  de  chair,  ses  os  sont  sur  son  sang? 
Une  barrique  de  \dn. 

Mo  louvra:(e  :(amés  fini?  —  Ramasse  verres  bon- 
téye. 

Mon  ouvrage  ne  finit  jamais?  —  Ramasser  des 
tessons  de  bouteilles. 

léna  eue  banne  hébétés  qui  travaille  dans  même 
lendroit,  :;^antes  tende  éne  à  liante,  niés  :^aniés  :^autes 
capabe  trouve  :^aute  figuire?  —  Moutoucs. 

Il  y  a  une  bande  de  petites  bêtes  qui  travaillent 
dans  le  môme  endroit,  elles  s'entendent  les  unes 
les  autres,  mais  jamais  elles  ne  peuvent  voir  leur 
figure?  —  Les  moutoucs. 

léna  éne  banne  ma7n:(élles  dans  bord  cimin,  :(aute^ 
tout  la  tête  enbasl  —  Pieds  banane. 

Il  y  a  une  foule  de  demoiselles  au  bord  du  che- 
min, toutes  ont  la  tête  en  bas?  Les  bananiers. 

Mo  envoyé  éne  ptit  noir  comission,  sitôt  li  fine 
gagne  laréponse  ma  coné?  —  Lhamçon. 

J'envoie  un  petit  noir  en  commission,  dès  qu'il 
a  eu  la  réponse,  je  le  sais?  —  Un  hameçon. 


GRAMMAIRE.  227 


Mo  éna  boucoup  lassiétes  bien  fin,  ^iautes  beau 
tombé,  T^amis  cassé?  —  F  cilles. 

J'ai  beaucoup  d'assiettes  bien  fines,  elles  ont 
beau  tomber,  elles  ne  se  cassent  jamais  ?  —  Les 
feuilles. 

Mo  éna  dé  t^oU  bassins,  çaquéne  éne  lilote  dans 
tnilié,  Iherbe  dans  bord;  quand  :(autes  bordé  vous 
trouve  so  dileau  coulé  çaquéne  so  coté,  mes  canal  qui 
fourni  dileau  dans  bassins  là  vous  napas  capave 
trouvé?  —  Li:(iés. 

J'ai  deux  jolis  bassins,  chacun  a  un  îlot  au  mi- 
lieu et  de  l'herbe  au  bord;  quand  ils  débordent, 
vous  voyez  couler  l'eau  de  chacun;  mais  le  canal 
qui  fournit  l'eau  à  ces  bassins,  vous  ne  pouvez  pas 
le  voir?  —  Les  yeux. 

Pèse  mo  vente  wous  a  gagne  bouillon?  —  Fisi. 

Pesez  mon  ventre,  vous  aurez  du  bouillon  ?  — 
Un  fusil. 

Mort  porte  vivant  ?  —  Pirogue . 

Le  mort  porte  le  vivant?  —  Une  pirogue. 

Mo  éna  éne  bassin,  tout  t^ot^os  qui  vine  boire  làdans 
noyé?  —  La  lampe  av  papions. 

J'ai  un  bassin,  tous  les  oiseaux  qui  viennent  y 
boire  se  noient?  —  La  lampe  et  les  papillons  de 
nuit. 

Mo  beau  pitit,  mo  fort  ?  —  Rotin . 


228  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

J'ai  beau  être  petit,  je  suis  fort?  —  Un  rotin. 

Bonhome  noir  latéte  rouT^e?  —  Boutéye  divin. 

Un  bonhomme  noir  à  tête  rouge?  —  Une  bou- 
teille de  vin. 

Mo  :(o:(o  éna  nique  éne  li:(ié,  et  so  li^^ié  dans  so 
laquée?  —  Poêlon. 

Mon  oiseau  n'a  qu'un  œil,  et  son  œil  est  dans 
sa  queue?  —  Un  poêlon. 

Li  encore  ptit  ptit  y  déT^a  la  gale  av  li? — Margose, 

Il  est  encore  tout  petit,  il  a  déjà  là  gale  ?  —  Une 
margose. 

Mo  batte  li  li  bâ  moi,  mo  bâ  li  li  batte  moi?  — 
Mo  fanme. 

Je  bats,  on  m'embrasse;  j'embrasse,  on  me  bat? 
—  Ma  femme. 

Longtemps  mo  lédoigt  té  enbas  lombe,  li  comence 
bourlé  dans  grand  soléye?  —  Pouce. 

Jadis  mon  doigt  était  à  l'ombre,  il  commence  à 
brûler  au  grand  soleil?  — Le  Pouce,  montagne 
jadis  très-boisée. 

Ça  qui  ti  voir  li,  napas  li  qui  ti  prend  li;  ça  qui 
ti  prend  li,  napas  li  qui  ti  man^^e  li;  ça  qui  ti  man:(e 
li,  napas  li  qui  ti  gagne  bâté;  ça  qui  ti  gagne  bâté, 
napas  li  qui  ti  crié;  ça  qui  ti  crié,  napas  li  qui  ti 
ploré? — Ptit  noir  féqiie  coquin  mangue:  So  li:(iés 
qui  té  voir,  napas  so  li^^iés  qui  té  prend;  so  lamain 


GRAMMAIRE.  229 


qui  té  prend,  napas  so  lamain  qui  té  niante;  so  la- 
bouce  qui  té  man:(é,  napas  so  lahouce  qui  té  gagne 
bâté;  so  léreins  qui  té  gagne  bâté,  napas  so  léreins 
qui  té  crié;  so  labouce  qui  ti  crié,  napas  so  labouce 
qui  ti  ploré. 

Celui  qui  l'a  vu  n'est  pas  celui  qui  l'a  pris  ;  ce- 
lui qui  l'a  pris  n'est  pas  celui  qui  l'a  mangé;  celui 
qui  l'a  mangé  n'est  pas  celui  qui  a  été  battu  ;  celui 
qui  a  été  battu  n'est  pas  celui  qui  a  crié;  celui  qui 
a  crié  n'est  pas  celui  qui  a  pleuré?  —  Un  petit  noir 
vient  de  voler  une  mangue  :  ses  yeux  ont  vu,  mais 
ses  yeux  n'ont  pas  pris;  sa  main  a  pris,  mais  sa 
main  n'a  pas  mangé;  sa  bouche  a  mangé,  mais  sa 
bouche  n'a  pas  été  battue  ;  ses  reins  ont  été  battus, 
mais  ses  reins  n'ont  pas  crié;  sa  bouche  a  crié, 
mais  sa  bouche  n'a  pas  pleuré. 

Grand  :(oréyes,  ptit  li:(iés,  lapeau  verni?  —  Sour- 
souris. 

Grandes  oreilles,  petits  yeux,  cuir  verni?  — 
Chauve-souris. 

Mo  lève  so  cimise,  mo  trouve  so  civés;  mo  lève 
so  civés  y  mo  trouve  so  lédents;  niés  napas  so  lédents 
qui  pour  man:(e  moi,  moi  qui  pour  man^^e  so  lédents? 
—  Ene  mate. 

Je  lève  sa  chemise,  je  vois  ses  cheveux  ;  je  lève 
ses  cheveux,  je  vois  ses  dents;  mais  ce  ne  sont  pas 


230  LE    PATOIS   CRÉOLE. 

SCS  dents  qui  me  mangeront,  c'est  moi  qui  man- 
gerai ses  dents?  —  Un  épi  de  maïs. 

Mo  lasalle  tapisse  en  rouT^e;  ine  banne  ptit  fau- 
téyes  blanc  làdans;  domestique  souye  :(autes  av  ciffon 
rou:(e?  —  Labouce,  lidents  av  lalangue. 

Mon  salon  est  tapissé  de  rouge;  dedans,  beau- 
coup de  petits  fauteuils  blancs;  le  domestique  les 
essuie  avec  un  chiflfon  rouge?  —  La  bouche,  les 
dents  et  la  langue. 

Ah  bah!  Msié,  sirandanes  fini I  LangaT^e  créole 
Ah  bah!  Monsieur,  les  sirandanes  sont  finies. 
même  napas  ronflé  cornent  longtemps.  Malbars  qui 
Le  langage  créole  même  ne  résonne  pas  comme 
lacause  ça:  :(aîites  fine  foure  Tuante  causé  7?iartins 
autrefois.  Ce  sont  les  Malabars  qui  sont  cause  de 
partout,  Zautes  qui  comandé  àçthére,  :(autes  qui 
ça  :  ils  ont  fourré  partout  leur  parler  de  martins. 
métes,  Péye  Maurice  dans  :(ciute  lamains:  latére 
Ce  sont  eux  qui  commandent  à  présent,  eux  qui 
pour  :(auteSy  dibois  pour  :(auteSy  dileau  même  pouri 
sont  les  maîtres.  Le  pays  de  Maurice  est  dans  leurs 
av  :(aute  capras,  Zense  là  man^^e  nous.  Encore!  éne 
mains  :  la  terre  est  pour  eux,  le  bois  est  pour  eux, 
faye  faye  nation,  éne  nation  tripes!  Dans  :;^autepeye, 
l'eau  même  est  pourrie  par  leurs  capras.  Ces  gens- 


GRAMMAIRE.  23 1 


éne  grand  grand  hougue*  péye,  néque  coq  tout  séle 
là  nous  mangent.  Encore  !  un  peuple  de  rien,  un 
qui  gagne  couraT^e;  lar estant  napas  vaut  éne  piment. 
peuple  de  tripes!  Dans  leur  pays,  un  immense  pays 
qui  n'en  finit  plus,  il  n'y  a  que  les  coqs  qui  aient 
du  courage;  tout  le  reste  ne  vaut  pas  un  piment. 


CONCLUSION. 

Un  mot  pour  conclure. 

M.  de  Freycinet,  dans  la  relation  de  son  voyage 
à  Maurice  en  1818,  insère  une  paraphrase  créole 
de  la  fable  :  le  Lièvre  et  la  Tortue,  et  fait  suivre 
sa  citation  de  ces  deux  lignes  :  «  Après  un  tel 
essai  il  est  permis  de  concevoir  la  possibilité  de 
reproduire  en  créole  un  grand  nombre  de  mor- 
ceaux de  notre  littérature.  »  Il  nous  coûte  de  nous 
inscrire  en  faux  contre  ce  jugement;  mais  loin 
qu'il  nous  soit  permis  d'admettre  qu'on  puisse 
mener  à  bien  une  telle  reproduction,  nous  croyons 
que  la  pensée  même  de  l'entreprendre  ne  saurait 


*  Le  mot  pour  eux  n'est   point  malsonnant  :  le  plus  respectueux  le  dit 
devant  son  maître  ou  sa  maîtresse. 


232  LE   PATOIS   CRÉOLE. 

venir  à  un  homme  de  sens.  L'horizon  est  étroit 
autour  de  notre  pauvre  patois.  Passe  pour  une  ex- 
cursion fiirtive  au  pays  des  contes  ;  mais  toute 
velléité  de  le  conduire  ailleurs  a  été  convaincue 
d'impuissance.  On  a  plusieurs  fois  tenté  de  faire 
dire  des  vers  à  la  Muse  créole;  force  était  alors  de 
permettre  à  la  pauvre  fille  de  s'aider  à  chaque  ins- 
tant du  mot  français.  Toutes  ces  tentatives  peu- 
vent être  considérées  comme  non  avenues  :  il  serait 
aussi  facile  que  peu  intéressant  de  le  démontrer 
pièces  en  mains. 

Quant  aux  bardes  à  peau  noire,  veut-on  en 
toute  connaissance  de  cause  juger  de  leur  inspi- 
ration? Nous  ne  prendrons  pas  au  hasard  dans  notre 
recueil;  par  égard  pour  le  lecteur  nous  choisirons 
dans  mainte  et  mainte  chanson  quelques  couplets 
heureux  entre  tous  : 

Valé,  Valé,  prête  moi  ton  fisi  : 
Avià  Toiseau  prêt  envolé. 
Si  z'ai  bonheir  de  touyé  Toiseau, 
Z*aurai  d'arzent  pour  mon  voyaze 
En  allant,  en  arrivant. 

Dériére  cez  nous  y  a  dé  zoli  montagnes, 
Moi,  mon  amant  nous  monté  zy  souvent  : 
En  monté,  Bondié  que  dé  peine! 
En  dicendé  pitit  soulazément. 


GRAMMAIRE.  233 


Ça  mamzelle  là,  c*é  pas  pour  mo  croire, 
Mes  li  pince  la  guitar,  c'é  pour  mo  tende  ; 
Dans  bois  tourterelles 
Napas  la  peine  pour  gagne  mari. 

Tellement  mo  content  Zabella 
Mo  liziés  collecoUe  av  li. 
Tellement  mo  content  Zabella 

Aïoh! 
Mo  liziés  collecolle  av  li  !  I 

Cela  suffit  de  reste  :  le  lecteur  peut  voir  si  nos 
gens  s'affiranchissent  résolument  de  toute  espèce  de 
prosodie.  Tout  cela  est  informe;  et,  de  plus,  la 
prétention  d'atteindre  à  la  langue  poétique  fait 
toujours  et  partout  ce  galimatias  qui  n'a  plus  au- 
cun sens. 

La  littérature  créole  a  sa  devise  toute  faite: 


«  Ptit  lasoif,  ptit  coco.  » 


Nancy,  impr.  Berger-Levrault  et  C»\ 


i  I 


t& 


J 


lii: 


1 


I 


I 


«) 


3 


cv 


h